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Dossier. Montaigne � nouveau, avec Denis Mollat & Michel Onfray

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La Librairie Mollat et les �ditions Robert Laffont se sont associ�es pour un �v�nement �ditorial le 14 mars 2019 : la publication des Essais de Montaigne dans une nouvelle �dition �tablie par Bernard Combeaud accompagn�e d’une pr�face �clairante de Michel Onfray sur la modernit� d’un tel chef-d’œuvre.

� bien des �gards, les Essais de Montaigne sont l’œuvre fondatrice des lettres fran�aises et de la pens�e occidentale moderne. Malheureusement, rares sont ceux, en France, qui, hormis les sp�cialistes, savent lire Montaigne � cause de sa langue. Une œuvre d’une telle port�e patrimoniale, et d’une incroyable modernit� intellectuelle, ne pouvait rester un plaisir de sp�cialistes. Nos amis Japonais et Anglophones peuvent lire Montaigne dans des traductions neuves, et peuvent se plonger sans r�ticences dans ce texte majeur. Cette nouvelle �dition, n’est donc pas une « modernisation » et encore moins une « traduction en fran�ais moderne », mais propose un Montaigne (discr�tement) « rajeuni » afin de rendre la lecture ais�e pour les lecteurs d’aujourd’hui.

Permettre � chacun de profiter de la saveur de la langue de Montaigne et de la profondeur d’une pens�e qui, sans aucun syst�matisme, �lucide aussi bien les rapports � autres qu’� soi, tel est l’enjeu de cette �dition.

Proposer aux lecteurs du XXIe si�cle une �dition br�viaire des Essais que l’on puisse lire quasiment sans notes, comme nous l’explique Michel Onfray : « cela devient fluide et simple, comme une conversation qui nous permet d’�couter Montaigne comme un contemporain ».

Cr�dit : Sud-Ouest

essais montaigne nouvelle traduction

Auteur : Michel de Montaigne

�diteur : co�dition Robert Laffont / Librairie Mollat

Feuilleter le livre sur amazon.fr

Une oeuvre qui traite de sujets aussi divers que l’�ducation, l’alt�rit�, l’amiti�, la mort, l’amour et les femmes. En cette fin de Renaissance, les intuitions, les formules, les mots de Montaigne inventent une attitude nouvelle face au monde et aux savoirs. �Electre 2019

Quatri�me de couverture

� bien des �gards, Les Essais constituent l’oeuvre fondatrice des lettres fran�aises et de la pens�e occidentale moderne, dont Montaigne est l’un des p�res. Or rares sont ceux qui, en France, peuvent vraiment lire Montaigne, hormis les sp�cialistes, � cause des difficult�s du moyen fran�ais. Une nouvelle �dition des Essais s’imposait, non pas « modernis�e » et encore moins « traduite en fran�ais moderne », mais rajeunie et rafra�chie, pour rendre enfin accessible l’oeuvre du plus contemporain de nos classiques, le seul qui sache allier savoureusement des r�flexions sur l’amour, la politique, la religion, et des confidences plus intimes sur sa sant� ou sa sexualit�. L’objectif de cette monumentale entreprise conduite par Bernard Combeaud, avec le concours de Nina Mueggler, est d’offrir des Essais restaur�s et revitalis�s, � partir de l’�dition de 1595, pour que chacun puisse s’entretenir commod�ment avec un �crivain aux id�es foisonnantes, salu� par Stefan Zweig comme « l’anc�tre, le protecteur et l’ami de chaque homme libre sur terre ». Les traductions du grec et du latin sont toutes originales, les notes ont �t� r�duites au minimum. Seule la ponctuation, l’accentuation, l’orthographe ont �t� syst�matiquement modernis�es dans le souci constant de pr�server la saveur originelle d’une langue si singuli�re, de pr�server les images, les jeux de mots, les idiotismes gascons ou latinisants propres au style de Montaigne. Dans une longue pr�face in�dite et percutante, Michel Onfray d�signe l’auteur des Essais comme l’un de ses ma�tres � penser et � vivre. Il explique « pourquoi et comment il faut lire et relire Montaigne », philosophe qui apprend � « savoir jouir loyalement de son �tre ».

essais montaigne nouvelle traduction

Le vert de la nature est encore tendre au printemps. De la terrasse du ch�teau de Saint-Michel-de-Montaigne, � la fronti�re de la Gironde et de la Dordogne, la vue se perd sur une �tendue de bois et sur les vignes de Montravel. «  Le paysage n’a pas beaucoup chang� depuis Montaigne, commente Denis Mollat. Pas �tonnant qu’il ait �crit ici Les Essais, qui est un livre de sagesse. »

Lunettes de couleur, cravate pimpante, le grand libraire de Bordeaux s’est comme �pris de son illustre compatriote. Et comme il n’est pas dans ses habitudes de faire les choses � moiti�, il s’est lanc� � corps perdu dans sa vie et son œuvre. Que ne sait-il de Montaigne ? Que le grand-p�re de Michel, Ramon Eyquem, avait fait fortune et achet� une terre et un ch�teau du XIVe, situ� sur une hauteur - une montaigne. Que le cercueil de l’�crivain a �t� r�cemment retrouv� par hasard, cel� au Mus�e d’Aquitaine. Que le ch�teau fut rachet� au XIXe si�cle par Pierre Magne, ministre des Finances de Napol�on III, dont la famille le poss�de toujours. Qu’il brula, mais que la tour fut �pargn�e par les flammes.

Ce jour de mai, Denis Mollat arpente la cour du ch�teau de Montaigne reconstruit par la famille Magne qui y apposa force blasons - M et tr�fles - allant jusqu’� faire graver des sentences tir�es de l’œuvre du philosophe – un solennel «  Que sais-je ? » orne le fronton de la maison, hommage appuy� au grand homme. En revanche, appuy�e � une barbacane qui donne une id�e de ce que fut le fief, la tour demeure en l’�tat, solide, aust�re, inentam�e comme la pens�e qui y naquit. Trois �tages, chapelle, chambre, « librairie ». Partag� entre la pri�re, le repos, le travail, Montaigne y passa l� vingt ans de son existence, entour� des livres de sa biblioth�que, notamment ceux laiss�s par son ami La Bo�tie. Sous un plafond d�cor� de sentences latines et grecques, la quintessence de la sagesse humaine que constituent L’Eccl�siaste, Horace, Lucr�ce, Pline, Montaigne con�ut son maitre livre.

« L’�motion saisit d�s qu’on y entre, vous ne trouvez pas ? », dit Mollat.

Vins et nouvelles technologies

Pour rien au monde, il ne jouerait � l’�rudit. Il est ce qu’on appelait au temps de l’humanisme un honn�te homme : cultiv� pour son seul plaisir, et celui de ses commensaux. Lui qui parle vins et nouvelles technologies avec une �gale aisance confesse sans g�ne un malaise que le commun des lecteurs a aussi �prouv� : le principal obstacle des Essais, c’est leur langue, celle du XVIe si�cle, pleine d’obscurit�. Peut-on lire sans difficult� une phrase comme celle-ci : «  Ce Jeu de gayet� suscite en l’esprit des eloises vives et claires outre nostre clairt� naturelle.  » En effet, pour aborder aux rivages de Montaigne, il a longtemps fallu se contenter de l’�dition de la « Pl�iade » due � Jean Balsamo, qui restitue le texte original de celle d’Honor�-Champion par Andr� Lanly, qui a traduit le texte en fran�ais contemporain... L’une fort savante, conserve le charme et les aff�teries d’une �poque, l’autre procure l’efficacit� de la langue vernaculaire. Aucune des deux ne contentait l’exigeant Mollat. Il a donc command� � Bernard Combeaud, inspecteur g�n�ral de l’�ducation nationa.le, une traduction dont il sera la mesure : le go�teur de Montaigne.

«  Combeaud traduisait et me soumettait le texte. Si je comprenais, �a passait, sinon il devait retravailler.  »

On imagine sans mal Mollat, sybarite courtois tester quelques phrases, les savourer, les commenter comme il le ferait d’un Petrus, un de ces grands crus qu’il a en affection et d�guste avec un art gourmet. Assur�ment l’homme est singulier. Fils unique d’un libraire de Bordeaux, naturellement vou� � reprendre l’affaire familiale, il lui tourne d’abord le dos et s’inscrit en m�decine. Mais sit�t son dipl�me en poche, l’enfant prodigue rejoint le bercail. De la vieille maison Mollat, originellement situ�e dans une galerie et qui occupe d�sormais le rez-de-chauss�e d’un immeuble construit � l’emplacement de la maison de Montesquieu, rue Porte Dijeaux, il va faire la premi�re librairie ind�pendante de France : plus de 2 000 m2 de surface, des dizaines de milliers de r�f�rences. En sa compagnie et gr�ce � une �quipe inventive et passionn�e, on se prendrait � douter qu’en France, en 2019, le public se d�tourne du livre.

Mollat ne se contente pas de vendre des livres. D’autres pourraient s’en charger aussi bien que lui. Son projet est d’œuvrer � la d�fense et � l’illustration de sa ville. Outre l’�dition d’une Histoire des Bordelais, il a dirig� et �dit� plusieurs volumes d’histoire religieuse de Bordeaux, marqu�e comme on sait par le protestantisme et le juda�sme. Et, quasi sous presse, il a une histoire de la traite pour, explique-t-il « d�passionner » le d�bat : l’id�ologie qui s�vi aujourd’hui, m�lange d’indig�nisme et d’anachronisme, l’horrifie. Mollat l’�diteur veut faire œuvre d’intelligence contre les passions mauvaises.

Son nom figure encore au bas de l’ �dition volumineuse des œuvres po�tiques d’Ausone. Ceux qui ont entendu « ozone » se m�prennent. Il s’agit d’un po�te gaulois d’expression latine, auteur d’�pi grammes, d’�glogues et d’�p�tres. Son patronyme complet : Decirni Magni Ausonii Burdigalensis, « De Bordeaux », le titre est suffisant pour que Mollat s’en fit le chantre. En ville, qui ne connait aujourd’hui Ausone, depuis qu’un fort volume de ses œuvres compl�tes est paru en 2010, traduit et pr�sent� par Bernard Combeault ? «  Bazas fut ma patrie, Bordeaux eut mes dieux lares »... Et surtout depuis qu’un studio audiovisuel dernier cri, adoss� � la librairie pour recevoir conf�rences, concerts, projections, a �t� baptis� « Station Ausone ». L’ing�nieux Denis Mollat l’a am�nag� il y a quelques ann�es dans un ancien garage. Il ne d�semplit pas.

Combeaud est mort en 2018. C’est une jeune seizi�miste suisse, Nina Mueggler, qui a achev� l’�dition des Essais, �crivant dr�lement en t�te de l’ouvrage, � la mani�re de Montaigne : «  C’est ici une adaptation de bonne foi, Lecteur. Elle t’avertit d�s l’entr�e qu’elle est le fruit du travail d’un seul homme, Bernard Combeaud, humaniste des temps modernes � l’intelligence f�conde, au savoir in�puisable. »

Envie de transmettre

Plus s�rieusement, dans son avant-propos, Combeaud s’�criait : «  Il est impensable que le public francophone le plus large n’ait pas acc�s � une �dition claire et lisible de cette œuvre cardinale. » Voulant en assurer la plus grande diffusion possible, Mollat se tourne donc vers la collection « Bouquins », qui f�te cette ann�e ses quarante ans. Montaigne manquait au prestigieux catalogue - on aurait jur� son fondateur Guy Schoeller plus perspicace. Qu’� cela ne tienne, l’actuel directeur Jean-Luc Barr� saute sur l’occasion. Il d�cide d’en faire l’un des �v�nements de l’anniversaire.

Michel Onfray, ami de longue date de Denis Mollat - leur amiti� remonte � la publication de La Sculpture de soi (1993) - et r�cemment entr� dans « Bouquins », assure le trait d’union entre les deux hommes et en r�dige la pr�face. Cela n’�tonnera personne que le vigoureux philosophe fasse des Essais une lecture audacieuse, et de Montaigne « l’inventeur » du « f�minisme » et de «  l’antisp�cisme  ». Plus raisonnablement, Stefan Zweig dans une monographie magistrale s’en �tait tenu � une c�l�bration du «  h�raut le plus r�solu de la libert� ».

� entendre Mollat parler de son activit� intense au service de Bordeaux et de la culture, on songe qu’il est en ville quelque chose comme le vice-maire. Ou son ministre de la Culture. � tout Je moins un nom � ajouter aux �crivains de Bordeaux, les fameux trois M : Montaigne, Montesquieu, Mauriac ; et pourquoi pas Mollat ? Depuis toujours il refuse farouchement l’id�e d’un quelconque engagement : il a tant d’activit�s. N’est-il pas consul du Mexique � Bordeaux, comme l’atteste une plaque � l’entr�e de son bureau ? Toutefois les pr�tendants � l’h�tel de ville ne s’y trompent pas, qui ne manquent pas de passer par sa librairie. Lui s’en tient � son envie de transmettre :

« J’ai profit� un jour de ce qu’Alain Jupp� �tait im mobilis� par une op�ration du genou pour lui faire lire Montaigne. Il n’en avait jamais eu vraiment le temps. »

Ces jours-ci, � la librairie Mollat, les meilleures ventes ne s’appellent pas Musso ou Bussi mais Michel, sieur de Montaigne. Une t�te de gondole le claironne. Autour, les libraires s’affairent, conseillent, prescrivent. � la poitrine, ils portent un badge : Montaigne est sur un skateboard en plein saut. Plus qu’un gadget, la profession de foi de toute une librairie : le livre passe les si�cles. •

Montaigne, « Les Essais », nouvelle �dition �tablie par Bernard Combeaud, pr�face de Michel Onfray, Robert Laffont-Mollat, 1184 p., 32 €.

Cr�dit : Le Figaro Magazine 07/06/2019

Le 14 mars 2019 les �ditions Robert Laffont et Mollat font para�tre dans la collection Bouquins une nouvelle �dition des "Essais" de Montaigne pr�fac�e par Michel Onfray. Une �dition simple, accessible pour comprendre pourquoi Montaigne est � la fois un immense philosophe et un immense �crivain.

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"Trop litt�raire pour les philosophes et trop philosophe pour les litt�raires", commente Michel Onfray � propos de l’oeuvre deMichel de Montaigne. Une nouvelle �dition des "Essais" vient de para�tre aux �ditions Robert Laffont | Mollat

A l’occasion de la nouvelle �dition des "Essais" de Montaigne, parue aux �ditions Robert Laffont | Mollat, le philosophe Michel Onfray a donn� une conf�rence � l’Auditorium de l’Op�ra National de Bordeaux.

Pour Michel Onfray il faut proc�der � une "r�paration de Montaigne", oeuvre qui "trop litt�raire pour les philosophes et trop philosophe pour les litt�raires" n’est v�ritablement trait�e par personne. Or, "Montaigne invente une fa�on claire et existentielle d’�crire la philosophie. C’est une philosophie que l’on peut pratiquer".

Comparant "Les Essais" aux peintures de J�r�me Bosch, Michel Onfray explique que "la complexit� de la composition" oblige � s’attacher aux d�tails. Michel Onfray liste les grandes inventions philosophiques de Montaigne en insistant sur l’id�e qu’il inaugure la la�cisation de la pens�e et que la lecture de son oeuvre est aujourd’hui indispensable.

Michel Onfray, entretien avec Sylvie Hazebroucq le 14 f�vrier 2019 au Domaine de Chevalier  [ 1 ] , autour de la nouvelle �dition des "Essais" de Montaigne �tablie par Bernard Combeaud co�dit�e Robert Laffont | Mollat, dans la collection Bouquins.

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[ 1 ]  Grand Cru Class� de Graves

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Le philosophe Andr� Comte-Sponville lui consacre un livre "Dictionnaire amoureux de Montaigne" publi� aux �ditions Plon. Une porte d’entr�e remarquable dans l’œuvre et la vie de ce personnage historique.

- Andr� Comte-Sponville, philosophe, auteur du Dictionnaire amoureux de Montaigne (�ditions Plon)

- Fr�d�ric Schiffter , philosophe

GRAND BIEN VOUS FASSE ! (France Inter) Mardi 17 novembre 2020 Par Ali Rebeihi

�COUTER (51 minutes)

Comment vivre et penser la vraie sagesse ? Doit-on chercher dans la lecture de Montaigne un chemin pour mieux vivre une existence qui oscille bien trop souvent comme un pendule de la souffrance � l’ennui ? Peut-on y trouver une quelconque sagesse apte � nous rendre la vie moins p�nible ?

Montaigne qui connut bien des d�sastres personnels et assista � bien des calamit�s humaines, peut-il �clairer nos temps difficiles ? Pourquoi les Essais de Montaigne agissent-ils comme de pr�cieuses lanternes pour avancer dans la vie ? Pourquoi la prose de cet �crivain g�nial et de ce grand philosophe occupe-t-elle une place singuli�re dans la vie de ses lecteurs les plus fid�les ? Peut-�tre parce que Montaigne �tait un �tre humain d’exception, libre et imparfait… Et vous, racontez-nous votre lecture de Montaigne ? Pourquoi vous a-t-il influenc�, lui qui conna�t encore en 2020, un grand succ�s en librairie et dans les biblioth�ques publiques. Avec aussi : - Choses vues de Christophe Andr� - Partenariat Femme actuelle avec Marie-Laure Zonszain

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Quoi de neuf ? Montaigne !

Une nouvelle traduction des "Essais" rend toute sa jeunesse à l'oeuvre de l'ancien maire de Bordeaux.

Par Vincent Roy

Temps de Lecture 3 min.

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Lecteur neuf, ce livre de bonne foi est pour toi : voilà Montaigne adapté, "traduit" en français moderne ! Tu t'y trouveras de plain-pied avec le caracolant auteur des Essais . Finis, comme l'écrivait Marc Fumaroli ("Le Monde des Livres" du 15 juin 2007), "l'orthographe escogriffe" et les "Himalayas de notes" des éditions savantes, dont on ne déniera sûrement pas l'intérêt scientifique. Mais il y a du profit au change.

D'abord dans le bonheur de la lecture, son confort. Car ici, rien n'arrête la promenade, dont l'allure n'est plus contrainte. Ainsi escorte-t-on le cavalier bordelais à sa guise, au pas, au galop, au trot, c'est selon. Nous le suivons de bonne grâce dans ses vagabondages. Sa liberté nous emballe et nous semble plus éclatante, plus vive. Qu'il procède par "sauts" , par "gambades" , c'est tant mieux : la balade a du caractère.

Ensuite, on ne va plus à contresens : en effet, la langue du XVI e siècle réserve des chausse-trapes. Elle n'est pas encore fixée. Le français "s'écoule tous les jours de nos mains et depuis que je vis s'est altéré de moitié" , écrit notre philosophe. D'autant qu'il affectionne les mots qui ne tiennent pas leur sens - sinon du seul contexte -, ceux qui sont équivoques : curiosité, raison, âme, folie, fantaisie, humeur, sagesse... Le vague terminologique fait le bonheur de l'écrivain qui, comme le souligne justement Hugo Friedrich ( Montaigne , Gallimard, "Tel" n° 87), met à profit l'incertitude du vocabulaire contemporain.

Enfin, les citations latines qui charpentent le livre et "rehaussent son sujet" - "Je ne compte pas mes emprunts, je les pèse" -, sont traduites dans le corps du texte, à la suite ; c'est essentiel car leur lecture directe ne laisse plus s'échapper leur commentaire, qui, pour part, fait le sel des Essais .

Au sujet de ces "emprunts" dont l'origine est quelquefois sucrée, Montaigne avoue, non sans malice : "Dans les raisonnements et les idées que je transplante dans mon sol et que je fonds avec les miens, j'ai volontairement omis parfois d'en indiquer l'auteur pour tenir en bride la légèreté de ces critiques hâtives qu'on lance sur toutes sortes d'écrits, notamment sur des oeuvres récentes d'hommes encore vivants, et écrites dans notre langue vulgaire, langue qui permet à tout le monde de parler de ces oeuvres et qui semble démontrer que leur conception et leur dessein sont également vulgaires. Je veux que ces gens-là portent une nasarde à Plutarque sur mon nez et qu'ils se brûlent à injurier Sénèque en moi."

LANGUE VERNACULAIRE

La langue vulgaire que "parle" l'ancien maire de Bordeaux est la langue vernaculaire - qu'il est le premier grand penseur à utiliser -, cette langue mobile qui donne de la fluidité à son style. Ce style, justement, qui ne doit pas couper la réflexion, l'entamer, la brider : "Quand j'ois quelqu'un qui s'arrête au langage des Essais (...) j'aimerais mieux qu'il s'en tût. Ce n'est pas tant élever les mots, comme c'est déprimer le sens." Parti pris ? Sans doute. La pensée se promène, alors Montaigne promène son jugement "tel sur le papier qu'à la bouche". Le style, ici, c'est la géographie du tempérament : aux vallées de l'expérience sceptique succèdent les plaines du doute radical, hyperbolique. Ce qui compte, c'est de tenir son horizon : "La plus grande chose du monde, c'est de savoir être à soi."

Quoi de neuf ? Montaigne. Voilà le message secret du philologue, dialectologue et médiéviste André Lanly, disparu en 2007, qui, pendant quinze ans, adapta en français moderne et non en français modernisé, Les Essais . Lanly, et c'est le tour de force, n'a pas touché à la structure de la phrase de Montaigne. Il a restauré des mots, non parce qu'ils manquaient, mais parce que leur couleur n'était plus visible pour l'oeil d'aujourd'hui, parce que leur intensité n'était plus perceptible. Alors il s'est attaché à leur donner un éclat nouveau ; il a restitué leur radiation, leur rayonnement.

Les Essais de Montaigne en français moderne

Adaptation d'André Lanly, Gallimard, "Quarto", 1 354 p., 29,50 €.

Vincent Roy

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Michel de Montaigne

« C’est un livre de bonne foi, lecteur. Il t’avertit dès l’entrée que je ne m’y suis proposé aucune fin que domestique et privée. Je n’y ai eu nulle considération de ton service, ni de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d’un tel dessein. Je l’ai voué à la commodité particulière de mes parents et amis : à ce que m’ayant perdu (ce qu’ils ont à faire bientôt) ils y puissent retrouver certains traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entière et plus vive la connaissance qu’ils ont eue de moi. Si c’eût été pour rechercher la faveur du monde, je me fusse mieux paré et me présenterais en une marche étudiée. Je veux qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention [effort] ni artifice : car c’est moi que je peins. Mes défauts s’y liront au vif, et ma forme naïve [naturelle], autant que la révérence publique me l’a permis. Que j’eusse été entre ces nations qu’on dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de nature, je t’assure que je m’y fusse très volontiers peint tout entier et tout nu. Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre : ce n’est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et vain. Adieu donc. » de Montaigne, ce 1 er  mars 1580

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Les Essais (en français moderne)

Montaigne ne s’exprima en français qu’à l’âge de 11 ans. Jusque-là, son père, par amour des auteurs antiques, avait exigé que tout le monde en son château, famille, gouvernantes, précepteurs, et même domestiques, ne lui parlât qu’en latin. Peut-être est-ce par rejet de cette langue paternelle que Montaigne prit le parti de rédiger les Essais en français ? L’œuvre ainsi écrite, émaillée de citations de philosophes, de poètes, de dramaturges latins et italiens s’offre à nous pareille à un splendide édifice Renaissance.

Mais peut-on lire aujourd’hui les Essais dans le texte, avec ses tournures archaïques et son lexique parfois caduc ? Selon les jusqu’au-boutistes de la vulgarisation ayant l’oreille des éditeurs, les publier en leur « version originale » serait les confisquer à un large public, aux seuls profit et plaisir d’une caste de lettrés. D’où l’entreprise de Gallimard d’en proposer une « traduction » en français moderne – celle d’André Lanly, parue naguère chez Honoré Champion.

Dussé-je passer pour un snob, l’idée heurte mon sens esthétique. Montaigne se définit lui-même moins comme un écrivain que comme un « conférencier » : l’interlocuteur de son lecteur. D’ailleurs, il n’écrit pas, il dicte. On l’entend parler. S’embarque-t-il dans un sujet ? Il s’en écarte, y revient, l’oublie, divague, rêvasse, mélange des anecdotes personnelles, intimes même, à des récits historiques, des mouvements d’humeur à des réflexions fouillées. Or, par son style académique, André Lanly neutralise le ton de conversation des Essais . Voilà pourquoi Claude Pinganaud, chez Arléa, en 1992, opte à mes yeux pour une meilleure formule : orthographe rajeunie, adjectifs et locutions adverbiales actualisés et mis entre crochets, périodes et vers latins traduits dans la continuité du texte. La -lecture devient aisée, sans que la sprezzatura de Montaigne, cette gracieuse « désinvolture » chère à l’écrivain italien Baldassare Castiglione et prisée par l’honnête homme, n’en soit altérée.

Que penser, dès lors, de la tâche de Pascal Hervieu consistant à traduire Montaigne du… japonais ? Si ce spécialiste des langues orientales montre tant de goût pour les travaux de publication aussi ardus que vains, alors qu’il s’attelle également à la traduction, en français courant, des œuvres de Lacan, de Derrida ou encore de Levinas, qui demeurent pour tout le monde, même pour leurs disciples, du chinois. À ces derniers, amateurs de « piperies », Montaigne aurait rappelé que l’obscurité est « une monnaie employée par les doctes, comme les joueurs de passe-passe, pour ne pas découvrir la vanité de leur art et dont l’humaine bêtise se paye aisément » . Moderne ? D’actualité, plutôt. Ici, nul besoin de sous-titres.

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Essais/Livre I/Texte entier

C ’ E st icy vn liure de bonne foy, lecteur. Il t’aduertit dés l’entrée, que ie ne m’y ſuis proposé aucune fin, que domeſtique & priuée : Ie n’y ay eu nulle conſideration de ton ſeruice, ny de ma gloire : Mes forces ne ſont pas capables d’vn tel deſſein. Ie l’ay voué à la commodité particuliere de mes parens & amis : à ce que m’ayant perdu (ce qu’ils ont à faire bien toſt) ils y puiſſent retrouuer aucuns traits de mes conditions & humeurs, & que par ce moyen ils nourriſſent plus entiere & plus vifue, la connoiſſance qu’ils ont eu de moy. Si c’euſt eſté pour rechercher la faueur du monde : ie me fuſſe mieus paré et me preſanterois en une marche eſtudiee. Ie veus qu’õ m’y voie en ma façõ ſimple, naturelle & ordinaire, ſans contantion & artifice : car c’eſt moy que ie peins. Mes defauts s’y liront au vif. & ma forme naïfue, autant que la reuerence publique me l’a permis. Que ſi i’euſſe eſté entre ces nations qu’on dict viure encore ſous la douce liberté des premieres loix de nature, ie t’aſſeure que ie m’y fuſſe tres-volontiers peint tout entiér, & tout nud. Ainſi, lecteur, ie ſuis moy-meſmes la matiere de mon liure : ce n’eſt pas raiſon que tu employes ton loiſir en vn ſubiect ſi friuole & ſi vain. A Dieu donq, de Montaigne, ce premier de Mars mille cinq cens quattre uins.

Livre Premier.

Par diuers moyens on arriue à pareille fin. chap. i..

L A plus commune façon d’amollir les cœurs de ceux qu’on a offenſez, lors qu’ayant la vengeance en main, ils nous tiennẽt à leur mercy, c’eſt de les eſmouuoir par ſummiſſion à commiſeratiõ & à pitié : Toutesfois la brauerie, et la conſtance, moyens tous contraires, ont quelquefois ſerui à ce meſme effect. Edouard prince de Galles, celuy qui regenta ſi long tẽps noſtre Guienne : perſonnage, duquel les conditions & la fortune ont beaucoup de notables parties de grandeur, ayant eſté bien fort offencé par les Limoſins, & prenant leur ville par force, ne peut eſtre arreſté par les cris du peuple, & des femmes, & enfans abandonnez à la boucherie, luy criants mercy, & ſe iettans à ſes pieds, iuſqu’à ce que paſſant touſiours outre dans la ville, il apperceut trois gentils-hommes François, qui d’vne hardieſſe incroyable ſouſtenoyent ſeuls l’effort de ſon armee victorieuſe. La conſideration & le reſpect d’vne ſi notable vertu, reboucha premierement la pointe de ſa cholere ; Et commença par ces trois, à faire miſericorde à tous les autres habitãs de la ville. Scanderberch, prince de l’Epire, ſuyuant vn ſoldat des ſiẽs pour le tuer ; & ce ſoldat ayãt eſſayé par toute espece d’humilité et de supplication, de l’appaiser, se resolut à toute extrémité de l’attendre l’espée au poing. Cette sienne resolution arresta sus bout la furie de son maistre, qui, pour luy avoir veu prendre un si honorable party, le receut en grace. Cet exemple pourra souffrir autre interpretation de ceux qui n’auront leu la prodigieuse force et vaillance de ce prince là.

L’Empereur Conrad troisiesme, ayant assiegé Guelphe, duc de Bavieres, ne voulut condescendre à plus douces conditions, quelques viles et laches satisfactions qu’on luy offrit, que de permettre seulement aux gentils-femmes qui estoyent assiegées avec le Duc, de sortir, leur honneur sauve à pied, avec ce qu’elles pourroyent emporter sur elles. Elles d’un cœur magnanime s’aviserent de charger sur leurs espaules leurs maris, leurs enfans et le Duc mesme. L’Empereur print si grand plaisir à voir la gentillesse de leur courage, qu’il en pleura d’aise : Et amortit toute cette aigreur d’inimitié mortelle et capitale, qu’il avoit portée contre ce Duc : Et dés lors en avant le traita humainement luy et les siens. L’un et l’autre de ces deux moyens m’emporteroit aysement. Car j’ay une merveilleuse lascheté vers la misericorde et la mansuetude. Tant y a qu’à mon advis, je serois pour me rendre plus naturellement à la compassion, qu’à l’estimation : Si est la pitié, passion vitieuse aux Stoïques : ils veulent qu’on secoure les affligez, mais non pas qu’on flechisse et compatisse avec eux.

Or ces exemples me semblent plus à propos : D’autant qu’on voit ces ames assaillies et essayées par ces deux moyens, en soustenir l’un sans s’esbranler, et courber sous l’autre. Il se peut dire, que de rompre son cœur à la commiseration, c’est l’effect de la facilité, débonnaireté, et mollesse : D’où il advient que les natures plus foibles, comme celles des femmes, des enfans, et du vulgaire y sont plus subjettes ; Mais ayant eu à desdaing les larmes et les prières, de se rendre à la seule reverence de la saincte image de la vertu, que c’est l’effect d’une ame forte et imployable, ayant en affection et en honneur une vigueur masle, et obstinée. Toutesfois és ames moins genereuses, l’estonnement et l’admiration peuvent faire naistre un pareil effect. Tesmoin le peuple Thebain : lequel ayant mis en justice d’accusation capitale ses capitaines, pour avoir continué leur charge outre le temps qui leur avoit esté prescrit et preordonné, absolut à toutes peines Pelopidas, qui plioit sous le faix de telles objections, et n’employoit à se garantir que requestes et supplications ; et, au contraire, Epaminondas, qui vint à raconter magnifiquement les choses par luy faites, et à les reprocher au peuple, d’une façon fiere et arrogante, il n’eut pas le cœur de prendre seulement les balotes en main ; et se departit l’assemblée, louant grandement la hautesse du courage de ce personnage. Dionysius le vieil, apres des longueurs et difficultez extremes, ayant prins la ville de Rege, et en icelle le capitaine Phyton, grand homme de bien, qui l’avoit si obstineement defendue, voulut en tirer un tragique exemple de vengeance. Il luy dict premierement comment, le jour avant, il avoit faict noyer son fils et tous ceux de sa parenté. A quoi Phyton respondit seulement, qu’ils en estoient d’un jour plus heureux que luy. Apres il le fit despouiller et saisir à des bourreaux et le trainer par la ville en le foitant tres ignominieusement et cruellement, et en outre le chargeant de felonnes paroles et contumelieuses. Mais il eut le courage tousjours constant, sans se perdre ; et, d’un visage ferme, alloit au contraire ramentevant à haute voix l’honorable et glorieuse cause de sa mort, pour n’avoir voulu rendre son païs entre les mains d’un tyran ; le menaçant d’une prochaine punition des dieux. Dionysius, lisant dans les yeux de la commune de son armée qu’au lieu de s’animer des bravades de cet ennemy vaincu, au mespris de leur chef et de son triomphe, elle alloit s’amollissant par l’estonnement d’une si rare vertu, et marchandoit de se mutiner, estant à mesme d’arracher Phyton d’entre les mains de ses sergens, feit cesser ce martyre, et à cachettes l’envoya noyer en la mer. Certes, c’est un subject merveilleusement vain, divers, et ondoyant, que l’homme. Il est malaisé d’y fonder jugement constant et uniforme. Voyla Pompeius qui pardonna à toute la ville des Mamertins contre laquelle il estoit fort animé, en consideration de la vertu et magnanimité du citoyen Zenon, qui se chargeoit seul de la faute publique, et ne requeroit autre grace que d’en porter seul la peine. Et l’hoste de Sylla ayant usé en la ville de Peruse de semblable vertu, n’y gaigna rien, ny pour soy ny pour les autres. Et directement contre mes premiers exemples, le plus hardy des hommes et si gratieux aux vaincus, Alexandre, forçant apres beaucoup de grandes difficultez, la ville de Gaza, rencontra Betis qui y commandoit, de la valeur duquel il avoit, pendant ce siege, senty des preuves merveilleuses, lors seul, abandonné des siens, ses armes despecées, tout couvert de sang et de playes, combatant encores au milieu de plusieurs Macedoniens, qui le chamailloient de toutes parts ; et luy dict, tout piqué d’une si chere victoire, car entre autres dommages, il avoit receu deux fresches blessures sur sa personne : Tu ne mourras pas comme tu as voulu, Betis ; fais estat qu’il te faut souffrir toutes les sortes de tourmens qui se pourront inventer contre un captif. L’autre, d’une mine non seulement asseurée, mais rogue et altiere, se tint sans mot dire à ces menaces. Lors Alexandre, voyant son fier et obstiné silence : A-il flechi un genouil ? lui est-il eschappé quelque voix suppliante ? Vrayment je vainqueray ta taciturnité ; et si je n’en puis arracher parole, j’en arracheray au moins du gemissement. Et tournant sa cholere en rage, commanda qu’on luy perçast les talons, et le fit ainsi trainer tout vif, deschirer et desmembrer au cul d’une charrette. Seroit-ce que la hardiesse luy fut si commune que, pour ne l’admirer point, il la respectast moins ? Ou qu’il l’estimast si proprement sienne qu’en cette hauteur il ne peust souffrir de la veoir en un autre sans le despit d’une passion envieuse, ou que l’impetuosité naturelle de sa cholere fust incapable d’opposition ? De vrai, si elle eust receu la bride, il est à croire qu’en la prinse et desolation de la ville de Thebes elle l’eust receue, à veoir cruellement mettre au fil de l’espée tant de vaillans hommes perdus et n’ayans plus moyen de desfense publique. Car il en fut tué bien six mille, desquels nul ne fut veu ny fuiant ny demandant merci, au rebours cerchans, qui ça, qui là, par les rues, à affronter les ennemis victorieux, les provoquant à les faire mourir d’une mort honorable. Nul ne fut veu si abatu de blessures qui n’essaiast en son dernier soupir de se venger encores, et à tout les armes du desespoir consoler sa mort en la mort de quelque ennemi. Si ne trouva l’affliction de leur vertu aucune pitié, et ne suffit la longueur d’un jour à assouvir sa vengeance. Dura ce carnage jusques à la derniere goute de sang qui se trouva espandable, et ne s’arresta que aux personnes desarmées, vieillards, femmes et enfans, pour en tirer trente mille esclaves.

De la Tristesse Chap. II.

J E suis des plus exempts de cette passion, et ne l’ayme ny l’estime, quoy que le monde ayt prins, comme à prix faict, de l’honorer de faveur particuliere. ils en habillent la sagesse, la vertu, la conscience : sot et monstrueux ornement. Les Italiens ont plus sortablement baptisé de son nom la malignité. Car c’est une qualité tousjours nuisible, tousjours folle, et, comme tousjours couarde et basse, les Stoïciens en défendent le sentiment à leurs sages. Mais le conte dit, que Psammenitus, Roy d’Égypte, ayant esté deffait et pris par Cambisez, Roy de Perse, voyant passer devant luy sa fille prisonniere habillée en servante, qu’on envoyoit puiser de l’eau, tous ses amis pleurans et lamentans autour de luy, se tint coy sans mot dire, les yeux fichez en terre : et voyant encore tantost qu’on menoit son fils à la mort, se maintint en ceste mesme contenance ; mais qu’ayant apperçeu un de ses domestiques conduit entre les captifs, il se mit à battre sa teste, et mener un dueil extreme. Cecy se pourroit apparier à ce qu’on vid dernierement d’un Prince des nostres, qui, ayant ouy à Trante, où il estoit, nouvelles de la mort de son frere aisné, mais un frere en qui consistoit l’appuy et l’honneur de toute sa maison, et bien tost apres d’un puisné, sa seconde esperance, et ayant soustenu ces deux charges d’une constance exemplaire, comme quelques jours apres un de ses gens vint à mourir, il se laissa emporter à ce dernier accident, et, quittant sa resolution, s’abandonna au dueil et aux regrets, en maniere qu’aucuns en prindrent argument, qu’il n’avoit esté touché au vif que de cette derniere secousse. Mais à la vérité ce fut, qu’estant d’ailleurs plein et comblé de tristesse, la moindre sur-charge brisa les barrieres de la patience. Il s’en pourroit (di-je) autant juger de nostre histoire, n’estoit qu’elle adjouste que Cambises s’enquerant à Psammenitus, pourquoy ne s’estant esmeu au malheur de son fils et de sa fille, il portoit si impatiemment celuy d’un de ses amis : C’est, respondit-il, que ce seul dernier desplaisir se peut signifier par larmes, les deux premiers surpassans de bien loin tout moyen de se pouvoir exprimer. A l’aventure reviendroit à ce propos l’invention de cet ancien peintre, lequel, ayant à representer au sacrifice de Iphigenia le dueil des assistans, selon les degrez de l’interest que chacun apportoit à la mort de cette belle fille innocente, ayant espuisé les derniers efforts de son art, quand se vint au pere de la fille, il le peignit le visage couvert, comme si nulle contenance ne pouvoit representer ce degré de dueil. Voyla pourquoy les poetes feignent cette misérable mere Niobé, ayant perdu premierement sept fils, et puis de suite autant de filles, sur-chargée de pertes, avoir esté en fin transmuée en rochier,

pour exprimer cette morne, muette et sourde stupidité qui nous transit, lors que les accidens nous accablent surpassans nostre portée. De vray, l’effort d’un desplaisir, pour estre extreme, doit estonner toute l’ame, et lui empescher la liberté de ses actions : comme il nous advient à la chaude alarme d’une bien mauvaise nouvelle, de nous sentir saisis, transis, et comme perclus de tous mouvemens, de façon que l’ame se relaschant apres aux larmes et aux plaintes, semble se desprendre, se demesler et se mettre plus au large, et à son aise,

En la guerre que le Roy Ferdinand fit contre la veufve de Jean, Roy de Hongrie, autour de Bude, Raïsciac, capitaine Allemand, voïant raporter le corps d’un homme de cheval, à qui chacun avoit veu excessivement bien faire en la meslée, le plaignoit d’une plainte commune ; mais curieux avec les autres de reconnoistre qui il estoit, apres qu’on l’eut desarmé, trouva que c’estoit son fils. Et, parmi les larmes publicques, luy seul se tint sans espandre ny vois ny pleurs, debout sur ses pieds, ses yeux immobiles, le regardant fixement, jusques à ce que l’effort de la tristesse venant à glacer ses esprits vitaux, le porta en cet estat roide mort par terre.

Aussi n’est ce pas en la vive et plus cuysante chaleur de l’accés que nous sommes propres à desployer nos plaintes et nos persuasions : l’ame est lors aggravée de profondes pensées, et le corps abbatu et languissant d’amour.

Et de là s’engendre par fois la défaillance fortuite, qui surprent les amoureux si hors de saison, et cette glace qui les saisit par la force d’une ardeur extreme, au giron mesme de la jouyssance. Toutes passions qui se laissent gouster et digerer, ne sont que mediocres.

La surprise d’un plaisir inespéré nous estonne de mesme,

Outre la femme Romaine, qui mourut surprise d’aise de voir son fils revenu de la route de Cannes, Sophocles et Denis le Tyran, qui trespasserent d’aise, et Talva qui mourut en Corsegue, lisant les nouvelles des honneurs que le Senat de Rome luy avoit decernez, nous tenons en nostre siècle que le Pape Leon dixiesme, ayant esté adverty de la prinse de Milan, qu’il avoit extremement souhaitée, entra en tel excez de joye, que la fievre l’en print et en mourut. Et pour un plus notable tesmoignage de l’imbécilité humaine, il a esté remarqué par les anciens que Diodorus le Dialecticien mourut sur le champ espris d’une extreme passion de honte, pour en son eschose et en public ne se pouvoir desvelopper d’un argument qu’on luy avoit faict. Je suis peu en prise de ces violentes passions. J’ay l’apprehension naturellement dure ; et l’encrouste et espessis tous les jours par discours.

Nos affections s’emportent au delà de nous Chap. III.

C E ux qui accusent les hommes d’aller tousjours béant apres les choses futures, et nous aprennent à nous saisir des biens presens, et nous rassoir en ceux-là, comme n’ayant aucune prise sur ce qui est à venir, voire assez moins que nous n’avons sur ce qui est passé, touchent la plus commune des humaines erreurs, s’ils osent appeler erreur chose à quoy nature mesme nous achemine, pour le service de la continuation de son ouvrage, nous imprimant, comme assez d’autres, cette imagination fausse, plus jalouse de nostre action que de nostre science. Nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes tousjours au delà. La crainte, le désir, l’esperance nous eslancent vers l’advenir, et nous desrobent le sentiment et la consideration de ce qui est, pour amuser à ce qui sera, voire quand nous ne serons plus. Calamitosus est animus futuri anxius. Ce grand precepte est souvent allegué en Platon : Passion faict et te cognoy. Chascun de ces membres enveloppe generallement tout nostre devoir, et semblablement enveloppe son compagnon. Qui auroit à faire son faict, verroit que sa premiere leçon, c’est cognoistre ce qu’il est et ce qui luy est propre. Et qui se cognoist, ne prend plus l’estranger faict pour le sien : s’ayme et se cultive avant toute autre chose : refuse les occupations superflues et les pensées et propositions inutiles. Ut stultitia etsi adepta est quod concupivit nunquam se tamen satis consecutam putat : sic sapientia semper eo contenta est quod actest, neque eam unquam sui poenitet. Epicurus dispense son sage de la prevoyance et sollicitude de l’advenir. Entre les loix qui regardent les trespassez, celle icy me semble autant solide, qui oblige les actions des Princes à estre examinées apres leur mort. Ils sont compaignons, si non maistres des loix : ce que la Justice n’a peu sur leurs testes, c’est raison qu’elle l’ayt sur leur reputation, et biens de leurs successeurs : choses que souvent nous preferons à la vie. C’est une usance qui apporte des commoditez singulieres aux nations où elle est observée, et desirable à tous bons princes qui ont à se plaindre de ce qu’on traitte la memoire des meschants comme la leur. Nous devons la subjection et l’obeissance egalement à tous Rois, car elle regarde leur office : mais l’estimation, non plus que l’affection, nous ne la devons qu’à leur vertu. Donnons à l’ordre politique de les souffrir patiemment indignes, de celer leurs vices, d’aider de nostre recommandation leurs actions indifferentes pendant que leur auctorité a besoin de nostre appuy. Mais nostre commerce finy, ce n’est pas raison de refuser à la Justice et à nostre liberté l’expression de noz vrays ressentiments, et nommement de refuser aux bons subjects la gloire d’avoir reveremment et fidellement servi un maistre, les imperfections duquel leur estoient si bien cognues : frustrant la postérité d’un si utile exemple. Et ceux qui, par respect de quelque obligation privée espousent iniquement la memoire d’un prince meslouable, font justice particuliere aux despends de la Justice publique. Tite Live dict vray, que le langage des hommes nourris sous la Royauté est tousjours plein de folles ostentations et vains tesmoignages : chacun eslevant indifferemment son Roy à l’extreme ligne de valeur et grandeur souveraine. On peult reprouver la magnanimité de ces deux soldats qui respondirent à Neron à sa barbe. L’un, enquis de luy pourquoy il luy vouloit mal : Je t’aimoy quand tu le valois, mais depuis que tu es venu parricide, boutefeu, basteleur, cochier, je te hay comme tu merites. L’autre, pourquoy il le vouloit tuer : Par ce que je ne trouve autre remede à tes continuelles meschancetez. Mais les publics et universels tesmoignages qui apres sa mort ont esté rendus, et le seront à tout jamais de ses tiranniques et vilains desportements, qui de sain entendement les peut reprouver ? Il me desplaist qu’en une si saincte police que la Lacedemonienne, se fust meslée une si feinte ceremonie.

A la mort des Roys tous les confederez et voysins, tous les Ilotes, hommes, femmes, pesle mesle, se descoupoient le front pour tesmoignage de dueil et disoient en leurs cris et lamentations que celuy-là, quel qu’il eust esté, estoit le meilleur Roy de tous les leurs : attribuants au reng le los qui appartenoit au merite, et qui appartenoit au premier merite au postreme et dernier reng. Aristote, qui remue toutes choses, s’enquiert sur le mot de Solon que nul avant sa mort ne peut estre dict heureux, si celuy-là mesme qui a vescu et qui est mort selon ordre, peut estre dict heureux, si sa renommée va mal, si sa postérité est miserable. Pendant que nous nous remuons, nous nous portons par preoccupation où il nous plaist : mais estant hors de l’estre, nous n’avons aucune communication avec ce qui est. Et seroit meilleur de dire à Solon, que jamais homme n’est donq heureux, puis qu’il ne l’est qu’apres qu’il n’est plus.

Bertrand du Glesquin mourut au siege du chasteau de Rancon, pres du Puy en Auvergne. Les assiegez s’estant rendus apres, furent obligez de porter les clefs de la place sur le corps du trespassé. Barthelemy d’Alviane, General de l’armée des Venitiens, estant mort au service de leurs guerres en la Bresse, et son corps ayant à estre raporté à Venise par le Veronois, terre ennemie, la pluspart de ceux de l’armée estoient d’avis, qu’on demandast saufconduit pour le passage à ceux de Verone. Mais Theodore Trivolce y contredit ; et choisit plustost de le passer par vive force, au hazard du combat : N’estant convenable, disoit-il, que celuy qui en sa vie n’avoit jamais eu peur de ses ennemis, estant mort fist demonstration de les craindre. De vray, en chose voisine, par les loix Grecques, celuy qui demandoit à l’ennemy un corps pour l’inhumer, renonçoit à la victoire, et ne luy estoit plus loisible d’en dresser trophée. A celuy qui en estoit requis, c’estoit tiltre de gain. Ainsi perdit Nicias l’avantage qu’il avoit nettement gaigné sur les Corinthiens. Et au rebours, Agesilaus asseura celuy qui luy estoit bien doubteusement acquis sur les Baeotiens.

Ces traits se pourroient trouver estranges, s’il n’estoit receu de tout temps, non seulement d’estendre le soing que nous avons de nous au delà cette vie, mais encore de croire que bien souvent les faveurs celestes nous accompaignent au tombeau, et continuent à nos reliques. Dequoy il y a tant d’exemples anciens, laissant à part les nostres, qu’il n’est besoing que je m’y estende. Edouard premier, premier Roy d’Angleterre, ayant essayé aux longues guerres d’entre luy et Robert, Roy d’Escosse, combien sa presence donnoit d’advantage à ses affaires, rapportant tousjours la victoire de ce qu’il entreprenoit en personne, mourant, obligea son fils par solennel serment à ce qu’estant trespassé, il fist bouillir son corps pour desprendre sa chair d’avec les os, laquelle il fit enterrer ; et quant aux os, qu’il les reservast pour les porter avec luy et en son armée, toutes les fois qu’il luy adviendroit d’avoir guerre contre les Escossois. Comme si la destinée avoit fatalement attaché la victoire à ses membres. Jean Vischa, qui troubla la Boheme pour la deffence des erreurs de Wiclef, voulut qu’on l’escorchast apres sa mort et de sa peau qu’on fist un tabourin à porter à la guerre contre ses ennemis : estimant que cela ayderoit à continuer les avantages qu’il avoit eu aux guerres par luy conduites contre eux. Certains Indiens portoient ainsin au combat contre les Espagnols les ossemens de l’un de leurs Capitaines, en consideration de l’heur qu’il avoit eu en vivant. Et d’autres peuples en ce mesme monde, trainent à la guerre les corps des vaillans hommes qui sont morts en leurs batailles, pour leur servir de bonne fortune et d’encouragement.

Les premiers exemples ne reservent au tombeau que la reputation acquise par leurs actions passées : mais ceux-cy y veulent encore mesler la puissance d’agir. Le fait du capitaine Bayard est de meilleure composition, lequel, se sentant blessé à mort d’une harquebusade dans le corps, conseillé de se retirer de la meslée, respondit, qu’il ne commenceroit point sur sa fin à tourner le dos à l’ennemy : et, ayant combatu autant qu’il eut de force, se sentant defaillir et eschapper de cheval, commanda à son maistre d’hostel de le coucher au pied d’un arbre, mais que ce fut en façon qu’il mourut le visage tourné vers l’ennemy, comme il fit. Il me faut adjouster cet autre exemple aussi remarquable pour cette consideration, que nul des precedens. L’Empereur Maximilian, bisayeul du Roy Philippes, qui est à present, estoit prince doué de tout plein de grandes qualitez, et entre autres d’une beauté de corps singuliere. Mais parmy ces humeurs, il avoit cette-cy bien contraire à celle des princes, qui pour despecher les plus importants affaires, font leur throsne de leur chaire percée : c’est qu’il n’eust jamais valet de chambre si privé, à qui il permit de le voir en sa garderobbe. Il se desroboit pour tomber de l’eau, aussi religieux qu’une pucelle à ne descouvrir ny à medecin ny à qui que ce fut les parties qu’on a accoustumé de tenir cachées. Moy, qui ay la bouche si effrontée, suis pourtant par complexion touché de cette honte. Si ce n’est à une grande suasion de la necessité ou de la volupté, je ne communique guiere aux yeux de personne les membres et actions que nostre coustume ordonne estre couvertes. J’y souffre plus de contrainte, que je n’estime bien seant à un homme, et sur tout, à un homme de ma profession. Mais, luy, en vint à telle superstition, qu’il ordonna par paroles expresses de son testament qu’on luy attachast des calessons quand il seroit mort. Il devoit adjouster par codicille, que celuy qui les luy monteroit eut les yeux bandez. L’ordonnance que Cyrus faict à ses enfans, que ny eux ny autre ne voie et touche son corps apres que l’ame en sera separée, je l’attribue à quelque sienne devotion. Car et son historien et luy entre leurs grandes qualitez ont semé par tout le cours de leur vie un singulier soin et reverence à la religion. Ce conte me despleut qu’un grand me fit d’un mien allié, homme assez cogneu et en paix et en guerre. C’est que mourant bien vieil en sa court, tourmenté de douleurs extremes de la pierre, il amusa toutes ses heures dernieres avec un soing vehement, à disposer l’honneur et la ceremonie de son enterrement, et somma toute la noblesse qui le visitoit de luy donner parole d’assister à son convoy. A ce prince mesme, qui le vid sur ces derniers traits, il fit une instante supplication que sa maison fut commandée de s’y trouver, employant plusieurs exemples et raisons à prouver que c’estoit chose qui appartenoit à un homme de sa sorte : et sembla expirer content, ayant retiré cette promesse, et ordonné à son gré la distribution et ordre de sa montre. Je n’ay guiere veu de vanité si perseverante. Cette autre curiosité contraire, en laquelle je n’ay point aussi faute d’exemple domestique, me semble germaine à cette-cy, d’aller se soignant et passionnant à ce dernier poinct à regler son convoy, à quelque particuliere et inusitée parsimonie, à un serviteur et une lanterne. Je voy louer cett’ humeur, et l’ordonnance de Marcus Aemilius Lepidus, qui deffendit à ses heritiers d’employer pour luy les cerimonies qu’on avoit accoustumé en telles choses. Est-ce encore temperance et frugalité, d’éviter la despence et la volupté, desquelles l’usage et la cognoissance nous est inperceptible ? Voilà un’ aisée reformation et de peu de coust. S’il estoit besoin d’en ordonner, je seroy d’advis qu’en celle-là, comme en toutes actions de la vie, chascun en rapportast la regle à la forme de sa fortune. Et le philosophe Lycon prescrit sagement à ses amis de mettre son corps où ils adviseront pour le mieux, et quant aux funerailles de les faire ny superflues ny mechaniques. Je lairrai purement la coustume ordonner de cette cerimonie ; et m’en remettray à la discretion des premiers à qui je tomberai en charge. Totus hic locus est contemnendus in nobis, non negligendus in nostris. Et est sainctement dict à un sainct : Curatio funeris, conditio sepulturae, pompa exequiarum magis sunt vivorum solatia quam subsidia mortuorum. Pourtant Socrates à Crito qui sur l’heure de sa fin luy demande comment il veut estre enterré : Comme vous voudrez, respond il. Si j’avois à m’en empescher plus avant, je trouverois plus galand d’imiter ceux qui entreprennent vivans et respirans jouyr de l’ordre et honneur de leur sepulture, et qui se plaisent de voir en marbre leur morte contenance. Heureux, qui sçachent resjouyr et gratifier leur sens par l’insensibilité, et vivre de leur mort. A peu que je n’entre en haine irreconciliable contre toute domination populaire, quoy qu’elle me semble la plus naturelle et equitable, quand il me souvient de cette inhumaine injustice du peuple Athenien, de faire mourir sans remission et sans les vouloir seulement ouïr en leurs defences ses braves capitaines, venants de gaigner contre les Lacedemoniens la bataille navale près des isles Arginuses, la plus contestée, la plus forte bataille que les Grecs aient onques donnée en mer de leurs forces, par ce qu’après la victoire ils avoient suivy les occasions que la loy de la guerre leur presentoit, plus tost que de s’arrester à recueillir et inhumer leurs morts. Et rend cette execution plus odieuse le faict de Diomedon. Cettuy cy est l’un des condamnez, homme de notable vertu, et militaire et politique : lequel, se tirant avant pour parler, apres avoir ouy l’arrest de leur condemnation, et trouvant seulement lors temps de paisible audience, au lieu de s’en servir au bien de sa cause, et à descouvrir l’evidente injustice d’une si cruelle conclusion, ne representa qu’un soin de la conservation de ses juges : priant les dieux de tourner ce jugement à leur bien ; et, à fin qu’à faute de rendre les vœux que luy et ses compagnons avoient voué, en recognoissance d’une si illustre fortune, ils n’attirassent l’ire des dieux sur eux, les advertissant quels vœux c’estoient. Et sans dire autre chose, et sans marchander, s’achemina de ce pas courageusement au supplice. La fortune quelques années après les punit de mesme pain souppe. Car Chabrias, capitaine general de l’armée de mer des Atheniens, ayant eu le dessus du combat contre Pollis, admiral de Sparte, en l’isle de Naxe, perdit le fruict tout net et content de sa victoire, tres important à leurs affaires, pour n’encourir le malheur de cet exemple. Et pour ne perdre peu des corps morts de ses amis qui flottoyent en mer, laissa voguer en sauveté un monde d’ennemis vivants, qui depuis leur feirent bien acheter cette importune superstition. Quaeris quo jaceas post obitum loco ? Quo non nata jacent. Cet autre redonne le sentiment du repos à un corps sans ame : Neque sepulchrum quo recipiat, habeat portum corporis, Ubi, remissa humana vita, corpus requiescat a malis. Tout ainsi que nature nous faict voir, que plusieurs choses mortes ont encore des relations occultes à la vie. Le vin s’altere aux caves, selon aucunes mutations des saisons de sa vigne. Et la chair de venaison change d’estat aux saloirs et de goust, selon les loix de la chair vive, à ce qu’on dit.

Comme l’ame descharge ses passions sur des objects faux, quand les vrais luy defaillent Chap. IIII.

V N gentil-homme des nostres merveilleusement subject à la goutte, estant pressé par les medecins de laisser du tout l’usage des viandes salées, avoit accoustumé de respondre fort plaisamment, que sur les efforts et tourments du mal, il vouloit avoir à qui s’en prendre, et que s’escriant et maudissant tantost le cervelat, tantost la langue de bœuf et le jambon, il s’en sentoit d’autant allegé. Mais en bon escient, comme le bras estant haussé pour frapper, il nous deult, si le coup ne rencontre, et qu’il aille au vent ; aussi que pour rendre une veue plaisante, il ne faut pas qu’elle soit perdue et escartée dans le vague de l’air, ains qu’elle aye bute pour la soustenir à raisonnable distance,

Ventus ut amittit vires, nisi robber mensae Occurrant silvae spatio diffusus inani.

De mesme il semble que l’ame esbranlée et esmeue se perde en soy-mesme, si on ne luy donne prinse : et faut tousjours luy fournir d’object où elle s’abutte et agisse. Plutarque dit à propos de ceux qui s’affectionnent aux guenons et petits chiens, que la partie amoureuse, qui est en nous, à faute de prise legitime, plustost que de demeurer en vain, s’en forge ainsin une faulce et frivole. Et nous voyons que l’ame en ses passions se pipe plustost elle mesme, se dressant un faux subject et fantastique, voire contre sa propre creance, que de n’agir contre quelque chose. Ainsin emporte les bestes leur rage à s’attaquer à la pierre et au fer, qui les a blessées, et à se venger à belles dents sur soy mesmes du mal qu’elles sentent,

Pannonis haud aliter post ictum saevior ursa Cum jaculum parva Lybis amentavit habena , Se rotat in vulnus, telùmque irata receptum Impetit, et secum fugientem circuit hastam.

Quelles causes n’inventons nous des malheurs qui nous adviennent ? A quoy ne nous prenons nous à tort ou à droit, pour avoir où nous escrimer ? Ce ne sont pas ces tresses blondes, que tu deschires, ny la blancheur de cette poictrine, que, despite, tu bas si cruellement, qui ont perdu d’un malheureux plomb ce frere bien aymé : prens t’en ailleurs. Livius, parlant de l’armée Romaine en Espaigne apres la perte des deux freres, ses grands capitaines : Flere omnes repente et offensare capita. C’est un usage commun. Et le philosophe Bion, de ce Roy qui de dueil s’arrachoit les poils, fut il pas plaisant : Cetuy-cy pense-il que la pelade soulage le dueil ? Qui n’a veu macher et engloutir les cartes, se gorger d’une bale de dets, pour avoir où se venger de la perte de son argent ? Xerxes foita la mer de l’Helespont, l’enforgea et luy fit dire mille villanies, et escrivit un cartel de deffi au mont Athos : et Cyrus amusa toute une armée plusieurs jours à se venger de la rivière de Gyndus pour la peur qu’il avoit eu en la passant : et Caligula ruina une tres belle maison, pour le plaisir que sa mere y avoit eu. Le peuple disoit en ma jeunesse qu’un Roy de noz voysins, ayant receu de Dieu une bastonade, jura de s’en venger : ordonnant que de dix ans on ne le priast, ny parlast de luy, ny autant qu’il estoit en son auctorite, qu’on ne creust en luy. Par où on vouloit peindre non tant la sottise que la gloire naturelle à la nation de quoy estoit le compte. Ce sont vices tousjours conjoincts, mais telles actions tiennent, à la vérité, un peu plus encore d’outrecuidance que de bestise. Augustus Cesar, ayant esté battu de la tampeste sur mer, se print à dessier le Dieu Neptunus, et en la pompe des jeux Circenses fit oster son image du reng où elle estoit parmy les autres dieux, pour se venger de luy. En quoy il est encore moins excusable que les precedens, et moins qu’il ne fut depuis, lors qu’ayant perdu une bataille sous Quintilius Varus en Allemaigne, il alloit de colere et de desespoir, choquant sa teste contre la muraille, en s’escriant : Varus, rens moy mes soldats. Car ceux là surpassent toute follie, d’autant que l’impieté y est joincte, qui s’en adressent à Dieu mesmes, ou à la fortune, comme si elle avoit des oreilles subjectes à nostre batterie, à l’exemple des Thraces qui, quand il tonne ou esclaire, se mettent à tirer contre le ciel d’une vengeance titanienne, pour renger Dieu à raison, à coups de flesche. Or, comme dit cet ancien poète chez Plutarque, Point ne se faut courroucer aux affaires. Il ne leur chaut de toutes nos cholères. Mais nous ne dirons jamais assez d’injures au desteglement de nostre esprit.

Si le chef d’une place assiegée doit sortir pour parlementer Chap. V.

L V civs Marcius, Legat des Romains, en la guerre contre Perseus, Roy de Macedoine, voulant gaigner le temps qu’il luy falloit encore à mettre en point son armée, sema des entregets d’accord, desquels le Roy endormy accorda trefve pour quelques jours, fournissant par ce moyen son ennemy d’oportunité et loisir pour s’armer : d’où le Roy encourut sa derniere ruine. Si est ce, que les vieils du Senat, memoratifs des mœurs de leurs peres, accuserent cette pratique comme ennemie de leur stile antien : qui fut, disoient ils, combattre de vertu, non de finesse, ni par surprinses et rencontres de nuict : ny par fuittes apostées, et recharges inopinées : n’entreprenans guerre qu’apres l’avoir denoncée, et souvent apres avoir assigné l’heure et lieu de la bataille. De cette conscience ils renvoièrent à Pyrrhus son traistre medecin, et aux Falisques leur meschant maistre d’escole. C’estoient les formes vrayment Romaines, non de la Grecque subtilité et astuce Punique, où le vaincre par force est moins glorieux que par fraude. Le tromper peut servir pour le coup ; mais celuy seul se tient pour surmonté, qui sçait l’avoir esté ny par ruse ny de sort, mais par vaillance, de troupe à troupe, en une loyalle et juste guerre. Il appert bien par le langage de ces bonnes gens qu’ils n’avoient encore receu cette belle sentence :

Les Achaïens, dit Polybe, detestoient toute voye de tromperie en leurs guerres, n’estimants victoire, sinon où les courages des ennemis sont abbatus. Eam vir sanctus et sapiens sciet veram esse victoriam, quae salva fide et integra dignitate parabitur , dict un autre. Vos ne velit an me regnare hera quidve ferat fors Virtute experiamur. Au royaume de Ternate, parmy ces nations que si à pleine bouche nous appelons barbares, la coustume porte qu’ils n’entreprennent guerre sans l’avoir premierement denoncée, y adjoustans ample declaration des moïens qu’ils ont à y emploier : quels, combien d’hommes, quelles munitions, quelles armes offensives et defensives. Mais cela faict aussi, si leurs ennemis ne cedent et viennent à accort, ils se donnent loy au pis faire et ne pensent pouvoir estre reprochés de trahison, de finesse et de tout moïen qui sert à vaincre. Les anciens Florentins estoient si esloignés de vouloir gaigner advantage sur leurs ennemis par surprise, qu’ils les advertissoient un mois avant que de mettre leur exercite aux champs par le continuel son de la cloche qu’ils nommoient Martinella. Quand à nous, moings superstitieux, qui tenons celuy avoir l’honneur de la guerre, qui en a le profit, et qui apres Lysander, disons que où la peau du lion ne peut suffire, il y faut coudre un lopin de celle du renard, les plus ordinaires occasions de surprinse se tirent de cette praticque : et n’est heure, disons nous, où un chef doive avoir plus l’œil au guet, que celle des parlemens et traités d’accord. Et pour cette cause, c’est une reigle en la bouche de tous les hommes de guerre de nostre temps, qu’il ne faut jamais que le gouverneur en une place assiegée sorte luy mesmes pour parlementer. Du temps de nos peres cela fut reproché aux seigneurs de Montmord et de l’Assigni, deffendans Mouson contre le comte de Nansaut. Mais aussi à ce conte, celuy-là seroit excusable, qui sortiroit en telle façon, que la seureté et l’advantage demeurast de son costé : comme fit en la ville de Regge le comte Guy de Rangon (s’il en faut croire du Bellay, car Guicciardin dit que ce fut luy mesmes) lors que le Seigneur de l’Escut s’en approcha pour parlementer : car il abandonna de si peu son fort, qu’un trouble s’estant esmeu pendant ce parlement, non seulement Monsieur de l’Escut et sa trouppe, qui estoit approchée avec luy, se trouva la plus foible, de façon que Alexandre Trivulce y fut tué, mais luy mesmes fust contrainct, pour le plus seur, de suivre le Comte, et se jetter sur sa foy à l’abri des coups dans la ville. Eumenes en la ville de Nora pressé par Antigonus qui l’assiegeoit, de sortir parler à luy, et qui apres plusieurs autres entremises alleguoit, que c’estoit raison qu’il vint devers luy, attendu qu’il estoit le plus grand et le plus fort, apres avoir faict cette noble responce : Je n’estimeray jamais homme plus grand que moy, tant que j’auray mon espée en ma puissance, n’y consentit, qu’Antigonus ne luy eust donné Ptolomaeus son propre nepveu ostage, comme il demandoit.

Si est-ce que encores en y a il, qui ſe ſont tres bien trouvez de ſortir ſur la parole de l’aſſaillant. Teſmoing Henry de Vaux, chevalier Champenois, lequel eſtant aſſiegé dans le chaſteau de Commercy par les Anglois, & Barthelemy de Bonnes, qui commandoit au ſiège, ayant par dehors faict ſapper la plus part du Chaſteau, ſi qu’il ne reſtoit que le feu pour accabler les aſſiegez ſous les ruines, ſomma le-dit Henry de ſortir à parlementer pour ſon profict, comme il fit luy quatrieſme, & ſon evidente ruyne luy ayant eſté monſtrée à l’œil, il s’en ſentit ſingulierement obligé à l’ennemy : à la diſcretion duquel apres qu’il ſe fut rendu & ſa trouppe, le feu eſtant mis à la mine, les eſtanſons de bois venus à faillir, le Chaſteau fut emporté de ſons en comble. Je me fie ayſeement à la foy d’autruy. Mais mal-aiſeement le fairoy je lors que je donnerois à juger l’avoir pluſtoſt faict par deſeſpoir & faute de cœur que par franchiſe & fiance de ſa loyauté.

L’heure des parlemens dangereuſe Chap. VI.

T O vtes-fois je vis dernierement en mon voiſinage de Muſſidan, que ceux qui en furent délogez à force par noſtre armée, & autres de leur party crioient comme de trahiſon, de ce que pendant les entremiſes d’accord, & le traicté ſe continuant encores, on les avoit ſurpris & mis en pieces : choſe qui euſt eu à l’avanture apparence en un autre ſiècle. Mais, comme je viens de dire, nos façons ſont entierement eloignées de ces reigles : & ne ſe doit attendre fiance des uns aux autres, que le dernier ſeau d’obligation n’y ſoyt paſſé : encore y a il lors aſſez affaire. Et a touſjours eſté conſeil hazardeux de fier à la licence d’une armée victorieuſe l’obſervation de la foy qu’on a donné à une ville qui vient de ſe rendre par douce & favorable compoſition, & d’en laiſſer ſur la chaude l’entrée libre aux ſoldats. Lucius Aemylius Regillus, Preteur Romain, ayant perdu ſon temps à eſſayer de prendre la ville de Phocees à force, pour la ſinguliere proueſſe des habitants à ſe bien defendre, feit pache avec eux de les recevoir pour amis du peuple Romain, & d’y entrer comme en ville confederée : leur oſtant toute crainte d’action hoſtile. Mais y ayant quand & luy introduict ſon armée, pour s’y faire voir en plus de pompe, il ne fut en ſa puiſſance, quelque effort qu’il y employaſt, de tenir la bride à ſes gens : & veit devant ſes yeux fourrager bonne partie de la ville : les droicts de l’avarice & de la vengeance ſuppeditant ceux de ſon autorité & de la diſcipline militaire. Cleomenes diſoit que, quelque mal qu’on peut faire aux ennemis en guerre, cela eſtoit par deſſus la juſtice, & non ſubject à icelle, tant envers les dieux, qu’envers les hommes. Et, ayant faict treve avec les Argiens, pour sept jours, la troisiesme nuict apres il les alla charger tous endormis et les défict, alleguant qu’en sa treve il n’avoit pas esté parlé des nuicts. Mais les dieux vengerent cette perfide subtilité. Pendant le parlement et qu’ils musoient sur leurs seurtez la ville de Casilinum fust saisie par surprinse, et cela pourtant aux siecles et des plus justes capitaines et de la plus parfaicte milice Romaine. Car il n’est pas dict, que, en temps et lieu, il ne soit permis de nous prevaloir de la sottise de nos ennemis, comme nous faisons de leur lascheté. Et certes la guerre a naturellement beaucoup de privileges raisonnables au prejudice de la raison ; et icy faut la regle : Neminem id agere ut ex alterius praedetur inscitia. Mais je m’estonne de l’estendue que Xenophon leur donne, et par les propos et par divers exploits de son parfaict empereur : autheur de merveilleux poids en telles choses, comme grand capitaine et philosophe des premiers disciples de Socrates. Et ne consens pas à la mesure de sa dispense, en tout et par tout. Monsieur d’Aubigny, assiegeant Cappoue, et apres y avoir fait une furieuse baterie, le Seigneur Fabrice Colonne, Capitaine de la Ville, ayant commancé à parlementer de dessus un bastion, et ses gens faisant plus molle garde, les nostres s’en amparerent et mirent tout en pieces. Et de plus fresche memoire à Yvoy le Seigneur Jullian Rommero, ayant fait ce pas de clerc de sortir pour parlementer avec Monsieur le Connestable, trouva au retour sa place saisie. Mais afin que nous ne nous en aillions pas sans revanche : le marquis de Pesquaire assiegeant Genes, où le duc Octavian Fregose commandoit soubs nostre protection, et l’accord entre eux ayant esté poussé si avant, qu’on le tenoit pour fait, sur le point de la conclusion, les Espagnols s’estans coullés dedans, en userent comme en une victoire planière. Et depuis, en Ligny en Barrois, où le Comte de Brienne commandoit, l’Empereur l’ayant assiegé en personne, et Bertheuille, Lieutenant du-dict Comte, estant sorty pour parler, pendant le marché la ville se trouva saisie.

disent-ils. Mais le philosophe Chrisippus n’eust pas esté de cet advis, et moy aussi peu : car il disoit que ceux qui courent à l’envy, doivent bien employer toutes leurs forces à la vistesse ; mais il ne leur est pourtant aucunement loisible de mettre la main sur leur adversaire pour l’arrester, ny de luy tendre la jambe pour le faire cheoir. Et plus genereusement encore ce grand Alexandre à Polypercon, qui lui suadoit de se servir de l’avantage que l’obscurité de la nuict luy donnoit pour assaillir Darius : Point, fit-il, ce n’est pas à moy d’employer des victoires desrobées :

Que l’intention juge nos actions. Chap. VII .

L A mort, dict-on, nous acquitte de toutes nos obligations. J’en sçay qui l’ont prins en diverse façon. Henry septiesme, Roy d’Angleterre, fist composition avec Dom Philippe, fils de l’Empereur Maximilian, ou, pour le confronter plus honorablement, pere de l’Empereur Charles cinquiesme, que le-dict Philippe remettoit entre ses mains le Duc de Suffole de la rose blanche, son ennemy, lequel s’en estoit fuy et retiré au pays bas, moyennant qu’il promettoit de n’attenter rien sur la vie du-dict Duc : toutesfois, venant à mourir, il commanda par son testament à son fils de le faire mourir, soudain apres qu’il seroit decédé. Dernierement, en cette tragedie, que le Duc d’Albe nous fit voir à Bruxelles ès Comtes de Horne et d’Aiguemond, il y eust tout plein de choses remarquables, et entre autres que le-dict Comte d’Aiguemond, soubs la foy et asseurance duquel le Comte de Horne s’estoit venu rendre au Duc d’Albe, requit avec grande instance qu’on le fit mourir le premier : affin que sa mort l’affranchist de l’obligation qu’il avoit au-dict Comte de Horne. Il semble que la mort n’ait point deschargé le premier de sa foy donnée, et que le second en estoit quite, mesmes sans mourir. Nous ne pouvons estre tenus au delà de nos forces et de nos moyens. A cette cause, parce que les effects et executions ne sont aucunement en nostre puissance, et qu’il n’y a rien en bon escient en nostre puissance que la volonté : en celle là se fondent par nécessité, et s’establissent toutes les reigles du devoir de l’homme. Par ainsi le Comte d’Aiguemond, tenant son ame et volonté endebtée à sa promesse, bien que la puissance de l’effectuer ne fut pas en ses mains, estoit sans doute absous de son devoir, quand il eust survescu le Comte de Horne. Mais le Roy d’Angleterre, faillant à sa parolle par son intention, ne se peut excuser pour avoir retardé jusques apres sa mort l’execution de sa dessoyauté : non plus que le masson de Herodote, lequel, ayant loyallement conservé durant sa vie le secret des thresors du Roy d’Égypte son maistre, mourant les descouvrit à ses enfans. J’ay veu plusieurs de mon temps, convaincus par leur conscience, retenir de l’autruy, se disposer à y satisfaire par leur testament et apres leur deces. Ils ne font rien qui vaille, ny de prendre terme à chose si pressante, ny de vouloir restablir une injure avec si peu de leur ressentiment et interest. Ils doivent du plus leur. Et d’autant qu’ils payent plus poisamment, et incommodeement : d’autant en est leur satisfaction plus juste et meritoire. La penitence demande à se charger. Ceux-là font encore pis, qui reservent la revelation de quelque haineuse volanté envers le proche à leur dernière volonté, l’ayants cachée pendant la vie ; et monstrent avoir peu de soin du propre honneur, irritans l’offencé à l’encontre de leur memoire, et moins de leur conscience, n’ayants pour le respect de la mort mesme sceu faire mourir leur maltalent, et en estendant la vie outre la leur. Iniques juges qui remettent à juger alors qu’ils n’ont plus de cognoissance de cause. Je me garderay, si je puis, que ma mort die chose, que ma vie n’ayt premierement dit.

De l’Oisiveté.  Chap. VIII .

C O mme nous voyons des terres oysives, si elles sont grasses et fertilles, foisonner en cent mille sortes d’herbes sauvages et inutiles, et que, pour les tenir en office, il les faut assubjectir et employer à certaines semences, pour nostre service ; et comme nous voyons que les femmes produisent bien toutes seules, des amas et pieces de chair informes, mais que pour faire une generation bonne et naturelle, il les faut embesoigner d’une autre semence : ainsin est-il des espris. Si on ne les occupe à certain sujet, qui les bride et contreigne, ils se jettent desteiglez, par-cy par là, dans le vague champ des imaginations,

Et n’est folie ny réverie, qu’ils ne produisent en cette agitation,

Dernierement que je me retiray chez moy, deliberé autant que je pourroy, ne me mesler d’autre chose que de passer en repos, et à part, ce peu qui me reste de vie : il me sembloit ne pouvoir faire plus grande faveur à mon esprit, que de le laisser en pleine oysiveté, s’entretenir soy mesmes, et s’arrester et rasseoir en soy : ce que j’esperois qu’il peut meshuy faire plus aisément, devenu avec le temps plus poisant, et plus meur. Mais je trouve,

que au rebours, faisant le cheval eschappé, il se donne cent fois plus d’affaire à soy mesmes, qu’il n’en prenoit pour autruy ; et m’enfante tant de chimeres et monstres fantasques les uns sur les autres, sans ordre, et sans propos, que pour en contempler à mon aise l’ineptie et l’estrangeté, j’ay commancé de les mettre en rolle, esperant avec le temps luy en faire honte à luy mesmes.

Des Menteurs. Chap. IX .

I L n’est homme à qui il siese si mal de se mesler de parler de memoire. Car je n’en reconnoy quasi trasse en moy, et ne pense qu’il y en aye au monde une autre si monstrueuse en defaillance. J’ay toutes mes autres parties viles et communes. Mais en cette-là je pense estre singulier et tres-rare, et digne de gaigner par là nom et reputation. Outre l’inconvenient naturel que j’en souffre-- car certes veu sa nécessité, Platon a raison de la nommer une grande et puissante deesse-- si en mon païs on veut dire qu’un homme n’a poinct de sens, ils disent qu’il n’a point de memoire, et quand je me plains du defaut de la mienne, ils me reprennent et mescroient, comme si je m’accusois d’estre insensé. Ils ne voyent pas de chois entre memoire et entendement. C’est bien empirer mon marché. Mais ils me font tort, car il se voit par experience plustost au rebours, que les memoires excellentes se joignent volontiers aux jugemens debiles. Ils me font tort aussi en cecy, qui ne sçay rien si bien faire qu’estre amy, que les mesmes paroles qui accusent ma maladie, representent l’ingratitude. On se prend de mon affection à ma memoire ; et d’un defaut naturel, on en faict un defaut de conscience. Il a oublié, dict-on, cette priere ou cette promesse. Il ne se souvient point de ses amys. Il ne s’est point souvenu de dire, ou faire, ou taire cela, pour l’amour de moy. Certes je puis aiséement oublier, mais de mettre à nonchalloir la charge que mon amy m’a donnée, je ne le fay pas. Qu’on se contente de ma misere, sans en faire une espece de malice, et de la malice autant ennemye de mon humeur. Je me console aucunement. Premierement sur ce que c’est un mal duquel principallement j’ay tiré la raison de corriger un mal pire qui se fust facilement produit en moy, sçavoir est l’ambition, car c’est une deffaillance insupportable à qui s’empesche des negotiations du monde ; que, comme disent plusieurs pareils exemples du progres de nature, elle a volontiers fortifié d’autres facultés en moy, à mesure que cette-cy s’est affoiblie, et irois facilement couchant et allanguissant mon esprit et mon jugement sur les traces d’autruy, comme faict le monde, sans exercer leurs propres forces, si les inventions et opinions estrangieres m’estoient presentes par le benefice de la memoire ; que mon parler en est plus court, car le magasin de la memoire est volontiers plus fourny de matiere que n’est celuy de l’invention : si elle m’eust tenu bon, j’eusse assourdi tous mes amys de babil : les subjects esveillans cette telle quelle faculté que j’ay de les manier et emploier, eschauffant et attirant mes discours. C’est pitié. Je l’essaye par la preuve d’aucuns de mes privez amys : à mesure que la memoire leur fournit la chose entiere et presente, ils reculent si arriere leur narration, et la chargent de vaines circonstances, que si le conte est bon, ils en estouffent la bonté ; s’il ne l’est pas, vous estes à maudire ou l’heur de leur memoire, ou le malheur de leur jugement. Et c’est chose difficile de fermer un propos et de le coupper despuis qu’on est arroutté. Et n’est rien où la force d’un cheval se cognoisse plus qu’à faire un arrest rond et net. Entre les pertinents mesmes j’en voy qui veulent et ne se peuvent deffaire de leur course. Ce pendant qu’ils cerchent le point de clorre le pas, ils s’en vont balivernant et trainant comme des hommes qui deffaillent de foiblesse. Sur tout les vieillards sont dangereux à qui la souvenance des choses passées demeure, et ont perdu la souvenance de leurs redites. j’ay veu des recits bien plaisants devenir tres-ennuyeux en la bouche d’un seigneur : chascun de l’assistance en ayant esté abbreuvé cent fois. Secondement, qu’il me souvient moins des offenses receues, ainsi que disoit cet ancien ; il me faudroit un protocolle, comme Darius, pour n’oublier l’offence qu’il avoit receu des Atheniens, faisoit qu’un page à tous les coups qu’il se mettoit à table, luy vinst rechanter par trois fois à l’oreille : Sire, souvienne vous des Atheniens : et que les lieux et les livres que je revoy me rient tousjours d’une fresche nouvelleté.

Ce n’est pas sans raison qu’on dit que qui ne se sent point assez ferme de memoire, ne se doit pas mesler d’estre menteur. Je sçay bien que les grammairiens font difference entre dire mensonge, et mentir : et disent, que dire mensonge, c’est dire chose fauce, mais qu’on a pris pour vraye, et que la definition du mot de mentir en Latin, d’où nostre François est party, porte autant comme aller contre sa conscience, et que par consequent cela ne touche que ceux qui disent contre ce qu’ils sçavent, desquels je parle. Or ceux cy, ou ils inventent marc et tout, ou ils déguisent et alterent un fons veritable. Lors qu’ils déguisent et changent, à les remettre souvent en ce mesme conte, il est malaisé qu’ils ne se desferrent, par ce que la chose, comme elle est, s’estant logée la premiere dans la memoire, et s’y estant empreincte, par la voye de la connoissance, et de la science, il est malaisé qu’elle ne se représente à l’imagination, délogeant la fauceté, qui n’y peut avoir le pied si ferme, ny si rassis, et que les circonstances du premier aprentissage, se coulant à tous coups dans l’esprit, ne facent perdre le souvenir des pieces raportées, faulses ou abastardies. En ce qu’ils inventent tout à faict, d’autant qu’il n’y a nulle impression contraire, qui choque leur fauceté, ils semblent avoir d’autant moins à craindre de se mesconter. Toutesfois encore cecy, par ce que c’est un corps vain, et sans prise, eschappe volontiers à la memoire, si elle n’est bien asseurée. Dequoy j’ay souvent veu l’experience, et plaisammant, aux despens de ceux qui font profession de ne former autrement leur parole, que selon qu’il sert aux affaires qu’ils negotient, et qu’il plaist aux grands à qui ils parlent. Car ces circonstances à quoy ils veulent asservir leur foy et leur conscience, estans subjettes à plusieurs changements, il faut que leur parole se diversifie quand et quand ; d’où il advient que de mesme chose ils disent gris tantost, tantost jaune ; à tel homme d’une sorte, à tel d’une autre ; et si par fortune ces hommes raportent en butin leurs instructions si contraires, que devient cette belle art ? Outre ce qu’imprudemment ils se desferrent eux-mesme si souvent : car quelle mémoire leur pourroit suffire à se souvenir de tant de diverses formes, qu’ils ont forgées à un mesme subject ? J’ay veu plusieurs de mon temps, envier la reputation de cette belle sorte de prudence, qui ne voyent pas que, si la reputation y est, l’effect n’y peut estre. En vérité le mentir est un maudit vice. Nous ne sommes hommes, et ne nous tenons les uns aux autres que par la parole. Si nous en connoissions l’horreur et le poids, nous le poursuivrions à feu plus justement que d’autres crimes. Je trouve qu’on s’amuse ordinairement à chastier aux enfans des erreurs innocentes tres mal à propos, et qu’on les tourmente pour des actions temeraires qui n’ont ny impression ny suitte. La menterie seule et, un peu au-dessous, l’opiniastreté me semblent estre celles desquelles on devroit à toute instance combattre la naissance et le progrez. Elles croissent quand et eux. Et depuis qu’on a donné ce faux train à la langue, c’est merveille combien il est impossible de l’en retirer. Par où il advient que nous voyons des honnestes hommes d’ailleurs, y estre subjects et asservis. J’ay un bon garçon de tailleur à qui je n’ouis jamais dire une vérité, non pas quand elle s’offre pour luy servir utilement. Si, comme la vérité, le mensonge n’avoit qu’un visage, nous serions en meilleurs termes. Car nous prenderions pour certain l’opposé de ce que diroit le menteur. Mais le revers de la verité a cent mille figures et un champ indefiny. Les Pythagoriens font le bien certain et finy, le mal infiny et incertain. Mille routtes desvoient du blanc, une y va. Certes je ne m’asseure pas que je peusse venir à bout de moy, à guarentir un danger evident et extresme par une effrontée et solemne mensonge. Un ancien pere dit que nous sommes mieux en la compagnie d’un chien cognu qu’en celle d’un homme duquel le langage nous est inconnu. Ut externus alieno non sit hominis vice. Et de combien est le langage faux moins sociable que le silence. Le Roy François premier se vantoit d’avoir mis au rouet par ce moyen Francisque Taverna, ambassadeur de François Sforce, Duc de Milan, homme tres-fameux en science de parlerie. Cettuy-cy avoit esté depesché pour excuser son maistre envers sa Majesté, d’un fait de grande consequence, qui estoit tel. Le Roy pour maintenir tousjours quelques intelligences en Italie, d’où il avoit esté dernierement chassé, mesme au Duché de Milan, avoit advisé d’y tenir pres du Duc un gentil-homme de sa part, ambassadeur par effect, mais par apparence homme privé, qui fit la mine d’y estre pour ses affaires particulieres : d’autant que le Duc, qui dependoit beaucoup plus de l’Empereur, lors principalement qu’il estoit en traicté de mariage avec sa niepce, fille du Roy de Dannemarc, qui est à present douairiere de Lorraine, ne pouvoit descouvrir avoir aucune praticque et conference avecques nous, sans son grand interest. A cette commission se trouva propre un gentil’homme Milanois, escuyer d’escurie chez le Roy, nommé Merveille. Cettuy-cy despesché avecques lettres secrettes de creance et instructions d’ambassadeur, et avecques d’autres lettres de recommandation envers le Duc en faveur de ses affaires particuliers pour le masque et la montre, fut si long temps aupres du Duc, qu’il en vint quelque resentiment à l’Empereur, qui donna cause à ce qui s’ensuivit apres, comme nous pensons : qui fut, que soubs couleur de quelque meurtre, voilà le Duc qui luy faict trancher la teste de belle nuict, et son procez faict en deux jours. Messire Francisque estant venu prest d’une longue deduction contrefaicte de cette histoire--car le Roy s’en estoit adressé, pour demander raison, à tous les princes de Chrestienté et au Duc mesmes--fut ouy aux affaires du matin, et ayant estably pour le fondement de sa cause, et dressé à cette fin, plusieurs belles apparences du faict : que son maistre n’avoit jamais pris nostre homme, que pour gentil-homme privé, et sien suject, qui estoit venu faire ses affaires à Milan, et qui n’avoit jamais vescu là soubs autre visage, desadvouant mesme avoir sceu qu’il fut en estat de la maison du Roy, ny connu de luy, tant s’en faut qu’il le prit pour ambassadeur ; le Roy à son tour, le pressant de diverses objections et demandes, et le chargeant de toutes pars, l’accula en fin sur le point de l’exécution faite de nuict, et comme à la desrobée. A quoy le pauvre homme embarrassé respondit, pour faire l’honneste, que pour le respect de sa Majesté le Duc eust esté bien marry, que telle execution se fut faicte de jour. Chacun peut penser, comme il fut relevé, s’estant si lourdement couppé, et à l’endroit d’un tel nez que celuy du Roy François. Le pape Jule second ayant envoyé un ambassadeur vers le Roy d’Angleterre, pour l’animer contre le Roy François, l’ambassadeur ayant esté ouy sur sa charge, et le Roy d’Angleterre s’estant arresté en sa responce aux difficultez qu’il trouvoit à dresser les preparatifs, qu’il faudroit pour combattre un Roy si puissant, et en alleguant quelques raisons, l’ambassadeur repliqua mal à propos, qu’il les avoit aussi considérées de sa part, et les avoit bien dictes au Pape. De cette parole si esloingnée de sa proposition, qui estoit de le pousser incontinent à la guerre, le Roy d’Angleterre print le premier argument de ce qu’il trouva depuis par effect que cet ambassadeur, de son intention particuliere, pendoit du costé de France. Et en ayant adverty son maistre, ses biens furent confisquez, et ne tint à guere qu’il n’en perdit la vie.

Du parler prompt ou tardif. Chap. X .

O NC ne furent à tous, toutes graces données.

Aussi voyons nous qu’au don d’eloquence, les uns ont la facilité et la promptitude, et ce qu’on dict, le boute-hors si aisé, qu’à chaque bout de champ ils sont prests ; les autres plus tardifs ne parlent jamais rien qu’élabouré et premedité. Comme on donne des regles aux dames de prendre les jeux et les exercices du corps selon l’advantage de ce qu’elles ont le plus beau, si j’avois à conseiller de mesmes, en ces deux divers advantages de l’eloquence, de laquelle il semble en nostre siècle que les prescheurs et les advocats facent principale profession, le tardif seroit mieux prescheur, ce me semble, et l’autre mieux advocat : par ce que la charge de celuy-là luy donne autant qu’il luy plaist de loisir pour se preparer, et puis sa carriere se passe d’un fil et d’une suite, sans interruption, là où les commoditez de l’advocat le pressent à toute heure de se mettre en lice, et les responces improuveues de sa partie adverse le rejettent hors de son branle, où il luy faut sur le champ prendre nouveau party. Si est-ce qu’à l’entreveue du Pape Clement et du Roy François à Marseille, il advint tout au rebours, que Monsieur Poyet, homme toute sa vie nourry au barreau, en grande reputation, ayant charge de faire la harangue au Pape, et l’ayant de longue main pourpensée, voire, à ce qu’on dict, apportée de Paris toute preste, le jour mesme qu’elle devoit estre prononcée, le Pape se craignant qu’on luy tint propos, qui peut offencer les ambassadeurs des autres princes, qui estoient autour de luy, manda au Roy l’argument qui luy sembloit estre le plus propre au temps et au lieu, mais de fortune tout autre que celuy sur lequel monsieur Poyet s’estoit travaillé : de façon que sa harangue demeuroit inutile, et luy en falloit promptement refaire un autre. Mais, s’en sentant incapable, il fallut que Monsieur le Cardinal du Bellay en print la charge. La part de l’Advocat est plus dificile que celle du Prescheur, et nous trouvons pourtant, ce m’est advis, plus de passables Advocats que Prescheurs, au moins en France.

Il semble que ce soit plus le propre de l’esprit, d’avoir son operation prompte et soudaine, et plus le propre du jugement de l’avoir lente et posée. Mais qui demeure du tout muet, s’il n’a loisir de se preparer, et celuy aussi à qui le loisir ne donne advantage de mieux dire, ils sont en pareil degré d’estrangeté. On recite de Severus Cassius qu’il disoit mieux sans y avoir pensé ; qu’il devoit plus à la fortune qu’à sa diligence ; qu’il luy venoit à profit d’estre troublé en parlant, et que ses adversaires craignoyent de le picquer, de peur que la colere ne luy fit redoubler son eloquence. Je cognois, par experience, cette condition de nature, qui ne peut soustenir une vehemente premeditation et laborieuse. Si elle ne va gayement et librement, elle ne va rien qui vaille. Nous disons d’aucuns ouvrages qu’ils puent l’huyle et la lampe, pour certaine aspreté et rudesse que le travail imprime en ceux où il a grande part. Mais, outre cela, la solicitude de bien faire, et cette contention de l’ame trop bandée et trop tendue à son entreprise, la met au rouet, la rompt, et l’empesche, ainsi qu’il advient à l’eau qui, par force de se presser de sa violence et abondance, ne peut trouver issue en un goulet ouvert. En cette condition de nature, de quoy je parle, il y a quant et quant aussi cela, qu’elle demande à estre non pas esbranlée et piquée par ces passions fortes, comme la colere de Cassius (car ce mouvement seroit trop aspre), elle veut estre non pas secouée, mais solicitée ; elle veut estre eschaufée et reveillée par les occasions estrangeres, presentes et fortuites. Si elle va toute seule, elle ne fait que trainer et languir. L’agitation est sa vie et sa grace. Je ne me tiens pas bien en ma possession et disposition. Le hasard y a plus de droict que moy. L’occasion, la compaignie, le branle mesme de ma voix, tire plus de mon esprit, que je n’y trouve lors que je le sonde et employe à part moy. Ainsi les paroles en valent mieux que les escripts, s’il y peut avoir chois où il n’y a point de pris. Ceci m’advient aussi : que je ne me trouve pas où je me cherche ; et me trouve plus par rencontre que par l’inquisition de mon jugement. J’aurai eslancé quelque subtilité en escrivant. (J’enten bien : mornée pour un autre, affilée pour moy. Laissons toutes ces honnestetez. Cela se dit par chacun selon sa force) ; je l’ay si bien perdue que je ne sçay ce que j’ay voulu dire : et l’a l’estranger descouverte par fois avant moy. Si je portoy le rasoir par tout où cela m’advient, je me desferoy tout. Le rencontre m’en offrira le jour quelque autre fois plus apparent que celuy du midy : et me fera estonner de mon hesitation.

Des Prognostications. Chap. XI .

Q V ant aux oracles, il est certain que bonne piece avant la venue de Jesus-Christ, ils avoyent commencé à perdre leur credit : car nous voyons que Cicero se met en peine de trouver la cause de leur defaillance ; et ces mots sont à luy : Cur isto modo jam oracula Delphis non eduntur non modo nostra aetate sed jamdiu, ut modo nihil possit esse contempsius. Mais quant aux autres prognostiques, qui se tiroyent de l’anatomie des bestes aux sacrifices, ausquels Platon attribue en partie la constitution naturele des membres internes d’icelles, du trepignement des poulets, du vol des oyseaux, aves quasdam rerum augurandarum causa natas esse putamus , des foudres, du tournoiement des rivieres, multa cernunt aruspices, multa augures provident, multa oraculis declarantur, multa vaticinationibus, multa somniis, multa portentis , et autres sur lesquels l’ancienneté appuioit la plus part des entreprinses, tant publiques que privées, nostre religion les a abolies. Et encore qu’il reste entre nous quelques moyens de divination és astres, és esprits, és figures du corps, és songes, et ailleurs,--notable exemple de la forçenée curiosité de nostre nature, s’amusant à preoccuper les choses futures, comme si elle n’avoit pas assez affaire à digerer les presentes :

Ne utile quidem est scire quid futurum sit. Miserum est enim nihil proficientem angi , —si est-ce qu’elle est de beaucoup moindre auctorité. Voylà pourquoy l’exemple de François Marquis de Sallusse m’a semblé remarcable. Car, lieutenant du Roy François en son armée de là les monts, infiniment favorisé de nostre cour, et obligé au Roy du Marquisat mesmes, qui avoit esté confisqué de son frere, au reste ne se presentant occasion de le faire, son affection mesme y contredisant, se laissa si fort espouvanter (comme il a esté adveré) aux belles prognostications qu’on faisoit lors courir de tous costez à l’advantage de l’Empereur Charles cinquiesme, et à nostre des-advantage, mesmes en Italie, où ces folles propheties avoyent trouvé tant de place, qu’à Rome fut baillé grande somme d’argent au change, pour cette opinion de nostre ruine, qu’apres s’estre souvent condolu à ses privez, des maux qu’il voyoit inevitablement preparez à la couronne de France, et aux amis qu’il y avoit, se revolta et changea de party : à son grand dommage pourtant, quelque constellation qu’il y eut. Mais il s’y conduisit en homme combattu de diverses passions. Car ayant et villes et forces en sa main, l’armée ennemye soubs Antoine de Leve à trois pas de luy, et nous sans soubsçon de son faict, il estoit en luy de faire pis qu’il ne fist. Car, pour sa trahison, nous ne perdismes ny homme ny ville que Fossan : encore apres l’avoir long temps contestée.

Prudens futuri temporis exitum Caliginosa nocte premit Deus, Ridétque si mortalis ultra Fas trepidat. Ille potens sui Laetusque deget, cui licet in diem Dixisse, vixi, cras vel atra Nube polum pater occupato Vel sole puro. Laetus in praesens animus, quod ultra est, Oderit curare.

Et ceux qui croyent ce mot au contraire, le croyent à tort : Ista sic reciprocantur, ut et, si divinatio sit, dii sint ; et, si dii sint, sit divinatio. Beaucoup plus sagement Pacuvius : Nam istis qui linguam avium intelligunt, Plusque ex alieno jecore sapiunt, quam ex suo, Magis audiendum quam auscultandum censeo. Cette tant celebrée art de diviner des Toscans nasquit ainsi. Un laboureur, perçant de son coultre profondement la terre, en veid sourdre Tages, demi-dieu d’un visage enfantin, mais de senile prudence. Chacun y accourut, et furent ses paroles et science recueillie et conservée à plusieurs siecles, contenant les principes et moyens de cette art. Naissance conforme à son progrez. J’aymerois bien mieux regler mes affaires par le sort des dez que par ces songes. Et de vray en toutes republiques on a tousjours laissé bonne part d’authorité au sort. Platon en la police qu’il forge à discretion luy attribue la decision de plusieurs effects d’importance, et veut entre autres choses que les mariages se facent par sort entre les bons ; et donne si grand poids à cette election fortuite que les enfans qui en naissent, il ordonne qu’ils soyent nourris au païs : ceux qui naissent des mauvais en soyent mis hors : toutesfois si quelqu’un de ces bannis venoit par cas d’adventure à montrer en croissant quelque bonne esperance de soy, qu’on le puisse rapeler, et exiler aussi celuy d’entre les retenus qui montrera peu d’esperance de son adolescence. J’en voy qui estudient et glosent leurs Almanachs, et nous en alleguent l’authorité aux choses qui se passent. A tant dire, il faut qu’ils dient et la vérité et le mensonge : Quis est enim qui totum diem jaculans non aliquando conlineet. Je ne les estime de rien mieux, pour les voir tomber en quelque rencontre : ce seroit plus de certitude, s’il y avoit regle et verité à mentir tousjours. joint que personne ne tient registre de leurs mescontes, d’autant qu’ils sont ordinaires et infinis ; et fait on valoir leurs divinations de ce qu’elles sont rares, incroiables et prodigieuses. Ainsi respondit Diagoras qui fut surnommé l’Athée, estant en la Samothrace, à celuy qui en luy montrant au temple force voeuz et tableaux de ceux qui avoyent eschapé le naufrage, luy dict : Et bien, vous qui pensez que les dieux mettent à nonchaloir les choses humaines, que dittes vous de tant d’hommes sauvez par leur grace ? Il se fait ainsi, respondit-il : ceux-là ne sont pas peints qui sont demeurez noyez, en bien plus grand nombre. Cicero dit que le seul Xenophanes Colophonius entre tous les philosophes qui ont advoué les dieux, a essayé desraciner toute sorte de divination. D’autant est-il moins de merveille si nous avons veu par fois à leur dommage aucunes de noz ames principesques s’arrester à ces vanitez. Je voudrois bien avoir reconnu de mes yeux ces deux merveilles : du livre de Joachim, abbé calabrois, qui predisoit tous les papes futurs, leurs noms et formes ; et celuy de Leon l’Empereur, qui predisoit les empereurs et patriarches de Grece. Cecy ay-je reconnu de mes yeux, qu’és confusions publiques les hommes estonnez de leur fortune se vont rejettant comme à toute superstition, à rechercher au ciel les causes et menaces ancienes de leur malheur. Et y sont si estrangement heureux de mon temps, qu’ils m’ont persuadé, qu’ainsi que c’est un amusement d’esperits aiguz et oisifs, ceux qui sont duicts à ceste subtilité, de les replier et desnouer, seroyent en tous escrits capables de trouver tout ce qu’ils y demandent. Mais sur tout leur preste beau jeu le parler obscur, ambigu et fantastique du jargon prophetique, auquel leurs autheurs ne donnent aucun sens clair, afin que la posterité y en puisse appliquer de tel qu’il luy plaira. Le demon de Socrates estoit à l’advanture certaine impulsion de volonté, qui se présentoit à luy, sans attendre le conseil de son discours. En une ame bien espurée, comme la sienne, et preparée par continuel exercice de sagesse et de vertu, il est vray semblable que ces inclinations, quoy que temeraires et indigestes, estoyent tousjours importantes et dignes d’estre suyvies. Chacun sent en soy quelque image de telles agitations d’une opinion prompte, véhemente et fortuite. C’est à moy de leur donner quelque authorité, qui en donne si peu à nostre prudence. Et en ay eu de pareillement foibles en raison et violentes en persuasion : ou en dissuasion, qui estoient plus ordinaires en Socrates, ausquelles je me laissay emporter si utilement et heureusement qu’elles pourroyent estre jugées tenir quelque chose d’inspiration divine.

De la Constance. Chap. XII .

L A Loy de la resolution et de la constance ne porte pas que nous ne nous devions couvrir, autant qu’il est en nostre puissance, des maux et inconveniens qui nous menassent, ny par consequent d’avoir peur qu’ils nous surpreignent. Au rebours, tous moyens honnestes de se garentir des maux sont non seulement permis, mais louables. Et le jeu de la constance se joue principalement à porter patiemment les inconveniens, où il n’y a point de remede. De maniere qu’il n’y a soupplesse de corps, ny mouvement aux armes de main, que nous trouvions mauvais, s’il sert à nous garantir du coup qu’on nous rue. Plusieurs nations tres belliqueuses se servoyent en leurs faits d’armes de la fuite pour advantage principal et montroyent le dos à l’ennemy plus dangereusement que leur visage. Les Turcs en retiennent quelque chose. Et Socrates en Platon, se moquant de Lachez qui avoit defini la fortitude : se tenir ferme en son reng contre les ennemys : Quoy, feit-il, seroit-ce donq lascheté de les battre en leur faisant place ? Et luy allegue Homere qui loue en Aeneas la science de fuir. Et parce que Lachez, se r’advisant, advoue cet usage aux Scythes, et enfin generalement aux gens de cheval, il luy allegue encore l’exemple des gens de pied Lacedemoniens, nation sur toutes duitte à combattre de pied ferme, qui en la journée de Platées, ne pouvant ouvrir la phalange Persienne, s’adviserent de s’escarter et sier arriere, pour par l’opinion de leur fuitte faire rompre et dissoudre cette masse en les poursuivant. Par où ils se donnerent la victoire. Touchant les Scythes on dict d’eux, quand Darius alla pour les subjuguer, qu’il manda à leur Roy force reproches pour le voir tousjours reculant devant luy et gauchissant la meslée. A quoy Indathyrsez, car ainsi se nommoit-il, fit responce que ce n’estoit pour avoir peur ny de luy ny d’homme vivant, mais que c’estoit la façon de marcher de sa nation, n’ayant ny terre cultivée, ny ville, ny maison à deffendre, et à craindre que l’ennemy en peust faire profit. Mais s’il avoit si grand faim d’y mordre, qu’il approchast pour voir le lieu de leurs anciennes sepultures, et que là il trouveroit à qui parler. Toutes-fois aux canonades, depuis qu’on leur est planté en bute, comme les occasions de la guerre portent souvent, il est messeant de s’esbranler pour la menasse du coup : d’autant que pour sa violence et vitesse nous le tenons inevitable. Et en y a meint un, qui pour avoir ou haussé la main, ou baissé la teste, en a pour le moins appresté à rire à ses compagnons. Si est-ce qu’au voyage que l’Empereur Charles cinquiesme fit contre nous en Provence, le Marquis de Guast estant allé recognoistre la Ville d’Arle, et s’estant jetté hors du couvert d’un moulin à vent, à la faveur duquel il s’estoit approché, fut apperceu par les Seigneurs de Bonneval et Seneschal d’Agenois, qui se promenoient sus le theatre aux arenes. Lesquels, l’ayant monstré au Seigneur de Villier, Commissaire de l’artillerie, il braqua si à propos une colouvrine, que sans ce que le-dict Marquis, voyant mettre le feu, se lança à quartier, il fut tenu qu’il en avoit dans le corps. Et de mesmes quelques années auparavant, Laurens de Médicis, Duc d’Urbin, pere de la Royne, mere du Roy, assiegeant Mondolphe, place d’Italie, aux terres qu’on nomme du Vicariat, voyant mettre le feu à une piece qui le regardoit, bien luy servit de faire la cane. Car autrement le coup, qui ne luy rasa que le dessus de la teste, luy donnoit sans doute dans l’estomach. Pour en dire le vray, je ne croy pas que ces mouvemens se fissent avecques discours : car quel jugement pouvez vous faire de la mire haute ou basse en chose si soudaine ? Et est bien plus aisé à croire, que la fortune favorisa leur frayeur, et que ce seroit moyen un’ autre fois aussi bien pour se jetter dans le coup, que pour l’éviter. Je ne me puis deffendre, si le bruit esclattant d’une harquebusade vient à me frapper les oreilles à l’improuveu, en lieu où je ne le deusse pas attendre, que je n’en tressaille : ce que j’ay veu encores advenir à d’autres qui valent mieux que moy. Ny n’entendent les Stoïciens que l’ame de leur sage puisse resister aux premieres visions et fantaisies qui luy surviennent : ains comme à une subjection naturelle consentent qu’il cede au grand bruit du ciel, ou d’une ruine, pour exemple, jusques à la palleur et contraction. Ainsin aux autres passions pourveu que son opinion demeure sauve et entière et que l’assiette de son discours n’en souffre atteinte ny alteration quelconque et qu’il ne preste nul consentement à son effroi et souffrance. De celuy qui n’est pas sage il en va de mesmes en la premiere partie, mais tout autrement en la seconde. Car l’impression des passions ne demeure pas en luy superficielle, ains va penetrant jusques au siege de sa raison, l’infectant et la corrompant. Il juge selon icelles et s’y conforme. Voyez bien disertement et plainement l’estat du sage Stoïque Mens immota manet, lachrimae volvuntur inanes. Le sage Peripateticien ne s’exempte pas des perturbations, mais il les modere.

Ceremonie de l’Entreveuë des Roys. Chap. XIII .

I L n’est subject si vain, qui ne merite un rang en cette rapsodie. A nos regles communes, ce seroit une notable discourtoisie, et à l’endroit d’un pareil et plus à l’endroict d’un grand, de faillir à vous trouver chez vous, quand il vous auroit adverty d’y devoir venir. Voire, adjoustoit la Royne de Naverre Marguerite à ce propos, que c’estoit incivilité à un Gentil-homme de partir de sa maison, comme il se faict le plus souvent, pour aller au devant de celuy qui le vient trouver, pour grand qu’il soit : et qu’il est plus respectueux et civil de l’attendre, pour le recevoir, ne fust que de peur de faillir sa route ; et qu’il suffit de l’accompagner à son partement. Pour moy j’oublie souvent l’un et l’autre de ces vains offices, comme je retranche en ma maison toute ceremonie. Quelqu’un s’en offence : qu’y ferois-je ? Il vaut mieux que je l’offence pour une fois, que à moy tous les jours : ce seroit une subjection continuelle. A quoy faire fuyt-on la servitude des cours, si on l’en traine jusques en sa taniere.

C’est aussi une reigle commune en toutes assemblées, qu’il touche aux moindres de se trouver les premiers à l’assignation, d’autant qu’il est mieux deu aux plus apparans de se faire attendre. Toutes-fois à l’entreveue qui se dressa du Pape Clement et du Roy François à Marseille, le Roy y ayant ordonné les apprets necessaires, s’esloigna de la ville, et donna loisir au Pape de deux ou trois jours pour son entrée et refreschissement, avant qu’il le vint trouver. Et de mesmes à l’entrée aussi du Pape et de l’Empereur à Bouloigne, l’Empereur donna moyen au Pape d’y estre le premier, et y survint apres luy. C’est, disent-ils, une ceremonie ordinaire aux abouchemens de tels Princes, que le plus grand soit avant les autres au lieu assigné, voyre avant celuy chez qui se faict l’assemblée ; et le prennent de ce biais, que c’est, affin que cette apparence tesmoigne, que c’est le plus grand que les moindres vont trouver, et le recherchent, non pas luy eux. Non seulement chasque païs, mais chasque cité a sa civilité particulière, et chaque vacation. J’y ay esté assez soigneusement dressé en mon enfance et ay vescu en assez bonne compaignie, pour n’ignorer pas les loix de la nostre françoise ; et en tiendrois eschole. J’aime à les ensuivre, mais non pas si couardement que ma vie en demeure contraincte. Elles ont quelques formes penibles, lesquelles pourveu qu’on oublie par discretion, non par erreur, on n’en a pas moins de grace. J’ay veu souvent des hommes incivils par trop de civilité, et importuns de courtoisie. C’est au demeurant une tres utile science que la science de l’entregent. Elle est, comme la grace et la beauté, conciliatrice des premiers abords de la societé et familiarité ; et par consequent nous ouvre la porte à nous instruire par les exemples d’autruy, et à exploiter et produire nostre exemple, s’il a quelque chose d’instruisant et communicable.

Que le Goust des Biens et des Maux Depend en Bonne Partie de l’Opinion que Nous en Avons. Chap. XIIII .

L Es hommes (dit une sentence Grecque ancienne) sont tourmentez par les opinions qu’ils ont des choses, non par les choses mesmes. Il y auroit un grand poinct gaigné pour le soulagement de nostre miserable condition humaine, qui pourroit establir cette proposition vraye tout par tout. Car si les maux n’ont entrée en nous que par nostre jugement, il semble qu’il soit en nostre pouvoir de les mespriser ou contourner à bien. Si les choses se rendent à nostre mercy, pourquoy n’en chevirons nous, ou ne les accommoderons nous à nostre advantage ? Si ce que nous appellons mal et tourment n’est ny mal ny tourment de soy, ains seulement que nostre fantasie luy donne cette qualité, il est en nous de la changer. Et en ayant le choix, si nul ne nous force, nous sommes estrangement fols de nous bander pour le party qui nous est le plus ennuyeux, et de donner aux maladies, à l’indigence et au mespris un aigre et mauvais goust, si nous le leur pouvons donner bon, et si la fortune fournissant simplement de matiere c’est à nous de luy donner la forme. Or que ce que nous appellons mal ne le soit pas de soy, ou au moins, tel qu’il soit, qu’il depende de nous de luy donner autre saveur, et autre visage, car tout revient à un, voyons s’il se peut maintenir. Si l’estre originel de ces choses que nous craignons, avoit credit de se loger en nous de son authorité, il logeroit pareil et semblable en tous : car les hommes sont tous d’une espece, et sauf le plus et le moins, se trouvent garnis de pareils outils et instrumens pour concevoir et juger. Mais la diversité des opinions que nous avons de ces choses là montre clerement qu’elles n’entrent en nous que par composition : tel à l’adventure les loge chez soy en leur vray estre, mais mille autres leur donnent un estre nouveau et contraire chez eux. Nous tenons la mort, la pauvreté et la douleur pour nos principales parties. Or cette mort que les uns appellent des choses horribles la plus horrible, qui ne sçait que d’autres la nomment l’unique port des tourmens de ceste vie ? le souverain bien de nature ? seul appuy de nostre liberté ? et commune et prompte recepte à tous maux ? Et comme les uns l’attendent tremblans et effrayez, d’autres la supportent plus aysement que la vie. Celuy-là se plaint de sa facilité :

Or laissons ces glorieux courages : Theodorus respondit à Lysimachus menaçant de le tuer : Tu feras un grand coup d’arriver à la force d’une cantharide. La plus part des philosophes se treuvent avoir ou prevenu par dessein ou hasté et secouru leur mort. Combien voit-on de personnes populaires, conduictes à la mort, et non à une mort simple, mais meslée de honte et quelque fois de griefs tourmens, y apporter une telle asseurance, qui par opiniatreté, qui par simplesse naturelle, qu’on n’y apperçoit rien de changé de leur estat ordinaire : establissans leurs affaires domestiques, se recommandans à leurs amis, chantans, preschans et entretenans le peuple : voire y meslans quelque-fois des mots pour rire, et beuvans à leurs cognoissans, aussi bien que Socrates. Un qu’on menoit au gibet, disoit que ce ne fut pas par telle rue, car il y avoit danger qu’un marchant luy fist mettre la main sur le collet, à cause d’un vieux debte. Un autre disoit au bourreau qu’il ne le touchast pas à la gorge, de peur de le faire tressaillir de rire, tant il estoit chatouilleux. L’autre respondit à son confesseur, qui luy promettoit qu’il soupperoit ce jour là avec nostre Seigneur : Allez vous y en, vous, car de ma part je jeusne. Un autre, ayant demandé à boire, et le bourreau ayant beu le premier, dict ne vouloir boire apres luy, de peur de prendre la verolle. Chacun a ouy faire le conte du Picard, auquel, estant à l’eschelle, on presenta une garse, et que (comme nostre justice permet quelque fois) s’il la vouloit espouser, on luy sauveroit la vie : luy, l’ayant un peu contemplée, et apperçeu qu’elle boitoit : Attache, Attache, dit il, elle cloche. Et on dict de mesmes qu’en Dannemarc un homme condamné à avoir la teste tranchée, estant sur l’eschaffaut, comme on luy presenta une pareille condition, la refusa, par ce que la fille qu’on luy offrit avoit les joues avallées et le nez trop pointu. Un valet à Thoulouse, accusé d’heresie, pour toute raison de sa creance se rapportoit à celle de son maistre, jeune escholier prisonnier avec luy ; et ayma mieux mourir, que se laisser persuader que son maistre peust faillir. Nous lisons de ceux de la ville d’Arras, lors que le Roy Loys unziesme la print, qu’il s’en trouva bon nombre parmy le peuple qui se laisserent pendre, plustost que de dire : Vive le roy. Au Royaume de Narsinque, encores aujourd’huy les femmes de leurs prestres sont vives ensevelies avec leurs maris morts. Toutes autres femmes sont brûlées vives non constamment seulement, mais gaïement aux funerailles de leurs maris. Et quand on brule le corps de leur Roy trespassé, toutes ses femmes et concubines, ses mignons et toute sorte d’officiers et serviteurs qui font un peuple, accourent si allegrement à ce feu pour s’y jetter quand et leur maistre, qu’ils semblent tenir à honneur d’estre compaignons de son trespas. Et de ces viles ames de bouffons il s’en est trouvé qui n’ont voulu abandonner leur gaudisserie en la mort mesme. Celuy à qui le bourreau donnoit le branle s’escria : Vogue la gallée, qui estoit son refrain ordinaire. Et l’autre qu’on avoit couché sur le point de rendre sa vie le long du foier sur une paillasse, à qui le médecin demandant où le mal le tenoit : Entre le banc et le feu, respondit il. Et le prestre, pour luy donner l’extreme onction, cherchant ses pieds, qu’il avoit reserrez et contraints par la maladie : Vous les trouverez, dit-il, au bout de mes jambes. A l’homme qui l’exhortoit de se recommander à Dieu : Qui y va ? demanda-il ; et l’autre respondant : Ce sera tantost vous mesmes, s’il luy plait ; --Y fusse-je bien demain au soir, replica-il.--Recommandez vous seulement à luy, suivit l’autre, vous y serez bien tost.--Il vaut donc mieux, adjousta-il, que je luy porte mes recommandations moy-mesmes. Pendant nos dernieres guerres de Milan et tant de prises et récousses, le peuple, impatient de si divers changemens de fortune, print telle resolution à la mort, que j’ay ouy dire à mon pere, qu’il y veist tenir conte de bien vingt et cinq maistres de maison, qui s’estoient deffaits eux mesmes en une sepmaine. Accident approchant à celuy de la ville des Xantiens, lesquels, assiegez par Brutus, se precipiterent pesle mesle hommes, femmes, et enfans à un si furieux appetit de mourir, qu’on ne fait rien pour fuir la mort, que ceux-cy ne fissent pour fuir la vie : en maniere qu’à peine peut Brutus en sauver un bien petit nombre. Toute opinion est assez forte pour se faire espouser au pris de la vie. Le premier article de ce beau serment que la Grece jura et maintint en la guerre Medoise, ce fut que chacun changeroit plustost la mort à la vie, que les loix Persiennes aux leurs. Combien void-on de monde, en la guerre des Turcs et des Grecs, accepter plustost la mort tres-aspre que de se descirconcire pour se babtiser ? Exemple de quoy nulle sorte de religion n’est incapable. Les Roys de Castille ayants banni de leurs terres les Juifs, le Roy Jehan de Portugal leur vendit à huit escus pour teste la retraicte aux siennes, en condiction que dans certain jour ils auroient à les vuider : et luy, promettoit leur fournir de vaisseaux à les trajecter en Afrique. Le jour venu, lequel passé il estoit dict que ceux qui n’auroient obeï demeureroient esclaves, les vaisseaux leur furent fournis escharcement et ceux qui s’y embarquerent, rudement et villainement traittez par les passagers, qui, outre plusieurs autres indignitez, les amuserent sur mer, tantost avant, tantost arriere, jusques à ce qu’ils eussent consommé leurs victuailles et fussent contreints d’en acheter d’eux si cherement et si longuement qu’ils furent randus à bord apres avoir esté du tout mis en chemise. La nouvelle de cette inhumanité rapportée à ceux qui estoient en terre, la plus part se resolurent à la servitude : aucuns firent contenance de changer de religion. Emmanuel, venu à la couronne, les meit premierement en liberté : et, changeant d’advis depuis, leur donna temps de vuider ses païs, assignant trois ports à leur passage. Il esperoit, dit l’evesque Osorius, le meilleur historien Latin de noz siecles, que la faveur de la liberté, qu’il leur avoit rendue, aiant failli de les convertir au Christianisme, la difficulte de se commettre comme leurs compaignons à la volerie des mariniers, d’abandonner un païs où ils estoient habituez avec grandes richesses, pour s’aller jetter en region incognue et estrangere, les y rameineroit. Mais, se voyant decheu de son esperance, et eux tous deliberez au passage, il retrancha deux des ports qu’il leur avoit promis, affin que la longueur et incommodité du traject en ravisast aucuns : ou pour les amonceller tous à un lieu, pour une plus grande commodité de l’execution qu’il avoit destinée. Ce fut qu’il ordonna qu’on arrachast d’entre les mains des peres et des meres tous les enfans au dessous de quatorze ans, pour les transporter hors de leur veue et conversation, en lieu où ils fussent instruits à nostre religion. Ils disent que cet effect produisit un horrible spectacle : la naturelle affection d’entre les peres et les enfans et de plus le zele à leur ancienne creance, combattant à l’encontre de cette violente ordonnance. Il y fut veu communement des peres et meres se deffaisant eux mesmes : et, d’un plus rude exemple encore, precipitant par amour et compassion leurs jeunes enfans dans des puits pour fuir à la loy. Au demeurant, le terme qu’il leur avoit prefix expiré, par faute de moiens, ils se remirent en servitude. Quelques-uns se firent Chrestiens : de la foi desquels, ou de leur race, encores aujourd’huy cent ans apres peu de Portugois s’asseurent, quoy que la coustume et la longueur du temps soient bien plus fortes conseilleres que toute autre contreinte. Quoties non modo ductores nostri, dit Cicero, sed universi etiam exercitus ad non dubiam mortem concurrerunt. J’ay veu quelqu’un de mes intimes amis courre la mort à force, d’une vraye affection, et enracinée en son cueur par divers visages de discours, que je ne luy sceu rabatre, et à la premiere qui s’offrit coiffée d’un lustre d’honneur s’y precipiter hors de toute apparence, d’une faim aspre et ardente.

Nous avons plusieurs exemples en nostre temps de ceux, jusques aux enfans, qui, de crainte de quelque legiere incommodité, se sont donnez à la mort. Et à ce propos, que ne craindrons nous, dict un ancien, si nous craignons ce que la couardise mesme a choisi pour sa retraite ? D’enfiler icy un grand rolle de ceux de tous sexes et conditions et de toutes sectes és siecles plus heureux, qui ont ou attendu la mort constamment, ou recherchée volontairement, et recherchée non seulement pour fuir les maux de cette vie, mais aucuns pour fuir simplement la satieté de vivre, et d’autres pour l’esperance d’une meilleure condition ailleurs, je n’auroy jamais faict. Et en est le nombre si infiny, qu’à la verité j’auroy meilleur marché de mettre en compte ceux qui l’ont crainte. Cecy seulement. Pyrrho le Philosophe, se trouvant un jour de grande tourmente dans un batteau, montroit à ceux qu’il voyoit les plus effrayez autour de luy, et les encourageoit par l’exemple d’un pourceau, qui y estoit, nullement soucieux de cet orage. Oserons-nous donc dire que cet avantage de la raison, dequoy nous faisons tant de feste, et pour le respect duquel nous nous tenons maistres et empereurs du reste des creatures, ait esté mis en nous pour nostre tourment ? A quoy faire la cognoissance des choses, si nous en perdons le repos et la tranquillité, où nous serions sans cela, et si elle nous rend de pire condition que le pourceau de Pyrrho ? L’intelligence qui nous a esté donnée pour nostre plus grand bien, l’employerons nous à nostre ruine, combatans le dessein de nature, et l’universel ordre des choses, qui porte que chacun use de ses utils et moyens pour sa commodité ? Bien, me dira l’on, vostre regle serve à la mort, mais que direz vous de l’indigence ? Que direz vous encor de la douleur, que Aristippus, Hieronymus et la plupart des sages ont estimé le dernier mal ; et ceux qui le nioient de parole, le confessoient par effect ? Possidonius estant extremement tourmenté d’une maladie aigue et douloureuse, Pompeius le fut voir, et s’excusa d’avoir prins heure si importune pour l’ouyr deviser de la Philosophie : Ja à Dieu ne plaise, luy dit Possidonius, que la douleur gaigne tant sur moy, qu’elle m’empesche d’en discourir et d’en parler’ et se jetta sur ce mesme propos du mespris de la douleur. Mais cependant elle jouoit son rolle et le pressoit incessamment. A quoy il s’escrioit : Tu as beau faire, douleur, si ne diray-je pas que tu sois mal. Ce conte qu’ils font tant valoir, que porte-il pour le mespris de la douleur ? Il ne debat que du mot, et cependant si ces pointures ne l’esmeuvent, pourquoy en rompt-il son propos ? Pourquoy pense-il faire beaucoup de ne l’appeller pas mal ? Icy tout ne consiste pas en l’imagination. Nous opinons du reste, c’est icy la certaine science, qui joue son rolle. Nos sens mesme en sont juges,

Qui nisi sunt veri, ratio quoque falsa sit omnis.

nostre peau que les coups d’estriviere la chatouillent ? Et à nostre go ? ut que l’aloé soit du vin de graves ? Le pourceau de Pyrrho est icy de nostre escot. Il est bien sans effroy à la mort, mais si on le bat, il crie et se tourmente. Forcerons nous la generale habitude de nature, qui se voit en tout ce qui est vivant sous ciel, de trembler sous la douleur ? Les arbres mesmes semblent gemir aux offences qu’on leur faict. La mort ne se sent que par le discours, d’autant que c’est le mouvement d’un instant :

Mille bestes, mille hommes sont plustost mors que menassés. Et à la verité ce que nous disons craindre principalement en la mort, c’est la douleur, son avant-coureuse coustumiere. Toutesfois s’il en faut croire un saint pere : « Malam mortem non facit, nisi quod sequitur mortem.  » Et je diroy encores plus vraysemblablement que ny ce qui va devant, ny ce qui vient apres, n’est des appartenances de la mort. Nous nous excusons faussement. Et je trouve par experience que c’est plus tost l’impatience de l’imagination de la mort qui nous rend impatiens de la douleur, et que nous la sentons doublement grieve de ce qu’elle nous menace de mourir. Mais la raison accusant nostre lascheté de craindre chose si soudaine, si inevitable, si insensible, nous prenons cet autre pretexte plus excusable. Tous les maux qui n’ont autre danger que du mal, nous les disons sans danger ; celuy des dents ou de la goutte, pour grief qu’il soit, d’autant qu’il n’est pas homicide, qui le met en conte de maladie ? Or bien presupposons le, qu’en la mort nous regardons principalement la douleur. Comme aussi la pauvreté n’a rien à craindre que cela, qu’elle nous jette entre ses bras, par la soif, la faim, le froid, le chaud, les veilles, qu’elle nous fait souffrir. Ainsi n’ayons affaire qu’à la douleur. Je leur donne que ce soit le pire accident de nostre estre, et volontiers : car je suis l’homme du monde qui luy veux autant de mal, et qui la fuis autant, pour jusques à présent n’avoir pas eu, Dieu mercy, grand commerce avec elle. Mais il est en nous, si non de l’aneantir, au moins de l’amoindrir par la patience, et quand bien le corps s’en esmouveroit, de maintenir ce neantmoins l’ame et la raison en bonne trampe. Et s’il ne l’estoit, qui auroit mis en credit parmy nous la vertu, la vaillance, la force, la magnanimité et la resolution ? Où joueroyent elles leur rolle, s’il n’y a plus de douleur à deffier :

S’il ne faut coucher sur la dure, soustenir armé de toutes pieces la chaleur du midy, se paistre d’un cheval et d’un asne, se voir detailler en pieces, et arracher une balle d’entre les os, se souffrir recoudre, cauterizer et sonder, par où s’acquerra l’advantage que nous voulons avoir sur le vulgaire ? C’est bien loing de fuir le mal et la douleur, ce que disent les Sages, que des actions égallement bonnes, celle-là est plus souhaitable à faire, où il y a plus de peine : Non enim hilaritate, nec lascivia, nec risu, aut joco comite levitatis, sed saepe etiam tristes firmitate et constantia sunt beati. Et à cette cause il a esté impossible de persuader à nos peres que les conquestes faites par vive force, au hazard de la guerre, ne fussent plus advantageuses, que celles qu’on faict en toute seureté par pratiques et menées :

D’avantage, cela doit nous consoler : que naturellement, si la douleur est violente, elle est courte ; si elle est longue, elle est legiere, si gravis brevis, si longus levis . Tu ne la sentiras guiere long temps, si tu la sens trop ; elle mettra fin à soy, ou à toy : l’un et l’autre revient à un. Si tu ne la portes, elle t’emportera. Memineris maximos morte finiri ; parvos multa habere intervalla requietis ; mediocrium nos esse dominos : ut si tolerabiles sint feramus, sin minus, e vita, quum ea non placeat, tanquam e theatro exeamus. Ce qui nous fait souffrir avec tant d’impatience la douleur, c’est de n’estre pas accoustumez de prendre nostre principal contentement en l’ame, de ne nous attendre point assez à elle, qui est seule et souveraine maistresse de nostre condition et conduite. Le corps n’a, sauf le plus et le moins, qu’un train et qu’un pli. Elle est variable en toute sorte de formes, et renge à soy, et à son estat, quel qu’il soit, les sentiments du corps et tous autres accidents. Pourtant la faut-il estudier et enquerir, et esveiller en elle ses ressors tout-puissants. Il n’y a raison, ny prescription, ny force, qui puisse contre son inclination et son chois. De tant de milliers de biais qu’elle a en sa disposition, donnons-luy en un propre à nostre repos et conservation, nous voilà non couvers seulemant de toute offence mais gratifiez mesmes et flattez, si bon luy semble, des offences et des maux. Elle faict son profit de tout indifferemment. L’erreur, les songes, luy servent utilement, comme une loyale matiere à nous mettre à garant et en contentement. Il est aisé à voir que ce qui aiguise en nous la douleur et la volupté, c’est la pointe de nostre esprit. Les bestes, qui le tiennent sous boucle, laissent aux corps leurs sentiments, libres et naïfs, et par consequent uns, à peu pres en chaque espece, comme nous voions par la semblable application de leurs mouvements. Si nous ne troublions pas en noz membres la jurisdiction qui leur appartient en cela, il est à croire que nous en serions mieux, et que nature leur a donné un juste et moderé temperament envers la volupté et envers la douleur. Et ne peut faillir d’estre juste, estant esgal et commun. Mais puis que nous nous sommes emancipez de ses regles, pour nous abandonner à la vagabonde liberté de nos fantasies, au moins aydons nous à les plier du costé le plus aggreable. Platon craint nostre engagement aspre à la douleur et à la volupté, d’autant qu’il oblige et attache par trop l’ame au corps. Moy plustost au rebours, d’autant qu’il l’en desprent et descloue. Tout ainsi que l’ennemy se rend plus aigre à nostre fuite, aussi s’enorgueillit la douleur à nous voir trembler soubs elle. Elle se rendra de bien meilleure composition à qui luy fera teste. Il se faut opposer et bander contre. En nous acculant et tirant arriere, nous appellons à nous et attirons la ruine qui nous menasse. Comme le corps est plus ferme à la charge en le roidissant, aussi est l’ame. Mais venons aux exemples, qui sont proprement du gibier des gens foibles de reins, comme moy, où nous trouverons qu’il va de la douleur, comme des pierres qui prennent couleur ou plus haute ou plus morne selon la feuille où l’on les couche, et qu’elle ne tient qu’autant de place en nous que nous luy en faisons. Tantum doluerunt, dict Saint Augustin, quantum doloribus se inseruerunt. Nous sentons plus un coup de rasoir du Chirurgien, que dix coups d’espée en la chaleur du combat. Les douleurs de l’enfantement par les medecins et par Dieu mesme estimées grandes, et que nous passons avec tant de ceremonies, il y a des nations entieres qui n’en font nul conte. Je laisse à part les femmes Lacedemonienes ; mais aux Souisses, parmy nos gens de pied, quel changement y trouvez vous ? Sinon que trottant apres leurs maris, vous leur voyez aujourd’hui porter au col l’enfant, qu’elles avoyent hier au ventre. Et ces Egyptiennes contrefaictes, ramassées d’entre nous, vont, elles mesmes, laver les leurs, qui viennent de naistre, et prennent leur baing en la plus prochaine riviere. Outre tant de garces qui desrobent tous les jours leurs enfans tant en la generation qu’en la conception, cette honneste femme de Sabinus, patricien romain, pour l’interest d’autruy supporta le travail de l’enfantement de deux jumeaux, seule, sans assistance, et sans voix et gemissement. Un simple garçonnet de Lacedemone, ayant desrobé un renard (car ils craignoient encore plus la honte de leur sottise au larrecin que nous ne craignons sa peine) et l’ayant mis sous sa cape, endura plustost qu’il luy eut rongé le ventre, que de se découvrir. Et un autre donnant de l’encens à un sacrifice, le charbon luy estant tombé dans la manche, se laissa brusler jusques à l’os, pour ne troubler le mystere. Et s’en est veu un grand nombre pour le seul essay de vertu, suivant leur institution, qui ont souffert en l’aage de sept ans d’estre foetez jusques à la mort, sans alterer leur visage. Et Cicero les a veuz se battre à trouppes : de poings, de pieds et de Nunquam naturam mos vinceret : est enim ea semper invicta ; sed nos umbris, deliciis, otio, languore, desidia animum infecimus ; opinionibus maloque more delinitum mollivimus. Chacun sçait l’histoire de Scevola qui, s’estant coulé dans le camp ennemy pour en tuer le chef et ayant failli d’attaincte, pour reprendre son effect d’une plus estrange invention et descharger sa patrie, confessa à Porsenna, qui estoit le Roy qu’il vouloit tuer, non seulement son desseing, mais adjousta qu’il y avoit en son camp un grand nombre de Romains complices de son entreprise tels que luy. Et pour montrer quel il estoit, s’estant faict apporter un brasier, veit et souffrit griller et rostir son bras, jusques à ce que l’ennemy mesme en ayant horreur commanda oster le brasier. Quoy, celuy qui ne daigna interrompre la lecture de son livre pendant qu’on l’incisoit ? Et celuy qui s’obstina à se mocquer et à rire à l’envy des maux qu’on luy faisoit : de façon que la cruauté irritée des bourreaux qui le tenoyent, et toutes les inventions des tourmens redoublez les uns sur les autres luy donnerent gaigné. Mais c’estoit un philosophe. Quoy ? un gladiateur de Caesar endura tousjours riant qu’on luy sondat et detaillat ses playes. Quis mediocris gladiator ingemuit ; quis vultum mutavit unquam ? Quis non modo stetit, verum etiam decubuit turpiter ? Quis cum decubuisset, ferrum recipere jussus, collum contraxit ? Meslons y les femmes. Qui n’a ouy parler à Paris de celle qui se fit escorcher pour seulement en acquerir le teint plus frais d’une nouvelle peau ? Il y en a qui se sont fait arracher des dents vives et saines pour en former la voix plus molle et plus grasse, ou pour les ranger en meilleur ordre. Combien d’exemples du mespris de la douleur avons nous en ce genre ? Que ne peuvent elles ? Que craignent elles ? pour peu qu’il y ait d’agencement à esperer en leur beauté :

J’en ay veu engloutir du sable, de la cendre, et se travailler à poinct nommé de ruiner leur estomac, pour acquerir les pasles couleurs. Pour faire un corps bien espaignolé quelle geine ne souffrent elles, guindées et sanglées, à tout de grosses coches sur les costez, jusques à la chair vive ? Ouy quelques fois à en mourir. Il est ordinaire à beaucoup de nations de nostre temps de se blesser à escient, pour donner foy à leur parole ; et nostre Roy en recite des notables exemples de ce qu’il en a veu en Poloigne et en l’endroit de luy mesmes. Mais, outre ce que je sçay en avoir esté imité en France par aucuns, j’ay veu une fille, pour tesmoigner l’ardeur de ses promesses, et aussi sa constance, se donner du poinçon qu’elle portoit en son poil, quatre ou cinq bons coups dans le bras, qui luy faisoient craquetter la peau, et la saignoient bien en bon escient. Les Turcs se font des grandes escarres pour leurs dames ; et, affin que la marque y demeure, ils portent soudain du feu sur la playe et l’y tiennent un temps incroyable, pour arrester le sang et former la cicatrice. Gens qui l’ont veu, l’ont escrit et me l’ont juré. Mais pour dix aspres, il se trouve tous les jours entre eux qui se donnera une bien profonde taillade dans le bras ou dans les cuisses. Je suis bien ayse que les tesmoins nous sont plus à main, où nous en avons plus affaire : car la Chrestienté nous en fournit à suffisance. Et, apres l’exemple de nostre sainct guide, il y en a eu force qui par devotion ont voulu porter la croix. Nous apprenons par tesmoing tres-digne de foy, que le Roy Saint Loys porta la here jusques à ce que, sur sa vieillesse, son confesseur l’en dispensa, et que, tous les vendredis, il se faisoit battre les espaules par son prestre de cinq chainettes de fer, que pour cet effet il portoit tousjours dans une boite. Guillaume, nostre dernier duc de Guyenne, pere de cette Alienor, qui transmit ce Duché aux maisons de France et d’Angleterre, porta, les dix ou douze derniers ans de sa vie, continuellement, un corps de cuirasse, soubs un habit de religieux, par penitence. Foulques, Comte d’Anjou, alla jusques en Jerusalem, pour là se faire foeter à deux de ses valets, la corde au col, devant le Sepulchre de nostre Seigneur. Mais ne voit-on encore tous les jours le Vendredy Saint en divers lieux un grand nombre d’hommes et femmes se battre jusques à se déchirer la chair et percer jusques aux os ? Cela ay-je veu souvent et sans enchantement : et, disoit-on (car ils vont masquez) qu’il y en avoit, qui pour de l’argent entreprenoient en cela de garantir la religion d’autruy, par un mespris de la douleur d’autant plus grand, que plus peuvent les éguillons de la devotion que de l’avarice. Quintus Maximus enterra son fils consulaire, Marcus Cato le sien preteur designé ; et Lucius Paulus les siens deux en peu de jours, d’un visage rassis et ne portant aulcun tesmoignage de deuil. Je disois en mes jours de quelqu’un en gossant, qu’il avoit choué la divine justice : car la mort violente de trois grands enfans luy ayant esté envoyée en un jour pour un aspre coup de verge, comme il est à croire : peu s’en fallut qu’il ne la print à gratification. Et j’en ay perdu, mais en nourrice, deux ou trois, sinon sans regret, au moins sans fascherie. Si n’est il guere accident qui touche plus au vif les hommes. Je voy assez d’autres communes occasions d’affliction, qu’à peine sentiroy-je, si elles me venoyent, et en ay mesprisé quand elles me sont venues, de celles ausquelles le monde donne une si atroce figure, que je n’oserois m’en vanter au peuple sans rougir. Ex quo intelligitur non in natura, sed in opinione esse aegritudinem. L’opinion est une puissante partie, hardie, et sans mesure. Qui rechercha jamais de telle faim la seurté et le repos, qu’Alexandre et Caesar ont faict l’inquietude et les difficultez. Terez, le Pere de Sitalcez, souloit dire que quand il ne faisoit point la guerre, il luy estoit adviz qu’il n’y avoit point difference entre luy et son pallefrenier. Caton consul, pour s’asseurer d’aucunes villes en Espaigne ayant seulement interdit aux habitans d’icelles de porter les armes, grand nombre se tuerent : ferox gens nullam vitam rati sine armis esse. Combien en sçavons nous qui ont fuy la douceur d’une vie tranquille, en leurs maisons, parmi leurs cognoissans, pour suivre l’horreur des desers inhabitables ; et qui se sont jettez à l’abjection, vilité, et mespris du monde, et s’y sont pleuz jusques à l’affectation. Le cardinal Borromé qui mourut dernierement à Milan, au milieu de la desbauche, à quoy le convioit et sa noblesse, et ses grandes richesses, et l’air de l’Italie, et sa jeunesse, se maintint en une forme de vie si austere, que la mesme robe qui luy servoit en esté, luy servoit en hyver ; n’avoit pour son coucher que la paille ; et les heures qui luy restoyent des occupations de sa charge, il les passoit estudiant continuellement, planté sur ses genouz, ayant un peu d’eau et de pain à costé de son livre, qui estoit toute la provision de ses repas, et tout le temps qu’il y employoit. J’en sçay qui à leur escient ont tiré et proffit et avancement du cocuage, dequoy le seul nom effraye tant de gens. Si la veue n’est le plus necessaire de nos sens, il est au moins le plus plaisant ; mais et les plus plaisants et utiles de nos membres semblent estre ceux qui servent à nous engendrer : toutesfois assez de gens les ont pris en hayne mortelle, pour cela seulement qu’ils estoyent trop aymables, et les ont rejettez à cause de leur pris et valeur. Autant en opina des yeux celuy qui se les creva. La plus commune et la plus saine part des hommes tient à grand heur l’abondance des enfans ; moy et quelques autres à pareil heur le defaut. Et quand on demande à Thales pourquoy il ne se marie point, il respond qu’il n’ayme point à laisser lignée de soy. Que nostre opinion donne pris aus choses, il se void par celles en grand nombre ausquelles nous ne regardons pas seulement pour les estimer, ains à nous ; et ne considerons ny leurs qualités ny leurs utilitez, mais seulement nostre coust à les recouvrer : comme si c’estoit quelque piece de leur substance ; et appelons valeur en elles non ce qu’elles apportent, mais ce que nous y apportons. Sur quoy je m’advise que nous sommes grands mesnagers de nostre mise. Selon qu’elle poise, elle sert de ce mesmes qu’elle poise. Nostre opinion ne la laisse jamais courir à faux fret. L’achat donne titre au diamant, et la difficulté à la vertu, et la douleur à la devotion, et l’aspreté à la medecine. Tel, pour arriver à la pauvreté, jetta ses escuz en cette mesme mer, que tant d’autres fouillent de toutes pars pour y pescher des richesses. Epicurus dict que l’estre riche n’est pas soulagement, mais changement d’affaires. De vray, ce n’est pas la disette, c’est plustost l’abondance qui produict l’avarice. Je veux dire mon experience autour de ce subject. J’ay vescu en trois sortes de condition, depuis estre sorty de l’enfance. Le premier temps, qui a duré pres de vingt années, je le passay, n’ayant autres moyens que fortuites, et despendant de l’ordonnance et secours d’autruy, sans estat certain et sans prescription. Ma despence se faisoit d’autant plus allegrement et avec moins de soing, qu’elle estoit toute en la temerité de la fortune. Je ne fu jamais mieux. Il ne m’est oncques advenu de trouver la bourçe de mes amis close : m’estant enjoint au delà de toute autre necessité la necessité de ne faillir au terme que j’avoy prins à m’acquiter. Lequel ils m’ont mille fois alongé, voyant l’effort que je me faisoy pour leur satisfaire : en maniere que j’en rendoy une loyauté mesnagere et aucunement piperesse. Je sens naturellement quelque volupté à payer, comme si je deschargeois mes espaules d’un ennuyeux poix, et de cette image de servitude ; aussi qu’il y a quelque contentement qui me chatouille à faire une action juste, et contenter autruy. J’excepte les payements où il faut venir à marchander et conter, car si je ne trouve à qui en commettre la charge, je les esloingne honteusement et injurieusement tant que je puis, de peur de cette altercation, à laquelle et mon humeur et ma forme de parler est du tout incompatible. Il n’est rien que je haisse comme à marchander. C’est un pur commerce de trichoterie et d’impudence : apres une heure de debat et de barquignage, l’un et l’autre abandonne sa parolle et ses sermens pour cinq sous d’amandement. Et si empruntois avec desadventage : car n’ayant point le cœur de requérir en presence, j’en renvoyois le hazard sur le papier, qui ne faict guiere d’effort, et qui preste grandement la main au refuser. Je me remettois de la conduitte de mon besoing plus gayement aux astres, et plus librement, que je n’ay faict depuis à ma providence et à mon sens. La plus part des mesnagers estiment horrible de vivre ainsin en incertitude, et ne s’advisent pas, premierement que la plus part du monde vit ainsi. Combien d’honnestes hommes ont rejetté tout leur certain à l’abandon, et le font tous les jours, pour cercher le vent de la faveur des Roys et de la fortune ? Caesar s’endebta d’un million d’or outre son vaillant pour devenir Caesar. Et combien de marchans commencent leur trafique par la vente de leur metairie, qu’ils envoyent aux Indes

En une si grande siccité de devotion, nous avons mille et mille colleges qui la passent commodeement, attendant tous les jours de la liberalité du ciel, ce qu’il faut à leur disner. Secondement, ils ne s’advisent pas que cette certitude sur laquelle ils se fondent n’est guiere moins incertaine et hazardeuse que le hazard mesme. Je voy d’aussi pres la misere, au delà de deux mille escuz de rente, que si elle estoit tout contre moy. Car, outre ce que que le sort a dequoy ouvrir cent breches à la pauvreté au travers de nos richesses, n’y ayant souvent nul moyen entre la supreme et infime fortune : Fortuna vitrea est ; tunc cum splendet frangitur : et envoyer cul sur pointe toutes nos deffences et levées, je trouve que par diverses causes l’indigence se voit autant ordinairement logée chez ceux qui ont des biens que chez ceux qui n’en ont point : et qu’à l’avanture est elle aucunement moins incommode, quand elle est seule, que quand elle se rencontre en compaignie des richesses. Elles viennent plus de l’ordre que de la recepte : Faber est suae quisque fortunae. Et me semble plus miserable un riche malaisé, necessiteux, affaireux, que celuy qui est simplement pauvre. In divitiis inopes, quod genus egestatis gravissimum est. Les plus grands princes et plus riches sont par pauvreté et disette poussez ordinairement à l’extreme necessité. Car en est-il de plus extreme que d’en devenir tyrans et injustes usurpateurs des biens de leurs subjects ? Ma seconde forme, ç’a esté d’avoir de l’argent. A quoy m’estant prins, j’en fis bien tost des reserves notables selon ma condition : n’estimant que ce fut avoir, sinon autant qu’on possede outre sa despense ordinaire, ny qu’on se puisse fier du bien qui est encore en esperance de recepte, pour claire qu’elle soit. Car quoy, disoy-je, si j’estois surpris d’un tel, ou d’un tel accident ? Et, à la suite de ces vaines et vitieuses imaginations, j’allois, faisant l’ingenieux à prouvoir par cette superflue reserve à tous inconveniens : et sçavois encore respondre à celuy qui m’alleguoit que le nombre des inconveniens estoit trop infiny, que si ce n’estoit à tous, c’estoit à aucuns et plusieurs. Cela ne se passoit pas sans penible sollicitude. J’en faisoy un secret : et moy, qui ose tant dire de moy, ne parloy de mon argent qu’en mensonge, comme font les autres, qui s’appauvrissent riches, s’enrichissent pauvres, et dispensent leur conscience de jamais tesmoigner sincerement de ce qu’ils ont : Ridicule et honteuse prudence. Allois-je en voyage, il ne me sembloit estre jamais suffisamment prouveu. Et plus je m’estois chargé de monnoye, plus aussi je m’estois chargé de crainte : tantost de la seurté des chemins, tantost de la fidelité de ceux qui conduisoient mon bagage : duquel, comme d’autres que je cognoys, je ne m’asseurois jamais assez si je ne l’avois devant mes yeux. Laissoy-je ma boyte chez moy, combien de soubçons et pensements espineux, et, qui pis est, incommunicables. J’avois tousjours l’esprit de ce costé. Tout compté, il y a plus de peine à garder l’argent qu’à l’acquerir. Si je n’en faisois du tout tant que j’en dis, au moins il me coustoit à m’empescher de le faire. De commodité, j’en tirois peu ou rien : pour avoir plus de moyen de despence, elle ne m’en poisoit pas moins. Car, comme disoit Bion, autant se fache le chevelu comme le chauve, qu’on luy arrache le poil : et depuis que vous estes accoustumé et avez planté vostre fantasie sur certain monceau, il n’est plus à vostre service : vous n’oseriez l’escorner. C’est un bastiment qui, comme il vous semble, crollera tout, si vous y touchez. Il faut que la necessité vous prenne à la gorge pour l’entamer. Et au paravant j’engageois mes hardes, et vendois un cheval avec bien moins de contrainte, et moins envys, que lors je ne faisois bresche à cette bourçe favorie, que je tenois à part. Mais le danger estoit, que mal ayséement peut-on establir bornes certaines à ce desir (elles sont difficiles à trouver és choses qu’on croit bonnes) et arrester un poinct à l’espargne. On va tousjours grossissant cet amas et l’augmentant d’un nombre à autre, jusques à se priver vilainement de la jouyssance de ses propres biens, et l’establir toute en la garde, et à n’en user point. Selon cette espece d’usage, ce sont les plus riches gens de monoie, ceux qui ont charge de la garde des portes et murs d’une bonne ville. Tout homme pecunieux est avaritieux à mon gré. Platon renge ainsi les biens corporels ou humains : la santé, la beauté, la force, la richesse. Et la richesse, dict-il, n’est pas aveugle, mais tres clairvoyante, quand elle est illuminée par la prudence. Dionisius le fils, eust sur ce propos bonne grace. On l’advertit que l’un de ses Syracusains avoit caché dans terre un thresor. Il luy manda de le luy apporter, ce qu’il fit, s’en réservant à la desrobbée quelque partie, avec laquelle il s’en alla en une autre ville, où, ayant perdu cet appetit de thesaurizer, il se mit à vivre plus liberallement. Ce qu’entendant Dionysius luy fit rendre le demeurant de son thresor, disant que puis qu’il avoit appris à en sçavoir user, il le luy rendoit volontiers. Je fus quelques années en ce point. Je ne sçay quel bon daemon m’en jetta hors tres-utilement, comme le Siracusain, et m’envoya toute cette conserve à l’abandon, le plaisir de certain voyage de grande despence, ayant mis au pied cette sotte imagination. Par où je suis retombé à une tierce sorte de vie (je dis ce que j’en sens) certes plus plaisante beaucoup et plus reiglée : c’est que je faits courir ma despence quand et ma recepte ; tantost l’une devance, tantost l’autre : mais c’est de peu qu’elles s’abandonnent. Je vis du jour à la journée, et me contente d’avoir dequoy suffire aux besoings presens et ordinaires ; aux extraordinaires toutes les provisions du monde n’y sçauroyent baster. Et est follie de s’attendre que fortune elle mesmes nous arme jamais suffisamment contre soy. C’est de nos armes qu’il la faut combattre. Les fortuites nous trahiront au bon du faict. Si j’amasse, ce n’est que pour l’esperance de quelque voisine emploite : non pour acheter des terres de quoy je n’ai que faire, mais pour acheter du plaisir. Non esse cupidum pecunia est, non esse emacem vectigal est. Je n’ay ny guere peur que bien me faille, ny nul desir qu’il m’augmente : Divitiarum fructus est in copia, copiam declarat satietas. Et me gratifie singulierement que cette correction me soit arrivée en un aage naturellement enclin à l’avarice, et que je me vois desfaict de cette maladie si commune aux vieux, et la plus ridicule de toutes les humaines folies. Feraulez, qui avoit passé par les deux fortunes, et trouvé que l’accroist de chevance n’estoit pas accroist d’appetit au boire, manger, dormir et embrasser sa femme ; et qui d’autre part santoit poiser sur ses espaules l’importunité de l’oeconomie, ainsi qu’elle faict à moi : delibera de contenter un jeune homme pauvre, son fidele amy, abboyant apres les richesses, et luy fit present de toutes les siennes, grandes et excessives, et de celles encore qu’il estoit en train d’accumuler tous les jours par la liberalité de Cyrus son bon maistre, et par la guerre : moyennant qu’il prinst la charge de l’entretenir et nourrir honnestement comme son hoste et son amy. Ils vescurent ainsi depuis tres heureusement, et esgalement contents du changement de leur condition. Voylà un tour que j’imiterois de grand courage. Et loue grandement la fortune d’un vieil prelat, que je voy s’estre si purement demis de sa bourse, de sa recepte, et de sa mise, tantost à un serviteur choisi, tantost à un autre, qu’il a coulé un long espace d’années, autant ignorant cette sorte d’affaires de son mesnage comme un estranger. La fiance de la bonté d’autruy est un non leger tesmoignage de la bonté propre : partant la favorise Dieu volontiers. Et, pour son regard, je ne voy point d’ordre de maison, ny plus dignement, ny plus constamment conduit que le sien. Heureux qui ait réglé à si juste mesure son besoin, que ses richesses y puissent suffire sans son soing et empeschement, et sans que leur dispensation ou assemblage interrompe d’autres occupations qu’il suit, plus sortables, tranquilles, et selon son cœur. L’aisance donc et l’indigence despendent de l’opinion d’un chacun ; et non plus la richesse, que la gloire, que la santé, n’ont qu’autant de beauté et de plaisir, que leur en preste celuy qui les possede. Chascun est bien ou mal selon qu’il s’en trouve. Non de qui on le croid, mais qui le croid de soy, est content. Et en cela seul la creance se donne essence et verité. La fortune ne nous fait ny bien ny mal ; elle nous en offre seulement la matiere et la semence, laquelle nostre ame, plus puissante qu’elle, tourne et applique comme il luy plait, seule cause et maistresse de sa condition heureuse ou malheureuse. Les accessions externes prennent saveur et couleur de l’interne constitution, comme les accoustremens nous eschauffent, non de leur chaleur, mais de la nostre, laquelle ils sont propres à couver et nourrir ; qui en abrieroit un corps froit, il en tireroit mesme service pour la froideur : ainsi se conserve la neige et la glace. Certes tout en la maniere qu’à un faineant l’estude sert de tourment, à un yvrongne l’abstinence du vin ; la frugalité est supplice au luxurieux, et l’exercice geine à un homme délicat et oisif : ainsi est-il du reste. Les choses ne sont pas si douloreuses, ny difficiles d’elles mesmes : mais nostre foiblesse et lascheté les fait telles. Pour juger des choses grandes et haultes, il faut un’ame de mesme, autrement nous leur attribuons le vice qui est le nostre. Un aviron droit semble courbe en l’eau. Il n’importe pas seulement qu’on voye la chose, mais comment on la voye. Or sus, pourquoy de tant de discours, qui persuadent diversement les hommes de mespriser la mort, et de porter la douleur, n’en trouvons nous quelcun qui face pour nous ? Et de tant d’especes d’imaginations, qui l’ont persuadé à autruy, que chacun n’en applique il à soy une le plus selon son humeur ? S’il ne peut digerer la drogue forte et abstersive, pour desraciner le mal, au moins qu’il la preigne lenitive, pour le soulager. Opinio est quaedam effeminata ac levis, nec in dolore magis, quam eadem in voluptate : qua, cum liquescimus fluimusque mollitia, apis aculeum sine clamore ferre non possumus. Totum in eo est, ut tibi imperes. Au demeurant, on n’eschappe pas à la philosophie, pour faire valoir outre mesure l’aspreté des douleurs et l’humaine foiblesse. Car on la contraint de se rejetter à ces invincibles repliques : s’il est mauvais de vivre en necessité, au moins de vivre en necessité, il n’est aucune necessité. Nul n’est mal long temps qu’à sa faute. Qui n’a le cœur de souffrir ny la mort ny la vie, qui ne veut ny resister ny fuir, que luy feroit-on ?

On est puny pour s’opiniastrer à une place sans raison Chap. XV .

L A vaillance a ses limites, comme les autres vertus : lesquels franchis on se trouve dans le train du vice ; en maniere que par chez elle on se peut rendre à la temerité, obstination et folie, qui n’en sçait bien les bornes : malaiseez en verité à choisir sur leurs confins. De cette consideration est née la coustume, que nous avons aux guerres, de punir, voire de mort, ceux qui s’opiniastrent à defendre une place, qui par les reigles militaires ne peut estre soustenue. Autrement, soubs l’esperance de l’impunité il n’y auroit pouillier, qui n’arrestast une armée. Monsieur le Connestable de Mommorency au siege de Pavie, ayant esté commis pour passer le Tesin, et se loger aux fauxbourgs Saint Antoine, estant empesché d’une tour au bout du pont, qui s’opiniastra jusques à se faire battre, feist pendre tout ce qui estoit dedans. Et encore depuis, accompaignant Monsieur le Dauphin au voyage delà les monts, ayant pris par force le chasteau de Villane, et tout ce qui estoit dedans ayant esté mis en pieces par la furie des soldats, hormis le Capitaine et l’enseigne, il les fit pendre et estrangler, pour cette mesme raison : comme fit aussi le Capitaine Martin du Bellay, lors gouverneur de Turin en cette mesme contrée, le capitaine de Saint Bony, le reste de ses gens ayant esté massacré à la prinse de la place. Mais, d’autant que le jugement de la valeur et foiblesse du lieu se prend par l’estimation et contrepois des forces qui l’assaillent, car tel s’opiniatreroit justement contre deux couleuvrines, qui feroit l’enragé d’attendre trente canons ; où se met encore en conte la grandeur du prince conquerant, sa reputation, le respect qu’on luy doit, il y a danger qu’on presse un peu la balance de ce costé là. Et en advient par ces mesmes termes, que tels ont si grande opinion d’eux et de leurs moiens, que, ne leur semblant point raisonnables qu’il y ait rien digne de leur faire teste, passent le cousteau par tout, où ils trouvent resistance, autant que fortune leur dure : comm’ il se voit par les formes de sommation et deffi, que les princes d’Orient et leurs successeurs, qui sont encores, ont en usage, fiere, hautaine et pleine d’un commandement barbaresque. Et au quartier par où les Portugalois escornerent les Indes, ils trouverent des estasts avec cette loy universelle et inviolable, que tout ennemy vaincu du Roy en presence, ou de son Lieutenant, est hors de composition de rançon et de mercy. Ainsi sur tout il se faut garder, qui peut, de tomber entre les mains d’un Juge ennemy, victorieux et armé.

De la punition de la couardise. Chap. XVI .

I’ O vy autrefois tenir à un Prince et tres-grand Capitaine, que pour lascheté de cœur un soldat ne pouvoit estre condamné à mort : luy estant, à table, fait recit du procez du Seigneur de Vervins, qui fut condamné à mort pour avoir rendu Boulogne. A la vérité c’est raison qu’on face grande difference entre les fautes qui viennent de nostre foiblesse, et celles qui viennent de nostre malice. Car en celles icy nous nous sommes bandez à nostre escient contre les reigles de la raison, que nature a empreintes en nous ; et en celles là, il semble que nous puissions appeller à garant cette mesme nature, pour nous avoir laissé en telle imperfection et deffaillance ; de maniere que prou de gens ont pensé qu’on ne se pouvoit prendre à nous, que de ce que nous faisons contre nostre conscience ; et sur cette regle est en partie fondée l’opinion de ceux qui condamnent les punitions capitales aux heretiques et mescreans, et celle qui establit qu’un advocat et un juge ne puissent estre tenuz de ce que par ignorance ils ont failly en leur charge. Mais, quant à la couardise, il est certain que la plus commune façon est de la chastier par honte et ignominie. Et tient-on que cette regle a esté premierement mise en usage par le legislateur Charondas ; et qu’avant luy les loix de Grece punissoyent de mort ceux qui s’en estoyent fuis d’une bataille, là où il ordonna seulement qu’ils fussent par trois jours assis emmy la place publique, vetus de robe de femme, esperant encores s’en pouvoir servir, leur ayant fait revenir le courage par cette honte. Suffundere malis hominis sanguinem quam effundere. Il semble aussi que les loix Romaines condamnoient anciennement à mort ceux qui avoient fuy. Car Ammianus Marcellinus raconte que l’Empereur Julien condamna dix de ses soldats, qui avoyent tourné le dos en une charge contre les Parthes, à estre dégradez, et apres à souffrir mort, suyvant, dict-il, les loix anciennes. Toutes-fois ailleurs pour une pareille faute il en condemne d’autres, seulement à se tenir parmy les prisonniers sous l’enseigne du bagage. L’aspre condamnation du peuple Romain contre les soldats eschapez de Cannes et, en cette mesme guerre, contre ceux qui accompaignerent Cnaeus Fulvius en sa desfaicte, ne vint pas à la mort. Si est il à craindre que la honte les desespere et les rende non froids seulement mais ennemis. Du temps de nos Peres le seigneur de Franget, jadis Lieutenant de la Compagnie de Monsieur le Mareschal de Chastillon, ayant esté mis par Monsieur le Mareschal de Chabanes Gouverneur de Fontarrabie au lieu de Monsieur du Lude, et l’ayant rendue aux Espagnols, fut condamné à estre degradé de noblesse, et tant luy que sa posterité declaré roturier, taillable, et incapable de porter armes : et fut cette rude sentence executée à Lyon. Depuis souffrirent pareille punition tous les gentils-hommes qui se trouverent dans Guyse, lors que le Comte de Nansau y entra : et autres encore depuis. Toutes-fois, quand il y auroit une si grossiere et apparente ou ignorance ou couardise, qu’elle surpassat toutes les ordinaires, ce seroit raison de la prendre pour suffisante preuve de meschanceté et de malice, et de la chastier pour telle.

Un traict de quelques Ambassadeurs. Chap. XVII .

I’ Obserue en mes voyages cette practique, pour apprendre tousjours quelque chose par la communication d’autruy (qui est une des plus belles escholes qui puisse estre), de ramener tousjours ceux avec qui je confere, aux propos des choses qu’ils sçavent le mieux.

Car il advient le plus souvent au rebours, que chacun choisit plustost à discourir du mestier d’un autre que du sien, estimant que c’est autant de nouvelle reputation acquise : tesmoing le reproche qu’Archidamus feit à Periander, qu’il quittoit la gloire de bon medecin, pour acquerir celle de mauvais poete. Voyez combien Cesar se desploye largement à nous faire entendre ses inventions à bastir ponts et engins ; et combien au prix il va se serrant, où il parle des offices de sa profession, de sa vaillance et conduite de sa milice. Ses exploicts le verifient assez capitaine excellent : il se veut faire cognoistre excellent ingenieur, qualité aucunement estrangere. Un homme de vocation juridique, mené ces jours passés voir une estude fournie de toutes sortes de livres de son mestier, et de toute autre sorte, n’y trouva nulle occasion de s’entretenir. Mais il s’arrete à gloser rudement et magistralement une barricade logée sur la vis de l’estude, que cent capitaines et soldats rencontrent tous les jours, sans remarque et sans offence. Le vieil Dionysius estoit tres grand chef de guerre, comme il convenait à sa fortune ; mais il se travailloit à donner principale recommendation de soy par la poesie, et si n’y sçavoit rien.

Par ce train vous ne faictes jamais rien qui vaille. Ainsin, il faut rejetter tousjours l’architecte, le peintre, le cordonnier, et ainsi du reste, chacun à son gibier. Et, à ce propos, à la lecture des histoires, qui est le subjet de toutes gens, j’ay accoustumé de considerer qui en sont les escrivains : si ce sont personnes qui ne facent autre profession que de lettres, j’en apren principalement le stile et le langage ; si ce sont medecins, je les croy plus volontiers en ce qu’ils nous disent de la temperature de l’air, de la santé et complexion des Princes, des blessures et maladies ; si Jurisconsultes, il en faut prendre les controverses des droicts, les loix, l’establissement des polices et choses pareilles ; si Theologiens, les affaires de l’Église, censures Ecclesiastiques, dispenses et mariages ; si courtisans, les meurs et les ceremonies ; si gens de guerre, ce qui est de leur charge, et principalement les deductions des exploits, où ils se sont trouvez en personne ; si Ambassadeurs, les menées, intelligences et practiques, et maniere de les conduire. A cette cause, ce que j’eusse passé à un autre, sans m’y arrester, je l’ay poisé et remarqué en l’histoire du Seigneur de Langey, tres-entendu en telles choses. C’est qu’apres avoir conté ces belles remonstrances de l’Empereur Charles cinquiesme, faictes au consistoire à Rome, present l’Evesque de Mascon et le Seigneur du Velly, nos Ambassadeurs, où il avoit meslé plusieurs parolles outrageuses contre nous, et entre autres que, si ses Capitaines, soldats et subjects n’estoient d’autre fidelité et suffisance en l’art militaire, que ceux du Roy, tout sur l’heure il s’attacheroit la corde au col, pour luy aller demander misericorde (et de cecy il semble qu’il en creut quelque chose, car deux ou trois fois en sa vie depuis il luy advint de redire ces mesmes mots) ; aussi qu’il défia le Roy de le combatre en chemise avec l’espée et le poignard, dans un bateau, le-dit seigneur de Langey, suivant son histoire, adjouste que les-dicts Ambassadeurs, faisans une despesche au Roy de ces choses, lui en dissimulerent la plus grande partie, mesmes luy celerent les deux articles precedens. Or, j’ay trouvé bien estrange qu’il fut en la puissance d’un Ambassadeur de dispenser sur les advertissemens qu’il doit faire à son maistre, mesme de telle consequence, venant de telle personne, et dites en si grand’ assemblée. Et m’eut semblé l’office du serviteur estre de fidelement representer les choses en leur entier, comme elles sont advenues : affin que la liberté d’ordonner, juger et choisir demeurast au maistre. Car de luy alterer ou cacher la verité, de peur qu’il ne la preigne autrement qu’il ne doit, et que cela ne le pousse à quelque mauvais party, et ce pendant le laisser ignorant de ses affaires : cela m’eut semblé appartenir à celuy qui donne la loy, non à celuy qui la reçoit, au curateur et maistre d’escholle, non à celuy qui se doit penser inferieur, non en authorité seulement, mais aussi en prudence et bon conseil. Quoy qu’il en soit, je ne voudroy pas estre servy de cette façon, en mon petit faict. Nous nous soustrayons si volontiers du commandement sous quelque pretexte, et usurpons sur la maistrise ; chacun aspire si naturellement à la liberté et authorité, qu’au superieur nulle utilité ne doibt estre si chere, venant de ceux qui le servent, comme luy doit estre chere leur naïfve et simple obeissance. On corrompt l’office du commander, quand on y obeit par discretion, non par subjection. Et Publius Crassus, celuy que les Romains estimerent cinq fois heureux, lors qu’il estoit en Asie consul, ayant mandé à un ingenieur Grec de luy faire mener le plus grand des deux mas de navire qu’il avoit veu à Athenes, pour quelqu’ engin de batterie, qu’il en vouloit faire, cetuy cy, sous titre de sa science, se donna loy de choisir autrement, et mena le plus petit, et, selon la raison de son art, le plus commode. Crassus, ayant patiemment ouy ses raisons, luy feit tres-bien donner le fouet : estimant l’interest de la discipline plus que l’interest de l’ouvrage. D’autre part, pourtant, on pourroit aussi considerer que cette obeissance si contreinte n’appartient qu’aux commandements precis et prefix. Les ambassadeurs ont une charge plus libre, qui, en plusieurs parties, depend souverainement de leur disposition : ils n’executent pas simplement, mais forment aussi et dressent par leur conseil la volonté du maistre. J’ay veu en mon temps des personnes de commandement reprins d’avoir plustost obei aux paroles des lettres du Roy, qu’à l’occasion des affaires qui estoient pres d’eux. Les hommes d’entendement accusent encore l’usage des Roys de Perse de tailler les morceaux si courts à leurs agents et lieutenans, qu’aux moindres choses ils eussent à recourir à leur ordonnance : ce delay, en une si longue estendue de domination, ayant souvent apporté de notables dommages à leurs affaires. Et Crassus, escrivant à un homme du mestier, et luy donnant advis de l’usage auquel il destinoit ce mas, sembloit-il pas entrer en conference de sa deliberation et le convier à interposer son decret ?

De la Peur.  Chap. XVIII .

O Bstupui, steteruntque comae, et vox faucibus haesit.

Je ne suis pas bon naturaliste (qu’ils disent) et ne sçay guiere par quels ressors la peur agit en nous ; mais tant y a que c’est une estrange passion : et disent les medecins qu’il n’en est aucune qui emporte plustost nostre jugement hors de sa deue assiette. De vray, j’ay veu beaucoup de gens devenus insensez de peur : et aux plus rassis, il est certain, pendant que son accés dure, qu’elle engendre de terribles esblouissemens. Je laisse à part le vulgaire, à qui elle represente tantost les bisayeulx sortis du tombeau, enveloppez en leur suaire, tantost des Loups-garous, des Lutins et des chimeres. Mais, parmy les soldats mesme, où elle devroit trouver moins de place, combien de fois a elle changé un troupeau de brebis en esquadron de corselets ? des roseaux et des cannes en gens-d’armes et lanciers ? nos amis en nos ennemis ? et la croix blanche à la rouge ? Lors que Monsieur de Bourbon print Rome, un port’enseigne, qui estoit à la garde du bourg sainct Pierre, fut saisi d’un tel effroy à la premiere alarme, que, par le trou d’une ruine il se jetta, l’enseigne au poing, hors la ville, droit aux ennemis, pensant tirer vers le dedans de la ville, et à peine en fin, voyant la troupe de Monsieur de Bourbon se renger pour le soustenir, estimant que ce fut une sortie que ceux de la ville fissent, il se recogneust, et, tournant teste, rentra par ce mesme trou, par lequel il estoit sorty plus de trois cens pas anant en la compaigne. Il n’en advint pas du tout si heureusement a l’enseigne du Capitaine Juille, lors que S. Pol fut pris sur nous par le Comte de Bures et Monsieur du Reu : car, estant si fort esperdu de la frayeur que de se jetter à tout son enseigne hors de la ville par une canonniere, il fut mis en pieces par les assaillans. Et au mesme siege fut memorable la peur qui serra, saisit et glaça si fort le cœur d’un gentil-homme, qu’il en tomba roide mort par terre à la bresche, sans aucune blessure. Pareille peur saisit par foys toute une multitude. En l’une des rencontres de Germanicus contre les Allemans, deux grosses trouppes prindrent d’effroy deux routes opposites, l’une fuyoit d’où l’autre partoit.

Tantost elle nous donne des aisles aux talons comme aux deux premiers ; tantost elle nous cloue les pieds et les entrave, comme on lit de l’Empereur Theophile, lequel, en une bataille qu’il perdit contre les Agarenes, devint si estonné et si transi, qu’il ne pouvoit prendre party de s’enfuyr : adeo pavor etiam auxilia formidat ,

jusques à ce que Manuel, l’un des principaux chefs de son armée, l’ayant tirassé et secoué, comme pour l’esveiller d’un profond somme, luy dit : Si vous ne me suivez, je vous tueray ; car il vaut mieux que vous perdiez la vie, que si, estant prisonnier, vous veniez à perdre l’Empire. Lors exprime elle sa derniere force, quand pour son service elle nous rejette à la vaillance qu’elle a soustraitte à nostre devoir et à nostre honneur. En la premiere juste bataille que les Romains perdirent contre Hannibal, sous le consul Sempronius, une troupe de bien dix mille hommes de pied, ayant pris l’espouvante, ne voyant ailleurs par où faire passage à sa lacheté, s’alla jetter au travers le gros des ennemis, lequel elle perça d’un merveilleux effort, avec grand meurtre de Carthaginois, achetant une honteuse fuite au mesme prix qu’elle eust eu d’une glorieuse victoire. C’est ce dequoy j’ay le plus de peur que la peur. Aussi surmonte-elle en aigreur tous autres accidents. Quelle affection peut estre plus aspre et plus juste, que celle des amis de Pompeius, qui estoient en son navire, spectateurs de cet horrible massacre ? Si est-ce que la peur des voiles Egyptiennes, qui commençoient à les approcher, l’estouffa, de maniere qu’on a remerqué qu’ils ne s’amuserent qu’à haster les mariniers de diligenter, et de se sauver à coups d’aviron ; jusques à ce qu’arrivez à Tyr, libres de crainte, ils eurent loy de tourner leur pensée à la perte qu’ils venoient de faire, et lascher la bride aux lamentations et aux larmes, que cette autre plus forte passion avoit suspendues. Tum pavor sapientiam omnem mihi ex animo expectorat. Ceux qui auront esté bien frottez en quelque estour de guerre, tous blessez encor et ensanglantez, on les rameine bien le lendemain à la charge. Mais ceux qui ont conçeu quelque bonne peur des ennemis, vous ne les leur feriez pas seulement regarder en face. Ceux qui sont en pressante crainte de perdre leur bien, d’estre exilez, d’estre subjuguez, vivent en continuelle angoisse, en perdant le boire, le manger et le repos : là où les pauvres, les bannis, les serfs vivent souvent aussi joyeusement que les autres. Et tant de gens qui de l’impatience des pointures de la peur se sont pendus, noyez et precipitez, nous ont bien apprins qu’elle est encores plus importune et insupportable que la mort. Les Grecs en recognoissent une autre espece qui est outre l’erreur de nostre discours, venant, disent-ils, sans cause apparente et d’une impulsion celeste. Des peuples entiers s’en voyent souvent saisis, et des armées entieres. Telle fut celle qui apporta à Carthage une merveilleuse desolation. On n’y oyoit que cris et voix effrayées. On voyoit les habitans sortir de leurs maisons, comme à l’alarme, et se charger, blesser et entretuer les uns les autres, comme si ce fussent ennemis qui vinssent à occuper leur ville. Tout y estoit en desordre et en tumulte : jusques à ce que, par oraisons et sacrifices, ils eussent appaisé l’ire des dieux. Ils nomment cela terreurs Paniques.

Qu’il ne faut iuger de nostre heur, qu’apres la mort. Chap. XIX .

Les enfans sçavent le conte du Roy Croesus à ce propos : lequel, ayant esté pris par Cyrus et condamné à la mort, sur le point de l’execution, il s’escria : O Solon, Solon’ Cela rapporté à Cyrus, et s’estant enquis que c’estoit à dire, il luy fist entendre qu’il verifioit lors à ses despens l’advertissement qu’autrefois luy avoit donné Solon, que les hommes, quelque beau visage que fortune leur face, ne se peuvent appeller heureux, jusques à ce qu’on leur aye veu passer le dernier jour de leur vie, pour l’incertitude et varieté des choses humaines, qui d’un bien leger mouvement se changent d’un estat en autre, tout divers. Et pourtant Agesilaus, à quelqu’un qui disoit heureux le Roy de Perse, de ce qu’il estoit venu fort jeune à un si puissant estat. Ouy mais, dit-il, Priam en tel aage ne fut pas malheureux. Tantost, des Roys de Macedoine, successeurs de ce grand Alexandre, il s’en faict des menuisiers et greffiers à Rome ; des tyrans de Sicile, des pedantes à Corinthe. D’un conquerant de la moitié du monde, et Empereur de tant d’armées, il s’en faict un miserable suppliant des belitres officiers d’un Roy d’Égypte : tant cousta à ce grand Pompeius la prolongation de cinq ou six mois de vie. Et, du temps de nos peres, ce Ludovic Sforce, dixiesme Duc de Milan, soubs qui avoit si long temps branslé toute l’Italie, on l’a veu mourir prisonnier à Loches ; mais apres y avoir vescu dix ans, qui est le pis de son marché. La plus belle Royne, veufve du plus grand Roy de la Chrestienté, vient elle pas de mourir par main de bourreau ? Et mille tels exemples. Car il semble que, comme les orages et tempestes se piquent contre l’orgueil et hautaineté de nos bastimens, il y ait aussi là haut des esprits envieux des grandeurs de ça bas,

Et semble que la fortune quelquefois guette à point nommé le dernier jour de nostre vie, pour montrer sa puissance de renverser en un moment ce qu’elle avoit basty en longues années ; et nous fait crier apres Laberius : Nimirum hac die una plus vixi, mihi quam vivendum fuit. Ainsi se peut prendre avec raison ce bon advis de Solon. Mais d’autant que c’est un philosophe, à l’endroit desquels les faveurs et disgraces de la fortune ne tiennent rang ny d’heur, ny de mal’heur ; et sont les grandeurs, et puissances, accidens de qualité à peu pres indifferente : je trouve vray-semblable qu’il aye regardé plus avant, et voulu dire que ce mesme bon-heur de nostre vie, qui dépend de la tranquillité et contentement d’un esprit bien né, et de la resolution et asseurance d’un’ ame reglée, ne se doive jamais attribuer à l’homme, qu’on ne luy aye veu jouer le dernier acte de sa comedie, et sans doute le plus difficile. En tout le reste il y peut avoir du masque : ou ces beaux discours de la Philosophie ne sont en nous que par contenance ; ou les accidens, ne nous essayant pas jusques au vif, nous donnent loysir de maintenir tousjours nostre visage rassis. Mais à ce dernier rolle de la mort et de nous, il n’y a plus que faindre, il faut parler François, il faut montrer ce qu’il y a de bon

Voylà pourquoy se doivent à ce dernier traict toucher et esprouver toutes les autres actions de nostre vie. C’est le maistre jour, c’est le jour juge de tous les autres : c’est le jour, dict un ancien, qui doit juger de toutes mes années passées. Je remets à la mort l’essay du fruict de mes estudes. Nous verrons là si mes discours me partent de la bouche, ou du cœur. J’ay veu plusieurs donner par leur mort reputation en bien ou en mal à toute leur vie. Scipion, beau pere de Pompeius, rabilla en bien mourant la mauvaise opinion qu’on avoit eu de luy jusques lors. Epaminondas, interrogé lequel des trois il estimoit le plus, ou Chabrias, ou Iphicrates, ou soy-mesme : Il nous faut voir mourir, fit-il, avant que d’en pouvoir resoudre. De vray, on desroberoit beaucoup à celuy là, qui le poiseroit sans l’honneur et grandeur de sa fin. Dieu l’a voulu comme il luy a pleu : mais en mon temps trois les plus execrables personnes que je cogneusse en toute abomination de vie, et les plus infames, ont eu des mors reglées et en toutes circonstances composées jusques à la perfection. Il est des morts braves et fortunées. Je luy ay veu trancher le fil d’un progrez de merveilleux avancement, et dans la fleur de son croist, à quelqu’un, d’une fin si pompeuse, qu’à mon avis ses ambitieus et courageux desseins n’avoient rien de si hault que fut leur interruption. Il arriva sans y aller où il pretendoit : plus grandement et glorieusement que ne portoit son desir et esperance. Et devança par sa cheute le pouvoir et le nom où il aspiroit par sa course. Au Jugement de la vie d’autruy, je regarde tousjours comment s’en est porté le bout ; et des principaux estudes de la mienne, c’est qu’il se porte bien, c’est à dire quietement et sourdement.

Que philosopher, c’est apprendre à mourir. Chap. XX .

C I cero dit que Philosopher ce n’est autre chose que s’aprester à la mort. C’est d’autant que l’estude et la contemplation retirent aucunement nostre ame hors de nous, et l’embesongnent à part du corps, qui est quelque aprentissage et ressemblance de la mort ; ou bien, c’est que toute la sagesse et discours du monde se resoult en fin à ce point, de nous apprendre à ne craindre point à mourir. De vray, ou la raison se mocque, ou elle ne doit viser qu’à nostre contentement, et tout son travail tendre en somme à nous faire bien vivre, et à nostre aise, comme dict la Saincte Escriture. Toutes les opinions du monde en sont là, que le plaisir est nostre but, quoy qu’elles en prennent divers moyens ; autrement on les chasseroit d’arrivée : car qui escouteroit celuy qui pour sa fin establiroit nostre peine et mesaise ? Les dissentions des sectes Philosophiques, en ce cas, sont verbales. Transcurramus solertissimas nugas. Il y a plus d’opiniastreté et de picoterie qu’il n’appartient à une si saincte profession. Mais quelque personnage que l’homme entrepraigne, il joue tousjours le sien parmy. Quoy qu’ils dient, en la vertu mesme, le dernier but de nostre visée, c’est la volupté. Il me plaist de battre leurs oreilles de ce mot qui leur est si fort à contrecoeur. Et s’il signifie quelque supreme plaisir et excessif contentement, il est mieux deu à l’assistance de la vertu qu’à nulle autre assistance. Cette volupté, pour estre plus gaillarde, nerveuse, robuste, virile, n’en est que plus serieusement voluptueuse. Et luy devions donner le nom du plaisir, plus favorable, plus doux et naturel : non celuy de la vigueur, duquel nous l’avons denommée. Cette autre volupté plus basse, si elle meritoit ce beau nom, ce devoit estre en concurrence, non par privilege. Je la trouve moins pure d’incommoditez et de traverses que n’est la vertu. Outre que son goust est plus momentanée, fluide et caduque, elle a ses veillées, ses jeusnes et ses travaux et la sueur et le sang ; et en outre particulierement ses passions trenchantes de tant de sortes, et à son costé une satieté si lourde qu’elle equipolle à penitence. Nous avons grand tort d’estimer que ces incommoditez luy servent d’aiguillon et de condiment à sa douceur, comme en nature le contraire se vivifie par son contraire, et de dire, quand nous venons à la vertu, que pareilles suittes et difficultez l’accablent, la rendent austere et inaccessible, là où, beaucoup plus proprement qu’à la volupté elles anoblissent, aiguisent et rehaussent le plaisir divin et parfaict qu’elle nous moienne. Celuy-là est certes bien indigne de son accointance, qui contrepoise son coust à son fruit, et n’en cognoist ny les graces ny l’usage. Ceux qui nous vont instruisant que sa queste est scabreuse et laborieuse, sa jouïssance agréable, que nous disent ils par là, sinon qu’elle est tousjours desagreable ? Car quel moien humain arriva jamais à sa jouïssance ? Les plus parfaicts se sont bien contentez d’y aspirer et de l’approcher sans la posseder. Mais ils se trompent : veu que de tous les plaisirs que nous cognoissons, la poursuite mesme en est plaisante. L’entreprise se sent de la qualité de la chose qu’elle regarde, car c’est une bonne portion de l’effect et consubstancielle. L’heur et la beatitude qui reluit en la vertu, remplit toutes ses appartenances et avenues, jusques à la premiere entrée et extreme barriere. Or des principaux bienfaicts de la vertu est le mespris de la mort, moyen qui fournit nostre vie d’une molle tranquillité, nous en donne le goust pur et amiable, sans qui toute autre volupté est esteinte. Voylà pourquoy toutes les regles se rencontrent et conviennent à cet article. Et, bien qu’elles nous conduisent aussi toutes d’un commun accord à mespriser la douleur, la pauvreté, et autres accidens à quoy la vie humaine est subjecte, ce n’est pas d’un pareil soing, tant par ce que ces accidens ne sont pas de telle necessité (la pluspart des hommes passent leur vie sans gouster de la pauvreté, et tels encore sans sentiment de douleur et de maladie, comme Xenophilus le Musicien, qui vescut cent et six ans d’une entiere santé) qu’aussi d’autant qu’au pis aller la mort peut mettre fin, quand il nous plaira, et coupper broche à tous autres inconvenients. Mais quant à la mort, elle est inevitable,

Et par consequent, si elle nous faict peur, c’est un subject continuel de tourment, et qui ne se peut aucunement soulager. Il n’est lieu d’où elle ne nous vienne ; nous pouvons tourner sans cesse la teste çà et là comme en pays suspect : quae quasi saxum Tantalo semper impendet. Nos parlemens renvoyent souvent executer les criminels au lieu où le crime est commis : durant le chemin, promenez les par des belles maisons, faictes leur tant de bonne chere qu’il vous plaira,

pensez vous qu’ils en puissent resjouir, et que la finale intention de leur voyage, leur estant ordinairement devant les yeux, ne leur ait alteré et affadi le goust à toutes ces commoditez ?

Le but de nostre carriere, c’est la mort, c’est l’object necessaire de nostre visée : si elle nous effraye, comme est il possible d’aller un pas en avant, sans fiebvre ? Le remede du vulgaire c’est de n’y penser pas. Mais de quelle brutale stupidité luy peut venir un si grossier aveuglement ? Il luy faut faire brider l’asne par la queue,

Ce n’est pas de merveille s’il est si souvent pris au piege. On faict peur à nos gens, seulement de nommer la mort, et la pluspart s’en seignent, comme du nom du diable. Et par-ce qu’il s’en faict mention aux testamens, ne vous attendez pas qu’ils y mettent la main, que le medecin ne leur ait donné l’extreme sentence ; et Dieu sçait lors, entre la douleur et la frayeur, de quel bon jugement ils vous le patissent. Parce que cette syllabe frappoit trop rudement leurs oreilles, et que cette voix leur sembloit malencontreuse, les Romains avoyent appris de l’amollir ou de l’estendre en perifrazes. Au lieu de dire : il est mort ; il a cessé de vivre, disent-ils, il a vescu. Pourveu que ce soit vie, soit elle passée, ils se consolent. Nous en avons emprunté nostre feu Maistre-Jehan.

A l’adventure est-ce que, comme on dict, le terme vaut l’argent. Je nasquis entre unze heures et midi, le dernier jour de Febvrier mil cinq cens trente trois, comme nous contons à cette heure, commençant l’an en Janvier. Il n’y a justement que quinze jours que j’ay franchi 39 ans, il m’en faut pour le moins encore autant : cependant s’empescher du pensement de chose si esloignée, ce seroit folie. Mais quoy, les jeunes et les vieux laissent la vie de mesme condition. Nul n’en sort autrement que comme si tout presentement il y entroit. Joinct qu’il n’est homme si decrepite tant qu’il voit Mathusalem devant, qui ne pense avoir encore vint ans dans le corps. D’avantage, pauvre fol que tu es, qui t’a estably les termes de ta vie ? Tu te fondes sur les contes des Medecins. Regarde plustost l’effect et l’experience. Par le commun train des choses, tu vis pieça par faveur extraordinaire. Tu as passé les termes accoustumez de vivre. Et qu’il soit ainsi, conte de tes cognoissans combien il en est mort avant ton aage, plus qu’il n’en y a qui l’ayent atteint ; et de ceux mesme qui ont annobli leur vie par renommée, fais en registre, et j’entreray en gageure d’en trouver plus qui sont morts avant, qu’apres trente cinq ans. Il est plein de raison et de pieté de prendre exemple de l’humanité mesme de Jesus-Christ : or il finit sa vie à trente et trois ans. Le plus grand homme, simplement homme, alexandre, mourut aussi à ce terme. Combien a la mort de façons de surprise ?

Je laisse à part les fiebvres et les pleuresies. Qui eut jamais pensé qu’un Duc de Bretaigne deut estre estouffé de la presse, comme fut celuy-là à l’entrée du Pape Clément, mon voisin, à Lyon ; N’as tu pas veu tuer un de nos roys en se jouant ? Et un de ses ancestres mourut-il pas choqué par un pourceau ? Aeschilus, menassé de la cheute d’une maison, a beau se tenir à l’airte, le voylà assommé d’un toict de tortue, qui eschappa des pates d’une Aigle en l’air. L’autre mourut d’un grein de raisin ; un Empereur, de l’esgrafigneure d’un peigne, en se testonnant ; Aemilius Lepidus, pour avoir hurté du pied contre le seuil de son huis ; et Aufidius, pour avoir choqué en entrant contre la porte de la chambre du conseil ; et entre les cuisses des femmes, Cornelius Gallus preteur, Tigillinus, Capitaine du guet à Rome, Ludovic, fils de Guy de Gonsague, Marquis de Mantoue, et, d’un encore pire exemple, Speusippus, Philosophe Platonicien, et l’un de nos Papes. Le pauvre Bebius, juge, cependant qu’il donne delay de huictaine à une partie, le voylà saisi, le sien de vivre estant expiré. Et Caius Julius, medecin, gressant les yeux d’un patient, voylà la mort qui clost les siens. Et s’il m’y faut mesler : un mien frere, le Capitaine Saint Martin, aagé de vint et trois ans, qui avoit desja faict assez bonne preuve de sa valeur, jouant à la paume, receut un coup d’esteuf qui l’assena un peu au-dessus de l’oreille droite, sans aucune apparence de contusion, ny de blessure. Il ne s’en assit, ny reposa, mais cinq ou six heures apres il mourut d’une Apoplexie que ce coup luy causa. Ces exemples si frequens et si ordinaires nous passant devant les yeux, comme est-il possible qu’on se puisse deffaire du pensement de la mort, et qu’à chaque instant il ne nous semble qu’elle nous tient au collet ? Qu’import’ il, me direz vous, comment que ce soit, pourveu qu’on ne s’en donne point de peine ? Je suis de cet advis, et en quelque maniere qu’on se puisse mettre à l’abri des coups, fut ce soubs la peau d’un veau, je ne suis pas homme qui y reculasse. Car il me suffit de passer à mon aise ; et le meilleur jeu que je me puisse donner, je le prens, si peu glorieux au reste et exemplaire que vous voudrez,

Mais c’est folie d’y penser arriver par là. Ils vont, ils viennent, ils trottent, ils dansent, de mort nulles nouvelles. Tout cela est beau. Mais aussi quand elle arrive, ou à eux, ou à leurs femmes, enfans et amis, les surprenant en dessoude et à decouvert, quels tourmens, quels cris, quelle rage, et quel desespoir les accable ? Vites-vous jamais rien si rabaissé, si changé, si confus ? Il y faut prouvoir de meilleur’heure : et cette nonchalance bestiale, quand elle pourroit loger en la teste d’un homme d’entendement, ce que je trouve entierement impossible, nous vend trop cher ses denrées. Si c’estoit ennemy qui se peut éviter, je conseillerois d’emprunter les armes de la couardise. Mais puis qu’il ne se peut, puis qu’il vous attrape fuyant et poltron aussi bien qu’honneste homme,

et que nulle trampe de cuirasse vous couvre,

aprenons à le soutenir de pied ferme, et à le combattre. Et pour commencer à luy oster son plus grand advantage contre nous, prenons voye toute contraire à la commune. Ostons luy l’estrangeté, pratiquons le, accoustumons le. N’ayons rien si souvent en la teste que la mort. A tous instants representons la à nostre imagination et en tous visages. Au broncher d’un cheval, à la cheute d’une tuille, à la moindre piqueure d’espleingue, remachons soudain : Et bien, quand ce seroit la mort mesme ? et là dessus, roidissons nous et efforçons nous. Parmy les festes et la joye, ayons toujours ce refrein de la souvenance de nostre condition, et ne nous laissons pas si fort emporter au plaisir, que par fois il ne nous repasse en la mémoire, en combien de sortes cette nostre allegresse est en bute à la mort, et de combien de prinses elle la menasse. Ainsi faisoyent les Egyptiens, qui, au milieu de leurs festins et parmy leur meilleure chere, faisoient aporter l’Anatomie seche d’un corps d’homme mort, pour servir d’advertissement aux conviez.

Il est incertain où la mort nous attende, attendons la par tout. La premeditation de la mort est premeditation de la liberté. Qui a apris à mourir, il a desapris à servir. Le sçavoir mourir nous afranchit de toute subjection et contrainte. Il n’y a rien de mal en la vie pour celuy qui a bien comprins que la privation de la vie n’est pas mal. Paulus Aemilius respondit à celuy que ce miserable Roy de Macedoine, son prisonnier, luy envoyoit pour le prier de ne le mener pas en son triomphe : Qu’il en face la requeste à soy mesme. A la vérité, en toutes choses, si nature ne preste un peu, il est malaisé que l’art et l’industrie aillent guiere avant. Je suis de moy-mesme non melancholique, mais songecreux. Il n’est rien dequoy je me soye des toujours plus entretenu que des imaginations de la mort : voire en la saison la plus licentieuse de mon aage,

parmy les dames et les jeux, tel me pensoit empesché à digerer à par moy quelque jalousie, ou l’incertitude de quelque esperance, cependant que je m’entretenois de je ne sçay qui, surpris les jours precedens d’une fievre chaude et de sa fin, au partir d’une feste pareille, et la teste pleine d’oisiveté, d’amour et de bon temps, comme moy, et qu’autant m’en pendoit à l’oreille :

Je ne ridois non plus le front de ce pensement là, que d’un autre. Il est impossible que d’arrivée nous ne sentions des piqueures de telles imaginations. Mais en les maniant et repassant, au long aller, on les aprivoise sans doubte. Autrement de ma part je fusse en continuelle frayeur et frenesie : car jamais homme ne se défia tant de sa vie, jamais homme ne feit moins d’estat de sa durée. Ny la santé, que j’ay jouy jusques à present tres-vigoureuse et peu souvent interrompue, ne m’en alonge l’esperance, ny les maladies ne me l’acourcissent. A chaque minute il me semble que je m’eschape. Et me rechante sans cesse : Tout ce qui peut estre faict un autre jour, le peut estre aujourd’hui. De vray les hazards et dangiers nous approchent peu ou rien de nostre fin ; et si nous pensons combien il en reste, sans cet accident qui semble nous menasser le plus, de millions d’autres sur nos testes, nous trouverons que, gaillars et fievreus, en la mer et en nos maisons, en la battaille et en repos, elle nous est égallement pres. Nemo altero fragilior est : nemo in crastinum sui certior. Ce que j’ay affaire avant mourir, pour l’achever tout loisir me semble court, fut-ce d’un’ heure. Quelcun, feuilletant l’autre jour mes tablettes, trouva un memoire de quelque chose, que je vouloy estre faite apres ma mort. Je luy dy, comme il estoit vray, que, n’estant qu’à une lieue de ma maison, et sain et gaillard, je m’estoy hasté de l’escrire là, pour ne m’asseurer point d’arriver jusques chez moy. Comme celuy qui continuellement me couve de mes pensées, et les couche en moy, je suis à tout’ heure preparé environ ce que je puis estre. Et ne m’advertira de rien de nouveau la survenance de la mort. Il faut estre tousjours boté et prest à partir, en tant qu’en nous est, et sur tout se garder qu’on n’aye lors affaire qu’à soy :

Car nous y aurons assez de besongne, sans autre surcroit. L’un se pleint plus que de la mort, dequoy elle luy rompt le train d’une belle victoire ; l’autre, qu’il luy faut desloger avant qu’avoir marié sa fille, ou contrerolé l’institution de ses enfans : l’un pleint la compagnie de sa femme, l’autre de son fils, comme commoditez principales de son estre. Je suis pour cette heure en tel estat, Dieu mercy, que je puis desloger quand il luy plaira, sans regret de chose quelconque, si ce n’est de la vie, si sa perte vient à me poiser. Je me desnoue par tout ; mes adieux sont à demi prins de chacun, sauf de moy. Jamais homme ne se prepara à quiter le monde plus purement et pleinement, et ne s’en desprint plus universellement que je m’attens de faire.

Et le bastisseur :

Il ne faut rien desseigner de si longue haleine, ou au moins avec telle intention de se passionner pour n’en voir la fin. Nous sommes nés pour agir :

Je veux qu’on agisse, et qu’on allonge les offices de la vie tant qu’on peut, et que la mort me treuve plantant mes chous, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait. J’en vis mourir un, qui, estant à l’extremité, se plaignoit incessamment, de quoy sa destinée coupoit le fil de l’histoire qu’il avoit en main, sur le quinziesme ou seiziesme de nos Roys.

Il faut se descharger de ces humeurs vulgaires et nuisibles. Tout ainsi qu’on a planté nos cimetieres joignant les Églises, et aux lieux les plus frequentez de la ville, pour accoustumer, disoit Lycurgus, le bas populaire, les femmes et les enfans, à ne s’effaroucher point de voir un homme mort, et affin que ce continuel spectacle d’ossements, de tombeaus et de convois nous advertisse de nostre condition :

et comme les Egyptiens, apres leurs festins, faisoient presenter aux assistans une grand’ image de la mort par un qui leur crioit : Boy et t’esjouy, car, mort, tu seras tel : aussi ay-je pris en coustume d’avoir, non seulement en l’imagination, mais continuellement la mort en la bouche ; et n’est rien dequoy je m’informe si volontiers, que de la mort des hommes : quelle parole, quel visage, quelle contenance ils y ont eu ; ny endroit des histoires, que je remarque si attantifvement. Il y paroist à la farcissure de mes exemples : et que j’ay en particuliere affection cette matiere. Si j’estoy faiseur de livres, je feroy un registre commenté des morts diverses. Qui apprendroit les hommes à mourir, leur apprendroit à vivre. Dicearchus en feit un de pareil titre, mais d’autre et moins utile fin. On me dira que l’effect surmonte de si loing l’imagination qu’il n’y a si belle escrime qui ne se perde, quand on en vient là. Laissez les dire : le premediter donne sans doubte grand avantage. Et puis n’est-ce rien, d’aller au moins jusques là sans alteration et sans fiévre ? Il y a plus : Nature mesme nous preste la main, et nous donne courage. Si c’est une mort courte et violente, nous n’avons pas loisir de la craindre ; si elle est autre, je m’apperçois qu’à mesure que je m’engage dans la maladie, j’entre naturellement en quelque desdein de la vie. Je trouve que j’ay bien plus affaire à digerer cette resolution de mourir quand je suis en santé, que quand je suis en fiévre. D’autant que je ne tiens plus si fort aux commoditez de la vie, à raison que je commance à en perdre l’usage et le plaisir, j’en voy la mort d’une veue beaucoup moins effrayée. Cela me fait esperer que, plus je m’eslongneray de celle-là, et approcheray de cette-cy, plus aisément j’entreray en composition de leur eschange. Tout ainsi que j’ay essayé en plusieurs autres occurrences ce que dit Cesar, que les choses nous paroissent souvent plus grandes de loing que de pres, j’ay trouvé que sain j’avois eu les maladies beaucoup plus en horreur, que lors que je les ay senties ; l’alegresse où je suis, le plaisir et la force me font paroistre l’autre estat si disproportionné à celuy-là, que par imagination je grossis ces incommoditez de moitié, et les conçoy plus poisantes, que je ne les trouve, quand je les ay sur les espaules. J’espere qu’il m’en adviendra ainsi de la mort. Voyons à ces mutations et declinaisons ordinaires que nous souffrons, comme nature nous desrobbe le goust de nostre perte et empirement. Que reste-il à un vieillard de la vigueur de sa jeunesse, et de sa vie passée,

Cesar à un soldat de sa garde, recreu et cassé, qui vint en la rue luy demander congé de se faire mourir, regardant son maintien decrepite, respondit plaisamment : Tu penses donc estre en vie. Qui y tomberoit tout à un coup, je ne crois pas que nous fussions capables de porter un tel changement. Mais, conduicts par sa main, d’une douce pente et comme insensible, peu à peu, de degré en degré, elle nous roule dans ce miserable estat, et nous y apprivoise : si que nous ne sentons aucune secousse, quand la jeunesse meurt en nous, qui est en essence et en verité une mort plus dure que n’est la mort entiere d’une vie languissante, et que n’est la mort de la vieillesse. D’autant que le sault n’est pas si lourd du mal estre au non estre, comme il est d’un estre doux et fleurissant à un estre penible et douloureux.

Le corps, courbé et plié, a moins de force à soustenir un fais ; aussi a nostre ame : il la faut dresser et eslever contre l’effort de cet adversaire. Car, comme il est impossible qu’elle se mette en repos, pendant qu’elle le craint : si elle s’en asseure aussi, elle se peut venter, qui est chose comme surpassant l’humaine condition, qu’il est impossible que l’inquietude, le tourment, la peur, non le moindre desplaisir loge en elle,

Elle est rendue maistresse de ses passions et concupiscences, maistresse de l’indigence, de la honte, de la pauvreté, et de toutes autres injures de fortune. Gaignons cet advantage qui pourra : c’est icy la vraye et souveraine liberté, qui nous donne dequoy faire la figue à la force et à l’injustice, et nous moquer des prisons et des fers :

Nostre religion n’a point eu de plus asseuré fondement humain, que le mespris de la vie. Non seulement le discours de la raison nous y appelle, car pourquoy craindrions nous de perdre une chose, laquelle perdue ne peut estre regrettée ; et, puis que nous sommes menassez de tant de façons de mort, n’y a il pas plus de mal à les craindre toutes, qu’à en soustenir une ? Que chaut-il quand ce soit, puis qu’elle est inevitable ? A celuy qui disoit à Socrates : Les trente tyrans t’ont condamné à la mort.--Et nature a eux, respondit-il. Quelle sottise de nous peiner sur le point du passage à l’exemption de toute peine ! Comme nostre naissance nous apporta la naissance de toutes choses, aussi fera la mort de toutes choses, nostre mort. Parquoy c’est pareille folie de pleurer de ce que d’icy à cent ans nous ne vivrons pas, que de pleurer de ce que nous ne vivions pas il y a cent ans. La mort est origine d’une autre vie. Ainsi pleurasmes-nous : ainsi nous cousta-il d’entrer en cette-cy : ainsi nous despouillasmes-nous de nostre ancien voile, en y entrant. Rien ne peut estre grief, qui n’est qu’une fois. Est ce raison de craindre si long temps chose de si brief temps ! Le long temps vivre et le peu de temps vivre est rendu tout un par la mort. Car le long et le court n’est point aux choses qui ne sont plus. Aristote dit qu’il y a des petites bestes sur la riviere de Hypanis, qui ne vivent qu’un jour. Celle qui meurt à huict heures du matin, elle meurt en jeunesse ; celle qui meurt à cinq heures du soir, meurt en sa decrepitude. Qui de nous ne se moque de voir mettre en consideration d’heur ou de malheur ce moment de durée ? Le plus et le moins en la nostre, si nous la comparons à l’eternité, ou encores à la durée des montagnes, des rivieres, des estoiles, des arbres, et mesmes d’aucuns animaux, n’est pas moins ridicule. Mais nature nous y force. Sortez, dit-elle, de ce monde, comme vous y estes entrez. Le mesme passage que vous fites de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaites le de la vie à la mort. Vostre mort est une des pieces de l’ordre de l’univers. C’est une piece de la vie du monde,

Changeray-je pas pour vous cette belle contexture des choses ? c’est la condition de vostre creation, c’est une partie de vous que la mort : vous vous fuyez vous mesmes. Cettuy vostre estre, que vous jouyssez, est egalement party à la mort et à la vie. Le premier jour de vostre naissance vous achemine à mourir comme à vivre,

Tout ce que vous vivez, vous le desrobez à la vie ; c’est à ses despens. Le continuel ouvrage de vostre vie c’est bastir la mort. Vous estes en la mort pendant que vous estes en vie. Car vous estes apres la mort quand vous n’estes plus en vie. Ou si vous aymez mieux ainsi, vous estes mort apres la vie ; mais pendant la vie vous estes mourant, et la mort touche bien plus rudement le mourant que le mort, et plus vivement et essentiellement. Si vous avez faict vostre proufit de la vie, vous en estes repeu, allez vous en satisfaict,

Si vous n’en avez sçeu user, si elle vous estoit inutile, que vous chault-il de l’avoir perdue, à quoy faire la voulez-vous encores ?

Rursum quod pereat male, et ingratum

La vie n’est de soy ny bien ny mal : c’est la place du bien et du mal selon que vous la leur faictes. Et si vous avez vescu un jour, vous avez tout veu. Un jour est égal à tous jours. Il n’y a point d’autre lumière, ny d’autre nuict. Ce Soleil, cette Lune, ces Estoilles, cette disposition c’est celle mesme que vos ayeuls ont jouye, et qui entretiendra vos arriere-nepveux : Non alium videre patres : aliumve nepotes Aspicient. Et, au pis aller, la distribution et varieté de tous les actes de ma comedie se parfournit en un an. Si vous avez pris garde au branle de mes quatre saisons, elles embrassent l’enfance, l’adolescence, la virilité et la vieillesse du monde. Il a joué son jeu. Il n’y sçait autre finesse que de recomencer. Ce sera tousjours cela mesme,

Je ne suis pas deliberée de vous forger autres nouveaux passetemps,

Quod placeat, nihil

Faites place aux autres, comme d’autres vous l’ont faite. L’equalité est la premiere piece de l’equité. Qui se peut plaindre d’estre comprins, où tous sont comprins ? Aussi avez-vous beau vivre, vous n’en rebattrez rien du temps que vous avez à estre mort : c’est pour neant : aussi long temps serez vous en cet estat là, que vous craignez, comme si vous estiez mort en nourrisse,

Et si vous metteray en tel point, auquel vous n’aurez aucun mescontentement,

Ny ne desirerez la vie que vous plaingnez tant,

La mort est moins à craindre que rien, s’il y avoit quelque chose de moins,

Si minus esse potest

Elle ne vous concerne ny mort ny vif : vif, parce que vous estes : mort, par ce que vous n’estes plus. Nul ne meurt avant son heure. Ce que vous laissez de temps n’estoit non plus vostre que celuy qui s’est passé avant vostre naissance : et ne vous touche non plus,

Où que vostre vie finisse, elle y est toute. L’utilité du vivre n’est pas en l’espace, elle est en l’usage : tel a vescu long temps, qui a peu vescu : attendez vous y pendant que vous y estes. Il gist en vostre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez vescu. Pensiez vous jamais n’arriver là, où vous alliez sans cesse ? encore n’y a il chemin qui n’aye son issue. Et si la compagnie vous peut soulager : le monde ne va-il pas mesme train que vous allez ?

Tout ne branle-il pas vostre branle ? Y a-il chose qui ne vieillisse quant et vous ? Mille hommes, mille animaux et mille autres creatures

A quoy faire y reculez-vous, si vous ne pouvez tirer arriere. Vous en avez assez veu, qui se sont bien trouvez de mourir, eschevant par là des grandes miseres. Mais quelqu’un qui s’en soit mal trouvé, en avez-vous veu ? Si est-ce grande simplesse de condamner chose que vous n’avez esprouvée ny par vous, ny par autre. Pourquoy te pleins-tu de moy et de la destinée ? te faisons-nous tort ? Est ce à toy de nous gouverner, ou nous à toy ? Encore que ton aage ne soit pas achevé, ta vie l’est. Un petit homme est homme entier, comme un grand. Ny les hommes, ny leurs vies ne se mesurent à l’aune. Chiron refusa l’immortalité, informé des conditions d’icelle par le Dieu mesme du temps et de la durée, Saturne, son pere. Imaginez de vray combien seroit une vie perdurable, moins supportable à l’homme et plus pénible, que n’est la vie que je luy ay donnée. Si vous n’aviez la mort, vous me maudiriez sans cesse de vous en avoir privé. J’y ay à escient meslé quelque peu d’amertume pour vous empescher, voyant la commodité de son usage, de l’embrasser trop avidement et indiscretement. Pour vous loger en cette moderation, ny de fuir la vie, ny de refuir à la mort, que je demande de vous, j’ay temperé l’une et l’autre entre la douceur et l’aigreur. J’apprins à Thales, le premier de voz sages, que le vivre et le mourir estoit indifferent : par où, à celuy qui luy demanda pourquoy donc il ne mouroit, il respondit tres-sagement : Par ce qu’il est indifferent. L’eau, la terre, l’air, le feu et autres membres de ce mien bastiment ne sont non plus instrumens de ta vie qu’instrumens de ta mort. Pourquoy crains-tu ton dernier jour ? Il ne confere non plus à ta mort que chascun des autres. Le dernier pas ne faict pas la lassitude : il la declare. Tous les jours vont à la mort, le dernier y arrive. Voilà les bons advertissemens de nostre mere nature. Or j’ay pensé souvent d’où venoit celà, qu’aux guerres le visage de la mort, soit que nous la voyons en nous ou en autruy, nous semble sans comparaison moins effroyable qu’en nos maisons, autrement ce seroit un’ armée de medecins et de pleurars ; et, elle estant tousjours une, qu’il y ait toutesfois beaucoup plus d’asseurance parmy les gens de village et de basse condition qu’és autres. Je croy à la verité que ce sont ces mines et appareils effroyables, dequoy nous l’entournons, qui nous font plus de peur qu’elle : une toute nouvelle forme de vivre, les cris des meres, des femmes et des enfans, la visitation de personnes estonnées et transies, l’assistance d’un nombre de valets pasles et éplorés, une chambre sans jour, des cierges allumez, nostre chevet assiegé de medecins et de prescheurs ; somme, tout horreur et tout effroy autour de nous. Nous voylà des-jà ensevelis et enterrez. Les enfans ont peur de leurs amis mesmes quand ils les voyent masquez, aussi avons-nous. Il faut oster le masque aussi bien des choses, que des personnes : osté qu’il sera, nous ne trouverons au dessoubs que cette mesme mort, qu’un valet ou simple chambriere passerent dernierement sans peur. Heureuse la mort qui oste le loisir aux apprests de tel equipage.

De la force de l’imagination. Chap. XXI .

F Ortis imaginatio generat casum , disent les clercs. Je suis de ceux qui sentent tres-grand effort de l’imagination. chacun en est hurté, mais aucuns en sont renversez. Son impression me perse. Et mon art est de luy eschapper, non pas de luy resister. Je vivroye de la seule assistance de personnes saines et gaies. La veue des angoisses d’autruy m’angoisse materiellement, et a mon sentiment souvent usurpé le sentiment d’un tiers. Un tousseur continuel irrite mon poulmon et mon gosier. Je visite plus mal volontiers les malades ausquels le devoir m’interesse, que ceux ausquels je m’attens moins, et que je considere moins. Je saisis le mal que j’estudie, et le couche en moy. Je ne trouve pas estrange qu’elle donne et les fievres et la mort à ceux qui la laissent faire et qui luy applaudissent. Simon Thomas estoit un grand medecin de son temps. Il me souvient que, me rencontrant un jour chez un riche vieillard pulmonique, et traittant avec luy des moyens de sa guarison, il luy dist que c’en estoit l’un de me donner occasion de me plaire en sa compagnie, et que, fichant ses yeux sur la frescheur de mon visage, et sa pensée sur cette allegresse et vigueur qui regorgeoit de mon adolescence, et remplissant tous ses sens de cet estat florissant en quoy j’estoy, son habitude s’en pourroit amender. Mais il oublioit à dire que la mienne s’en pourroit empirer aussi. Gallus Vibius banda si bien son ame à comprendre l’essence et les mouvemens de la folie, qu’il emporta son jugement hors de son siege, si qu’onques puis il ne l’y peut remettre : et se pouvoit vanter d’estre devenu fol par sagesse. Il y en a qui, de frayeur, anticipent la main du bourreau. Et celuy qu’on debandoit pour luy lire sa grace, se trouva roide mort sur l’eschafaut du seul coup de son imagination. Nous tressuons, nous tremblons, nous pallissons et rougissons aux secousses de nos imaginations et renversez dans la plume sentons nostre corps agité à leur bransle, quelques-fois jusques à en expirer. Et la jeunesse bouillante s’eschauffe si avant en son harnois tout’ endormie, qu’elle assouvit en songe ses amoureux désirs,

Ut quasi transactis saepe omnibus rebus profundant Fluminis ingentes fluctus, vestémque cruentent.

Et encore qu’il ne soit pas nouveau de voir croistre la nuict des cornes à tel qui ne les avoit pas en se couchant : toutesfois l’evenement de Cyppus, Roy d’Italie, est memorable, lequel pour avoir assisté le jour avec grande affection au combat des taureaux, et avoir eu en songe toute la nuict des cornes en la teste, les produisit en son front par la force de l’imagination. La passion donna au fils de Croesus la voix que nature luy avoit refusée. Et Antiochus print la fievre de la beauté de Stratonicé trop vivement empreinte en son ame. Pline dict avoir veu Lucius Cossitius de femme changé en homme le jour de ses nopces. Pontanus et d’autres racontent pareilles metamorphoses advenues en Italie ces siecles passez. Et par vehement desir de luy et de sa mere,

Passant à Victry le Françoys, je peuz voir un homme que l’Evesque de Soissons avoit nommé Germain en confirmation, lequel tous les habitans de là ont cogneu et veu fille, jusques à l’aage de vingt deux ans, nommée Marie. Il estoit à cett’ heure-là fort barbu, et vieil, et point marié. Faisant, dict-il, quelque effort en sautant, ses membres virils se produisirent : et est encore en usage, entre les filles de là, une chanson, par laquelle elles s’entradvertissent de ne faire point de grandes enjambées, de peur de devenir garçons, comme Marie Germain. Ce n’est pas tant de merveille, que cette sorte d’accident se rencontre frequent : car si l’imagination peut en telles choses, elle est si continuellement et si vigoureusement attachée à ce subject, que, pour n’avoir si souvent à rechoir en mesme pensée et aspreté de desir, elle a meilleur compte d’incorporer, une fois pour toutes, cette virile partie aux filles.

Les uns attribuent à la force de l’imagination les cicatrices du Roy Dagobert et de Sainct François. On dict que les corps s’en-enlevent telle fois de leur place. Et Celsus recite d’un Prebstre, qui ravissoit son ame en telle extase, que le corps en demeuroit longue espace sans respiration et sans sentiment. Sainct Augustin en nomme un autre, à qui il ne falloit que faire ouir des cris lamentables et plaintifs, soudain il defailloit et s’emportoit si vivement hors de soy, qu’on avoit beau le tempester et hurler, et le pincer, et le griller, jusques à ce qu’il fut resuscité : lors il disoit avoir ouy des voix, mais comme venant de loing, et s’apercevoit de ses eschaudures et meurtrissures. Et ce que ce ne fust une obstination apostée contre son sentiment, cela le montroit, qu’il n’avoit cependant ny poulx ny haleine. Il est vray semblable que le principal credit des miracles, des visions, des enchantemens et de tels effects extraordinaires, vienne de la puissance de l’imagination agissant principalement contre les ames du vulgaire, plus molles. On leur a si fort saisi la creance, qu’ils pensent voir ce qu’ils ne voyent pas. Je suis encore de cette opinion, que ces plaisantes liaisons, dequoy nostre monde se voit si entravé, qu’il ne se parle d’autre chose, ce sont volontiers des impressions de l’apprehension et de la crainte. Car je sçay par experience, que tel, de qui je puis respondre, comme de moy mesme, en qui il ne pouvoit choir soupçon aucune de foiblesse, et aussi peu d’enchantement, ayant ouy faire le conte à un sien compagnon, d’une defaillance extraordinaire, en quoy il estoit tombé sur le point, qu’il en avoit le moins de besoin, se trouvant en pareille occasion, l’horreur de ce conte lui vint à coup si rudement frapper l’imagination, qu’il en encourut une fortune pareille ; et de là en hors fut subjet à y rechoir : ce villain souvenir de son inconvenient le gourmandant et tyrannisant. Il trouva quelque remede à cette resverie par une autre resverie. C’est que, advouant luy mesmes et preschant avant la main cette sienne subjection, la contention de son ame se soulageoit sur ce, qu’apportant ce mal comme attendu, son obligation en amoindrissoit et luy en poisoit moins. Quand il a eu loy, à son chois, sa pensée desbrouillée et desbandée, son corps se trouvant en son deu de le faire lors premierement tenter, saisir et surprendre à la cognoissance d’autruy, il s’est guari tout net à l’endroit de ce subjet. A qui on a esté une fois capable, on n’est plus incapable, si non par juste faiblesse. Ce malheur n’est à craindre qu’aux entreprinses, où nostre ame se trouve outre mesure tandue de desir et de respect, et notamment si les commoditez se rencontrent imprévues et pressantes : on n’a pas moyen de se ravoir de ce trouble. J’en sçay, à qui il a servi d’y apporter le corps mesme commencé à ressasier d’ailleurs, pour endormir l’ardeur de cette fureur, et qui par l’aage se trouve moins impuissant de ce qu’il est moins puissant. Et tel autre à qui il a servi aussi qu’un amy l’ayt asseuré d’estre fourni d’une contrebatterie d’enchantemens certains à le preserver. Il vaut mieux que je die comment ce fut. Un comte de tres bon lieu de qui j’estoye fort privé, se mariant avec une belle dame qui avoit esté poursuivie de tel qui assistoit à la feste, mettoit en grand peine ses amis et nommément une vieille dame, sa parente, qui presidoit à ces nopces et les faisoit chez elle, craintive de ces sorcelleries : ce qu’elle me fit entendre. Je la priay s’en reposer sur moy. J’avoye de fortune en mes coffres certaine petite pièce d’or platte, où estoient gravées quelques figures celestes, contre le coup de soleil et oster la douleur de teste : la logeant à point sur la cousture du test ; et, pour l’y tenir, elle estoit cousue à un ruban propre à rattacher souz le menton. Resverie germaine à celle de quoy nous parlons. Jacques Peletier m’avoit faict ce present singulier. J’advisay d’en tirer quelque usage. Et dis au comte qu’il pourroit courre fortune comme les autres : y ayant là des hommes pour luy en vouloir prester d’une ; mais que hardiment il s’allast coucher ; que je luy feroy un tour d’amy ; et n’espargneroys à son besoin un miracle, qui estoit en ma puissance, pourveu que, sur son honneur, il me promist de le tenir tres-fidelement secret ; seulement, comme sur la nuit on iroit luy porter le resveillon, s’il luy estoit mal allé, il me fit un tel signe. Il avoit eu l’ame et les oreilles si battues, qu’il se trouva lié du trouble de son imagination, et me fit son signe. Je luy dis lors, qu’il se levast souz couleur de nous chasser, et prinst en se jouant la robbe de nuict que j’avoye sur moy (nous estions de taille fort voisine) et s’en vestist, tant qu’il auroit exécuté mon ordonnance, qui fut : quand nous serions sortis, qu’il se retirast à tomber de l’eau ; dist trois fois telles oraisons, et fist tels mouvemens ; qu’à chascune de ces trois fois, il ceignist le ruban que je luy mettoys en main, et couchast bien soigneusement la médaille qui y estoit attachée, sur ses roignons, la figure en telle posture ; cela faict, ayant bien estreint ce ruban pour qu’il ne se peust ny desnouer, ny mouvoir de sa place, que en toute asseurance il s’en retournast à son prix faict, et n’oubliast de rejetter ma robbe sur son lict, en maniere qu’elle les abriast tous deux. Ces singeries sont le principal de l’effect : nostre pensée ne se pouvant desmesler que moyens si estranges ne viennent de quelqu’abstruse science. Leur inanité leur donne poids et reverence. Somme, il fut certain que mes characteres se trouverent plus Veneriens que Solaires, plus en action qu’en prohibition. Ce fut une humeur prompte et curieuse qui me convia à tel effect, esloigné de ma nature. Je suis ennemy des actions subtiles et feintes et hay la finesse, en mes mains, non seulement recreative, mais aussi profitable. Si l’action n’est vicieuse, la routte l’est. Amasis, Roy d’Égypte, espousa Laodice tres-belle fille Grecque : et luy, qui se montroit gentil compagnon par tout ailleurs, se trouva court ? à jouïr d’elle, et menaça de la tuer, estimant que ce fust quelque sorcerie. Comme és choses qui consistent en fantasie, elle le rejetta à la devotion, et, ayant faict ses voeus et promesses à Venus, il se trouva divinement remis des la premiere nuit d’empres ses oblations et sacrifices. Or elles ont tort de nous recueillir de ces contenances mineuses, querelleuses et fuyardes, qui nous esteignent en nous allumant. La bru de Pythagoras disoit que la femme qui se couche avec un homme, doit avec la cotte laisser aussy la honte, et la reprendre avec le cotillon. L’ame de l’assaillant, troublée de plusieurs diverses allarmes, se perd aisement : et à qui l’imagination a faict une fois souffrir cette honte (et elle ne le fait souffrir qu’aux premieres accointances, d’autant qu’elles sont plus bouillantes et aspres, et aussi qu’en cette premiere connoissance, on craint beaucoup plus de faillir) ayant mal commencé, il entre en fievre et despit de cet accident qui luy dure aux occasions suivantes. Les mariez, le temps estant tout leur, ne doivent ny presser, ny taster leur entreprinse, s’ils ne sont prests ; et vaut mieux faillir indecemment à estreiner la couche nuptiale, pleine d’agitation et de fievre, attandant une et une autre commodité plus privée et moins allarmée, que de tomber en une perpetuelle misere, pour s’estre estonné et desesperé du premier refus. Avant la possession prinse, le patient se doit à saillies et divers temps legerement essayer et offrir, sans se piquer et opiniastrer à se convaincre définitivement soy-mesme. Ceux qui sçavent leurs membres de nature dociles, qu’ils se soignent seulement de contre-pipper leur fantasie.

On a raison de remarquer l’indocile liberté de ce membre, s’ingerant si importunement, lors que nous n’en avons que faire, et defaillant si importunement, lors que nous en avons le plus affaire, et contestant de l’authorité si imperieusement avec nostre volonté, refusant avec tant de fierté et d’obstination noz solicitations et mentales et manuelles. Si toutesfois en ce qu’on gourmande sa rebellion, et qu’on en tire preuve de sa condemnation, il m’avoit payé pour plaider sa cause : à l’adventure mettroy-je en souspeçon noz autres membres, ses compagnons, de luy estre allé dresser, par belle envie de l’importance et douceur de son usage, cette querelle apostée, et avoir par complot armé le monde à l’encontre de luy : le chargeant malignement seul de leur faute commune. Car je vous donne à penser, s’il y a une seule des parties de nostre corps qui ne refuse à nostre volonté souvent son operation, et qui souvent ne l’exerce contre nostre volonté. Elles ont chacune des passions propres, qui les esveillent et endorment, sans nostre congé. A quant de fois tesmoignent les mouvemens forcez de nostre visage les pensées que nous tenions secrettes, et nous trahissent aus assistans. Cette mesme cause qui anime ce membre, anime aussi sans nostre sceu le coeur, le poulmon et le pouls : la veue d’un object agreable respandant imperceptiblement en nous la flamme d’une emotion fievreuse. N’y a-il que ces muscles et ces veines qui s’elevent et se couchent sans l’adveu, non seulement de nostre volonté, mais aussi de nostre pensée ? Nous ne commandons pas à nos cheveux de se herisser, et à nostre peau de fremir de desir ou de crainte. La main se porte souvent où nous ne l’envoyons pas. La langue se transit, et la voix se fige à son heure. Lors mesme que, n’ayans de quoy frire, nous le luy deffendrions volontiers, l’appetit de manger et de boire ne laisse pas d’esmouvoir les parties qui luy sont subjettes, ny plus ny moins que cet autre appetit : et nous abandonne de mesme, hors de propos, quand bon luy semble. Les utils qui servent à descharger le ventre, ont leurs propres dilatations et compressions, outre et contre nostre advis, comme ceux-cy destinez à descharger nos roignons. Et ce que, pour autorizer la toute puissance de nostre volonté, Sainct Augustin allegue avoir veu quelqu’un qui commandoit à son derriere autant de pets qu’il en vouloit, et que Vives, son glossateur, encherit d’un autre exemple de son temps, de pets organizez suivants le ton des vers qu’on leur prononçoit, ne suppose non plus pure l’obeissance de ce membre : Car en est il ordinairement de plus indiscret et tumultuaire. Joint que j’en sçay un si turbulent et revesche, qu’il y a quarante ans qu’il tient son maistre à peter d’une haleine et d’une obligation constante et irremittente, et le menne ainsin à la mort.

Mais nostre volonté, pour les droits de qui nous mettons en avant ce reproche, combien plus vraysemblablement la pouvons-nous marquer de rebellion et sedition par son desreiglement et desobeissance ! Veut-elle tousjours ce que nous voudrions qu’elle voulsist ? Ne veut-elle pas souvent ce que nous luy prohibons de vouloir : et à nostre evident dommage ? Se laisse-elle non plus mener aux conclusions de nostre raison ; En fin je diroy pour monsieur ma partie, que plaise à considerer, qu’en ce faict, sa cause estant inseparablement conjointe à un consort et indistinctement, on ne s’adresse pourtant qu’à luy, et par des arguments et charges telles, veu la condition des parties, qu’elles ne peuvent aucunement apartenir ny concerner son-dit consort. Partant se void l’animosité et illegalité manifeste des accusateurs. Quoy qu’il en soit, protestant que les advocats et juges ont beau quereller et sentencier, nature tirera cependant son train : qui n’auroit faict que raison, quand ell’ auroit doué ce membre de quelque particulier privilege, autheur du seul ouvrage immortel des mortels. Pour tant est à Socrates action divine que la generation ; et amour, desir d’immortalité, et Daemon immortel luy-mesmes. Tel, à l’adventure, par cet effect de l’imagination, laisse icy les escruelles, que son compagnon raporte en Espaigne. Voylà pourquoy, en telles choses, l’on a accoustumé de demander une ame preparée. Pourquoy practicquent les medecins avant main la creance de leur patient avec tant de fauces promesses de sa guerison, si ce n’est afin que l’effect de l’imagination supplisse l’imposture de leur aposeme ? Ils sçavent qu’un des maistres de ce mestier leur a laissé par escrit, qu’il s’est trouvé des hommes à qui la seule veue de la Medecine faisoit l’operation. Et tout ce caprice m’est tombé presentement en main, sur le conte que me faisoit un domestique apotiquaire de feu mon pere, homme simple et Souysse, nation peu vaine et mensongiere, d’avoir cogneu long temps un marchand à Toulouse, maladif et subject à la pierre, qui avoit souvent besoing de clisteres ; et se les faisoit diversement ordonner aux medecins, selon l’occurrence de son mal. Apportez qu’ils estoyent, il n’y avoit rien obmis des formes accoustumées : souvent il tastoit s’ils estoyent trop chauds. Le voylà couché, renversé, et toutes les approches faictes, sauf qu’il ne s’y faisoit aucune injection. L’apotiquaire retiré apres cette ceremonie, le patient accommodé, comme s’il avoit veritablement pris le clystere, il en sentoit pareil effect à ceux qui les prennent. Et si le medecin n’en trouvoit l’operation suffisante, il luy en redonnoit deux ou trois autres, de mesme forme. Mon tesmoin jure que, pour espargner la despence (car il les payoit, comme s’il les eut receus), la femme de ce malade ayant quelquefois essayé d’y faire seulement mettre de l’eau tiede, l’effect en descouvrit la fourbe, et pour avoir trouvé ceux là inutiles, qu’il fausit revenir à la premiere façon. Une femme, pensant avoir avalé un’ esplingue avec son pain, crioit et se tourmentoit comme ayant une douleur insupportable au gosier, où elle pensoit la sentir arrestée ; mais par ce qu’il n’y avoit ny enfleure ny alteration par le dehors, un habil’homme, ayant jugé que ce n’estoit que fantasie et opinion, prise de quelque morceau de pain qui l’avoit piquée en passant, la fit vomir et jetta à la desrobée dans ce qu’elle rendit, une esplingue tortue. Cette femme, cuidant l’avoir rendue, se sentit soudain deschargée de sa douleur. Je sçay qu’un gentil’homme, ayant traicté chez luy une bonne compagnie, se vanta trois ou quatre jours apres par maniere de jeu (car il n’en estoit rien) de leur avoir faict menger un chat en paste : dequoy une damoyselle de la troupe print telle horreur, qu’en estant tombée en un grand dévoyement d’estomac et fievre, il fut impossible de la sauver. Les bestes mesmes se voyent comme nous subjectes à la force de l’imagination. Tesmoing les chiens, qui se laissent mourir de dueil de la perte de leurs maistres. Nous les voyons aussi japper et tremousser en songe, hannir les chevaux et se débatre. Mais tout cecy se peut raporter à l’estroite cousture de l’esprit et du corps s’entre-communiquants leurs fortunes. C’est autre chose que l’imagination agisse quelque fois, non contre son corps seulement, mais contre le corps d’autruy. Et tout ainsi qu’un corps rejette son mal à son voisin, comme il se voit en la peste, en la verolle et au mal des yeux, qui se chargent de l’un à l’autre :

spectant oculi laesos, laeduntur et ipsi : Multaque corporibus

pareillement l’imagination esbranlée avecques vehemence, eslance des traits, qui puissent offencer l’object estrangier. L’ancienneté a tenu de certaines femmes en Scythie, qu’animées et courroussées contre quelqu’un, elles le tuoient du seul regard. Les tortues et les autruches couvent leurs oeufs de la seule veue, signe qu’ils y ont quelque vertu ejaculatrice. Et quant aux sorciers, on les dit avoir des yeux offensifs et nuisans,

Ce sont pour moy mauvais respondans, que magiciens. Tant y a que nous voyons par experience les femmes envoyer aux corps des enfans qu’elles portent au ventre des marques de leurs fantasies, tesmoing celle qui engendra le more. Et il fut presenté à Charles Roy de Boheme et Empereur une fille d’aupres de Pise, toute velue et herissée, que sa mere disoit avoir esté ainsi conceue, à cause d’un’ image de Sainct Jean Baptiste pendue en son lit. Des animaux il en est de mesmes, tesmoing les brebis de Jacob, et les perdris et les lievres, que la neige blanchit aux montaignes. On vit dernierement chez moy un chat guestant un oyseau au haut d’un arbre, et, s’estans fichez la veue ferme l’un contre l’autre quelque espace de temps, l’oyseau s’estre laissé choir comme mort entre les pates du chat, ou ennyvré par sa propre imagination, ou attiré par quelque force atractive du chat. Ceux qui ayment la volerie, ont ouy faire le conte du fauconnier qui, arrestant obstinément sa veue contre un milan en l’air, gageoit de la seule force de sa veue le ramener contre-bas : et le faisoit, à ce qu’on dit. Car les Histoires que j’emprunte, je les renvoye sur la conscience de ceux de qui je les prens. Les discours sont à moy, et se tienent par la preuve de la raison, non de l’expérience : chacun y peut joindre ses exemples : et qui n’en a point, qu’il ne laisse pas de croire qu’il en est, veu le nombre et varieté des accidens. non advenu, à Paris ou à Rome, à Jean ou à Pierre, c’est non advenu, a Paris ou a Rome, a Jean ou a Pierre, c’est toujours un tour de l’humaine capacite, duquel je suis utilement advisé par ce recit. Je le voy et en fay mon profit egalement en umbre qu’en corps. Et aux diverses leçons qu’ont souvent les histoires, je prens à me servir de celle qui est la plus rare et memorable. Il y a des autheurs, desquels la fin c’est dire les evenemens. La mienne, si j’y sçavoye advenir, seroit dire sur ce qui peut advenir. Il est justement permis aux escholes de supposer des similitudes, quand ils n’en ont point. Je n’en fay pas ainsi pourtant, et surpasse de ce costé là en religion superstitieuse toute foy historialle. Aux exemples que je tire ceans, de ce que j’ay ouï, faict ou dict, je me suis defendu d’oser alterer jusques aux plus legeres et inutiles circonstances. Ma conscience ne falsifie pas un iota, ma science je ne sçay. Sur ce propos, j’entre par fois en pensée qu’il puisse assez bien convenir à un Theologien, à un philosophe, et telles gens d’exquise et exacte conscience et prudence, d’escrire l’histoire. Comment peuvent ils engager leur foy sur une foy populaire ? Comment respondre des pensées de personnes incognues et donner pour argent contant leurs conjectures ? Des actions à divers membres, qui se passent en leur presence, ils refuseroient d’en rendre tesmoignage, assermentez par un juge : et n’ont homme si familier, des intentions duquel ils entreprennent de pleinement respondre. Je tien moins hazardeux d’escrire les choses passées que presentes : d’autant que l’escrivain n’a à rendre compte que d’une verité empruntée. Aucuns me convient d’escrire les affaires de mon temps, estimant que je les voy d’une veue moins blessée de passion qu’un autre, et de plus pres, pour l’accez que fortune m’a donné aux chefs de divers partis. Mais ils ne disent pas que, pour la gloire de Salluste, je n’en prendroys pas la peine : ennemy juré d’obligation, d’assiduité, de constance ; qu’il n’est rien si contraire à mon stile qu’une narration estendue : je me recouppe si souvent à faute d’haleine, je n’ay ny composition, ny explication qui vaille, ignorant au-delà d’un enfant des frases et vocables qui servent aux choses plus communes ; pourtant ay-je prins à dire ce que je sçay dire, accommodant la matiere à ma force ; si j’en prenois qui me guidast, ma mesure pourroit faillir à la sienne ; que ma liberté, estant si libre, j’eusse publié des jugemens, à mon gré mesme et selon raison, illegitimes et punissables. Plutarche nous diroit volontiers de ce qu’il en a faict, que c’est l’ouvrage d’autruy, que ses exemples soient en tout et par tout veritables ; qu’ils soient utiles à la postérité, et presentez d’un lustre qui nous esclaire à la vertu, que c’est son ouvrage. Il n’est pas dangereux, comme en une drogue medicinale, en un compte ancien, qu’il soit ainsin ou ainsi.

Le profit de l’un est dommage de l’autre. Chap. XII .

D E mades Athenien condamna un homme de sa ville, qui faisoit mestier de vendre les choses necessaires aux enterremens, soubs tiltre de ce qu’il en demandoit trop de profit, et que ce profit ne luy pouvoit venir sans la mort de beaucoup de gens. Ce jugement semble estre mal pris, d’autant qu’il ne se fait aucun profit qu’au dommage d’autruy, et qu’à ce conte il faudroit condamner toute sorte de guein. Le marchand ne fait bien ses affaires qu’à la débauche de la jeunesse ; le laboureur, à la cherté des bleds ; l’architecte, à la ruine des maisons ; les officiers de la justice, aux procez et querelles des hommes ; l’honneur mesme et pratique des ministres de la religion se tire de nostre mort et de nos vices. Nul medecin ne prent plaisir à la santé de ses amis mesmes, dit l’ancien Comique Grec, ny soldat à la paix de sa ville : ainsi du reste. Et qui pis est, que chacun se sonde au dedans, il trouvera que nos souhaits interieurs pour la plus part naissent et se nourrissent aux despens d’autruy. Ce que considerant, il m’est venu en fantasie, comme nature ne se dement point en cela de sa generale police, car les Physiciens tiennent que la naissance, nourrissement et augmentation de chaque chose, est l’alteration et corruption d’un’ autre :

Nam quodcunque suis mutatum finibus exit, Continuo hoc mors est illius, quod fuit ante.

De la coustume & de ne changer aisément une loy receüe. Chap. XIII .

C E lvy me semble avoir tres-bien conceu la force de la coustume, qui premier forgea ce conte, qu’une femme de village, ayant apris de caresser et porter entre ses bras un veau des l’heure de sa naissance, et continuant tousjours à ce faire, gaigna cela par l’accoustumance, que tout grand beuf qu’il estoit, elle le portoit encore. Car c’est à la verité une violente et traistresse maistresse d’escole, que la coustume. Elle establit en nous, peu à peu, à la desrobée, le pied de son authorité : mais par ce doux et humble commencement, l’ayant rassis et planté avec l’ayde du temps, elle nous descouvre tantost un furieux et tyrannique visage, contre lequel nous n’avons plus la liberté de hausser seulement les yeux. Nous luy voyons forcer, tous les coups, les reigles de nature. Usus efficacissimus rerum omnium magister. J’en croy l’antre de Platon en sa Republique, et croy les medecins, qui quitent si souvent à son authorité les raisons de leur art ; et ce Roy qui, par son moyen, rengea son estomac à se nourrir de poison ; et la fille qu’Albert recite s’estre accoustumée à vivre d’araignées. Et en ce monde des Indes nouvelles on trouva des grands peuples et en fort divers climats, qui en vivoient, en faisoient provision, et les apastoient, comme aussi des sauterelles, formiz, laizards, chauvessouriz, et fut un crapault vendu six escus en une necessité de vivres ; ils les cuisent et apprestent à diverses sauces. Il en fut trouvé d’autres ausquels noz chairs et noz viandes estoyent mortelles et venimeuses. Consuetudinis magna vis est. Pernoctant venatores in nive ; in montibus uri se patiuntur. Pugiles coestibus contusi ne ingemiscunt quidem. Ces exemples estrangers ne sont pas estranges, si nous considerons, ce que nous essayons ordinairement, combien l’accoustumance hebete nos sens. Il ne nous faut pas aller cercher ce qu’on dit des voisins des cataractes du Nil, et ce que les philosophes estiment de la musique celeste, que les corps de ces cercles, estant solides et venant à se lescher et frotter l’un à l’autre en roullant, ne peuvent faillir de produire une merveilleuse harmonie, aux couppures et muances de laquelle se manient les contours et changements des caroles des astres ; mais qu’universellement les ouïes des creatures, endormies comme celles des Aegiptiens par la continuation de ce son, ne le peuvent appercevoir, pour grand qu’il soit. Les mareschaux, meulniers, armuriers ne sçauroient durer au bruit qui les frappe, s’ils s’en estonnoient comme nous. Mon collet de fleurs sert à mon nez, mais, apres que je m’en suis vestu trois jours de suitte, il ne sert qu’aux nez assistants. Cecy est plus estrange, que, nonobstant des longs intervalles et intermissions, l’accoustumance puisse joindre et establir l’effect de son impression sur noz sens : comme essayent les voisins des clochiers. Je loge chez moy en une tour où à la diane et à la retraitte, une fort grosse cloche sonne tous les jours l’Ave Maria. Ce tintamarre effraye ma tour mesme : et, aux premiers jours me semblant insupportable, en peu de temps m’apprivoise, de maniere que je l’oy sans offense et souvent sans m’en esveiller. Platon tansa un enfant qui jouoit aux noix. Il luy respondit : Tu me tanses de peu de chose.--L’accoustumance, repliqua Platon, n’est pas chose de peu. Je trouve que nos plus grands vices prennent leur ply de nostre plus tendre enfance, et que nostre principal gouvernement est entre les mains des nourrices. C’est passetemps aux meres de veoir un enfant tordre le col à un poulet, et s’esbatre à blesser un chien et un chat ; et tel pere est si sot de prendre à bon augure d’une ame martiale, quand il voit son fis gourmer injurieusement un païsant ou un laquay qui ne se defend point, et à gentillesse, quand il le void affiner son compagnon par quelque malicieuse desloyauté et tromperie. Ce sont pourtant les vrayes semences et racines de la cruauté, de la tyrannie, de la trahyson : elles se germent là, et s’eslevent apres gaillardement, et profittent à force entre les mains de la coustume. Et est une tres dangereuse institution d’excuser ces villaines inclinations par la foiblesse de l’aage et legiereté du subjet. Premierement c’est nature qui parle, de qui la voix est lors plus pure et plus forte qu’elle est plus gresle. Secondement la laideur de la piperie ne despend pas de la difference des escuts aux esplingues. Elle despend de soy. Je trouve bien plus juste de conclurre ainsi : Pourquoy ne tromperoit il aux escus, puis qu’il trompe aux esplingues ? que, comme ils font : Ce n’est qu’aux esplingues, il n’auroit garde de le faire aux escutz. Il faut apprendre soigneusement aux enfans de haïr les vices de leur propre contexture, et leur en faut apprendre la naturelle difformité, à ce qu’ils les fuient, non en leur action seulement, mais sur tout en leur coeur ; que la pensée mesme leur en soit odieuse, quelque masque qu’ils portent. Je sçay bien que, pour m’estre duict en ma puerilité de marcher tousjours mon grand et plein chemin, et avoir eu à contrecoeur de mesler ny tricotterie ny finesse à mes jeux enfantins, comme de vray il faut noter que les jeux des enfans ne sont pas jeux, et les faut juger en eux comme leurs plus serieuses actions, il n’est passetemps si leger où je n’apporte du dedans, d’une propension naturelle, et sans estude, une extreme contradiction à tromper. Je manie les chartes pour les doubles et tien compte, comme pour les doubles doublons, lors que le gaigner et le perdre contre ma femme et ma fille m’est indifferent, comme lors qu’il y va de bon. En tout et par tout il y a assés de mes yeux à me tenir en office : il n’y en a point qui me veillent de si pres, ny que je respecte plus. Je viens de voir chez moy un petit homme natif de Nantes, né sans bras, qui a si bien façonné ses pieds au service que luy devoyent les mains, qu’ils en ont à la verité à demy oublié leur office naturel. Au demourant il les nomme ses mains, il trenche, il charge un pistolet et le lache, il enfille son eguille, il coud, il escrit, il tire le bonnet, il se peigne, il joue aux cartes et aux dez, et les remue avec autant de dexterité que sçauroit faire quelqu’autre ; l’argent que je luy ay donné (car il gaigne sa vie à se faire voir), il l’a emporté en son pied, comme nous faisons en nostre main. J’en vy un autre, estant enfant, qui manioit un’ espée à deux mains et un’ hallebarde, du pli du col, à faute de mains, les jettoit en l’air et les reprenoit, lançoit une dague, et faisoit craqueter un foet aussi bien que charretier de France. Mais on decouvre bien mieux ses effets aux estranges impressions, qu’elle fait en nos ames, où elle ne trouve pas tant de resistance. Que ne peut elle en nos jugemens et en nos creances ? Y a il opinion si bizarre (je laisse à part la grossiere imposture des religions, dequoy tant de grandes nations et tant de suffisans personnages se sont veux enyvrez : car cette partie estant hors de nos raisons humaines, il est plus excusable de s’y perdre, à qui n’y est extraordinairement esclairé par faveur divine) mais d’autres opinions y en a il de si estranges, qu’elle n’aye planté et estably par loix és regions que bon luy a semblé ? Et est tres-juste cette ancienne exclamation : Non pudet physicum, id est speculatorem venatoremque naturae, ab animis consuetudine imbutis quaerere testimonium veritatis. J’estime qu’il ne tombe en l’imagination humaine aucune fantasie si forcenée, qui ne rencontre l’exemple de quelque usage public, et par consequent que nostre discours n’estaie et ne fonde. Il est des peuples où on tourne le doz à celuy qu’on salue, et ne regarde l’on jamais celuy qu’on veut honorer. Il en est où, quand le Roy crache, la plus favorie des dames de sa Cour tend la main ; et en autre nation les plus apparents qui sont autour de luy, se baissent à terre pour amasser en du linge son ordure. Desrobons icy, la place d’un compte. Un Gentil-homme François se mouchoit tousjours de sa main : chose tres-ennemie de nostre usage. Defendant là-dessus son faict (et estoit fameux en bonnes rencontres) il me demanda quel privilege avoit ce salle excrement que nous allassions lui apprestant un beau linge delicat à le recevoir, et puis, qui plus est, à l’empaqueter et serrer soigneusement sur nous ; que cela devoit faire plus de horreur et de mal au cœur, que de le voir verser où que ce fust, comme nous faisons tous autres excremens. Je trouvay qu’il ne parloit pas du tout sans raison : et m’avoit la coustume osté l’appercevance de cette estrangeté, laquelle pourtant nous trouvons si hideuse, quand elle est recitée d’un autre païs. Les miracles sont selon l’ignorance en quoy nous sommes de la nature, non selon l’estre de la nature. L’assuefaction endort la veue de nostre jugement. Les barbares ne nous sont de rien plus merveilleux, que nous sommes à eux, ny avec plus d’occasion : comme chacun advoueroit, si chacun sçavoit, apres s’estre promené par ces nouveaux exemples, se coucher sur les propres, et les conferer sainement. La raison humaine est une teinture infuse environ de pareil pois à toutes nos opinions et mœurs, de quelque forme qu’elles soient : infinie en matiere, infinie en diversité. Je m’en retourne. Il est des peuples où sauf sa femme et ses enfans aucun ne parle au Roy que par sarbatane. En une mesme nation et les Vierges montrent à descouvert leurs parties honteuses, et les mariées les couvrent et cachent soigneusement ; à quoy cette autre coustume qui est ailleurs a quelque relation : la chasteté n’y est en pris que pour le service du mariage, car les filles se peuvent abandonner à leur poste, et, engroissées, se faire avorter par medicamens propres, au veu d’un chacun. Et ailleurs, si c’est un marchant qui se marie, tous les marchans conviez à la nopce couchent avec l’espousée avant luy ; et plus il y en a, plus a elle d’honneur et de recommandation de fermeté et de capacité ; si un officier se marie, il en va de mesme ; de mesme si c’est un noble, et ainsi des autres, sauf si c’est un laboureur ou quelqu’un du bas peuple : car lors c’est au Seigneur à faire ; et si, on ne laisse pas d’y recommander estroitement la loyauté, pendant le mariage. Il en est où il se void des bordeaux publicz de masles, voire et des mariages ; où les femmes vont à la guerre quand et leurs maris, et ont rang, non au combat seulement, mais aussi au commandement. Où non seulement les bagues se portent au nez, aux levres, aux joues, et aux orteils des pieds, mais des verges d’or bien poisantes, au travers des tetins et des fesses. Où en mangeant on s’essuye les doigts aux cuisses et à la bourse des genitoires et à la plante des pieds. Où les enfans ne sont pas heritiers, ce sont les freres et nepveux ; et ailleurs les nepveux seulement, sauf en la succession du Prince. Où pour reigler la communauté des biens, qui s’y observe, certains Magistrats souverains ont charge universelle de la culture des terres et de la distribution des fruits, selon le besoing d’un chacun. Où l’on pleure la mort des enfans, et festoye l’on celle des vieillarts. Où ils couchent en des licts dix ou douze ensemble avec leurs femmes. Où les femmes qui perdent leurs maris par mort violente se peuvent remarier, les autres non. Où l’on estime si mal de la condition des femmes, qu’on y tue les femelles qui y naissent, et achepte l’on des voisins des femmes pour le besoing. Où les maris peuvent repudier sans alleguer aucune cause, les femmes non pour cause quelconque. Où les maris ont loy de les vendre si elles sont steriles. Où ils font cuire le corps du trespassé, et puis piler, jusques à ce qu’il se forme comme en bouillie laquelle ils meslent à leur vin, et la boivent. Où la plus desirable sepulture est d’estre mangé des chiens, ailleurs des oiseaux. Où l’on croit que les ames heureuses vivent en toute liberté, en des champs plaisans, fournis de toutes commoditez ; et que ce sont elles qui font cet echo que nous oyons. Où ils combatent en l’eau, et tirent seurement de leurs arcs en nageant. Où, pour signe de subjection, il faut hausser les espaules et baisser la teste, et deschausser ses souliers quand on entre au logis du Roy. Où les Eunuques qui ont les femmes religieuses en garde, ont encore le nez et lèvres à dire, pour ne pouvoir estre aymez ; et les prestres se crevent les yeux pour accointer leurs demons, et prendre les oracles. Où chacun faict un Dieu de ce qui luy plaist, le chasseur d’un lyon ou d’un renard, le pescheur de certain poisson, et des Idoles de chaque action ou passion humaine : le soleil, la lune, et la terre sont les dieux principaux ; la forme de jurer c’est toucher la terre, regardant le soleil ; et y mange l’on la chair et le poisson crud. Où le grand serment, c’est jurer le nom de quelque homme trespassé qui a esté en bonne reputation au païs, touchant de la main sa tumbe. Où les estrenes annuelles que le Roy envoye aux princes ses vasseaux, c’est du feu. L’ambassadeur qui l’apporte, arrivant, l’ancien feu est esteint tout par tout en la maison. Et de ce feu nouveau, le peuple despendant de ce prince en doit venir prendre chacun pour soy, sur peine de crime de leze majesté. Où quand le Roy, pour s’adonner du tout à la devotion (comme ils font souvent), se retire de sa charge, son premier successeur est obligé d’en faire autant, et passe le droit du Royaume au troisieme successeur. Où l’on diversifie la forme de la police, selon que les affaires le requierent : on depose le Roy quand il semble bon, et substitue l’on des anciens à prendre le gouvernement de l’estat et le laisse l’on par fois aussi és mains de la commune. Où hommes et femmes sont circoncis et pareillement baptisés. Où le soldat qui en un ou divers combats est arrivé à presenter à son Roy sept testes d’ennemis, est faict noble. Où l’on vit soubs cette opinion si rare et incivile de la mortalité des ames. Où les femmes s’accouchent sans plaincte et sans effroy. Où les femmes en l’une et l’autre jambe portent des greves de cuivre ; et, si un pouil les mord, sont tenues par devoir de magnanimité de le remordre ; et n’osent espouser, qu’elles n’ayent offert à leur Roy, s’il veut de leur pucellage. Où l’on salue mettant le doigt à terre, et puis le haussant vers le ciel. Où les hommes portent les charges sur la teste, les femmes sur les espaules : elles pissent debout, les hommes accroupis. Où ils envoient de leur sang en signe d’amitié, et encensent comme les Dieux les hommes qu’ils veulent honnorer. Où non seulement jusques au quatriesme degré, mais en aucun plus esloingné, la parenté n’est soufferte aux mariages. Où les enfans sont quatre ans en nourrisse, et souvent douze : et là mesme, il est estimé mortel de donner à l’enfant à tetter tout le premier jour. Où les peres ont charge du chastiment des masles ; et les meres à part, des femelles : et est le chastiment de les fumer, pendus par les pieds. Où on faict circoncire les femmes. Où l’on mange toute sorte d’herbes, sans autre discretion que de refuser celles qui leur semblent avoir mauvaise senteur. Où tout est ouvert, et les maisons pour belles et riches qu’elles soyent, sans porte, sans fenestre, sans coffre qui ferme ; et sont les larrons doublement punis qu’ailleurs. Où ils tuent les pouils avec les dents comme les Magots, et trouvent horrible de les voir escacher soubs les ongles. Où l’on ne couppe en toute la vie ny poil ni ongle ; ailleurs où l’on ne couppe que les ongles de la droicte, celles de la gauche se nourrissent par gentillesse. Où ils nourrissent tout le poil du corps du costé droit, tant qu’il peut croistre, et tiennent ras le poil de l’autre costé. Et en voisines provinces celle icy nourrit le poil de devant, cette là le poil de derriere, et rasent l’oposite. Où les peres prestent leurs enfans, les maris leurs femmes, à jouyr aux hostes, en payant. Où on peut honnestement faire des enfans à sa mère, les peres se mesler à leurs filles, et à leurs fils. Où aux assemblées des festins, ils s’entreprestent les enfans les uns aus autres. Icy on vit de chair humaine ; là c’est office de pieté de tuer son pere en certain aage ; ailleurs les peres ordonnent, des enfans encore au ventre des meres, ceux qu’ils veulent estre nourris et conservez, et ceux qu’ils veulent estre abandonnez et tuez ; ailleurs les vieux maris prestent leurs femmes à la jeunesse pour s’en servir ; et ailleurs elles sont communes sans peché : voire en tel pays portent pour merque d’honneur autant de belles houpes frangées au bord de leurs robes, qu’elles ont accointé de masles. N’a pas faict la coustume encore une chose publique de femmes à part ? leur a elle pas mis les armes à la main ? faict dresser des armées, et livrer des batailles ? Et ce que toute la philosophie ne peut planter en la teste des plus sages, ne l’apprend elle pas de sa seule ordonnance au plus grossier vulgaire ? car nous sçavons des nations entieres, où non seulement la mort estoit mesprisée, mais festoyée ; où les enfans de sept ans souffroyent à estre foettez jusques à la mort, sans changer de visage ; où la richesse estoit en tel mespris, que le plus chetif citoyen de la ville n’eust daigné baisser le bras pour amasser une bource d’escus. Et sçavons des regions tres-fertiles en toutes façons de vivres, où toutesfois les plus ordinaires méz et les plus savoureux, c’estoyent du pain, du nasitort et de l’eau. Fit elle pas encore ce miracle en Cio, qu’il s’y passa sept cens ans, sans memoire que femme ny fille y eust faict faute à son honneur ?

En somme, à ma fantasie, il n’est rien qu’elle ne face, ou qu’elle ne puisse : et avec raison l’appelle Pindarus, à ce qu’on m’a dict, la Royne et Emperiere du monde. Celuy qu’on rencontra battant son pere, respondit que c’estoit la coustume de sa maison : que son pere avoit ainsi batu son ayeul ; son ayeul, son bisayeul ; et, montrant son fils : Et cettuy-cy me battra quand il sera venu au terme de l’aage ou je suis. Et le pere que le fils tirassoit et sabouloit emmy la rue, luy commanda de s’arrester à certain huis ; car luy n’avoit trainé son pere que jusques là ; que c’estoit la borne des injurieux traitements hereditaires, que les enfans avoient en usage faire aux peres en leur famille. Par coustume, dit Aristote, aussi souvent que par maladie, des femmes s’arrachent le poil, rongent leurs ongles, mangent des charbons et de la terre ; et autant par coustume que par nature les masles se meslent aux masles. Les loix de la conscience, que nous disons naistre de nature, naissent de la coustume : chacun ayant en veneration interne les opinions et moeurs approuvées et receues autour de luy, ne s’en peut desprendre sans remors, ny s’y appliquer sans applaudissement. Quand ceux de Crete vouloyent au temps passé maudire quelqu’un, ils prioyent les dieux de l’engager en quelque mauvaise coustume.

Mais le principal effect de sa puissance, c’est de nous saisir et empieter de telle sorte, qu’à peine soit-il en nous de nous r’avoir de sa prinse et de r’entrer en nous, pour discourir et raisonner de ses ordonnances. De vray, parce que nous les humons avec le laict de nostre naissance, et que le visage du monde se presente en cet estat à nostre premiere veue, il semble que nous soyons nais à la condition de suyvre ce train. Et les communes imaginations, que nous trouvons en

credit autour de nous, et infuses en nostre ame par la semence de nos peres, il semble que ce soyent les generalles et naturelles. Par où il advient que ce qui est hors des gonds de coustume, on le croid hors des gonds de raison : Dieu sçait combien desraisonnablement, le plus souvent. Si, comme nous, qui nous estudions, avons apprins de faire, chascun qui oid une juste sentence regardoit incontinent par où elle luy appartient en son propre, chascun trouveroit que cettecy n’est pas tant un bon mot, qu’un bon coup de fouet à la bestise ordinaire de son jugement. Mais on reçoit les advis de la verité et ses preceptes comme adressez au peuple, non jamais à soy ; et, au lieu de les coucher sur ses mœurs, chascun les couche en sa memoire, tres-sottement et tres inutilement. Revenons à l’empire de la coustume. Les peuples nourris à la liberté et à se commander eux mesmes, estiment toute autre forme de police monstrueuse et contre nature. Ceux qui sont duits à la monarchie en font de mesme. Et quelque facilité que leur preste fortune au changement, lors mesme qu’ils se sont, avec grandes difficultez, deffaitz de l’importunité d’un maistre, ils courent à en replanter un nouveau avec pareilles difficultez, pour ne se pouvoir resoudre de prendre en haine la maistrise. Darius demandoit à quelques Grecs pour combien ils voudroient prendre la coustume des Indes, de manger leurs peres trespassez (car c’estoit leur forme, estimans ne leur pouvoir donner plus favorable sepulture, que dans eux-mesmes), ils luy respondirent que pour chose du monde ils ne le feroient ; mais, s’estant aussi essayé de persuader aux Indiens de laisser leur façon et prendre celle de Grece, qui estoit de brusler les corps de leurs peres, il leur fit encore plus d’horreur. Chacun en fait ainsi, d’autant que l’usage nous desrobbe le vray visage des choses,

Autrefois, ayant à faire valoir quelqu’une de nos observations, et receue avec resolue authorité bien loing autour de nous, et ne voulant point, comme il se faict, l’establir seulement par la force des loix et des exemples, mais questant tousjours jusques à son origine, j’y trouvai le fondement si foible, qu’à peine que je ne m’en dégoutasse, moy qui avois à la confirmer en autruy. C’est cette recepte, de quoy Platon entreprend de chasser les amours desnaturées de son temps, qu’il estime souveraine et principale : assavoir que l’opinion publique les condamne, que les poetes, que chacun en face des mauvais comptes. Recepte par le moyen de laquelle les plus belles filles n’attirent plus l’amour des peres, ny les freres plus excellens en beauté l’amour des soeurs, les fables mesmes de Thyestes, d’Oedipus, de Macareus ayant, avec le plaisir de leur chant, infus cette utile creance en la tendre cervelle des enfans. De vrai, la pudicité est une belle vertu, et de laquelle l’utilité est assez connue : mais de la traitter et faire valoir selon nature, il est autant malaysé, comme il est aisé de la faire valoir selon l’usage, les loix et les preceptes. Les premieres et universelles raisons sont de difficile perscrutation. Et les passent noz maistres en escumant, ou, ne les osant pas seulement taster, se jettent d’abordée dans la franchise de la coustume, où ils s’enflent et triomphent à bon compte. Ceux qui ne se veulent laisser tirer hors de cette originelle source faillent encore plus et s’obligent à des opinions sauvages, comme Chrysippus qui sema en tant de lieux de ses escrits le peu de compte en quoy il tenoit les conjonctions incestueuses, quelles qu’elles fussent. Qui voudra se desfaire de ce violent prejudice de la coustume, il trouvera plusieurs choses receues d’une resolution indubitable, qui n’ont appuy qu’en la barbe chenue et rides de l’usage qui les accompaigne ; mais, ce masque arraché, rapportant les choses à la verité et à la raison, il sentira son jugement comme tout bouleversé, et remis pourtant en bien plus seur estat. Pour exemple, je luy demanderay lors, quelle chose peut estre plus estrange, que de voir un peuple obligé à suivre des loix qu’il n’entendit onques, attaché en tous ses affaires domestiques, mariages, donations, testamens, ventes et achapts, à des regles qu’il ne peut sçavoir, n’estant escrites ny publiées en sa langue, et desquelles par necessité il luy faille acheter l’interpretation et l’usage ? non selon l’ingenieuse opinion d’Isocrates, qui conseille à son Roy de rendre les trafiques et negociations de ses subjects libres, franches et lucratives, et leurs debats et querelles onereuses, les chargeant de poisans subsides ; mais selon une opinion monstrueuse, de mettre en trafique la raison mesme, et donner aux loix cours de marchandise. Je sçay bon gré à la fortune, dequoy, comme disent nos historiens, ce fut un gentil’homme Gascon et de mon pays, qui le premier s’opposa à Charlemaigne, nous voulant donner les loix Latines et Imperiales. Qu’est-il plus farouche que de voir une nation, où par legitime coustume la charge de juger se vende, et les jugements soyent payez à purs deniers contans, et où legitimement la justice soit refusée à qui n’a dequoy la payer, et aye cette marchandise si grand credit, qu’il se face en une police un quatriesme estat, de gens maniants les procés, pour le joindre aux trois anciens, de l’Église, de la Noblesse et du Peuple ; lequel estat, ayant la charge des loix et souveraine authorité des biens et des vies, face un corps à part de celuy de la noblesse : d’où il avienne qu’il y ayt doubles loix, celles de l’honneur, et celles de la justice, en plusieurs choses fort contraires (aussi rigoureusement condamnent celles-là un démanti souffert, comme celles icy un démanti revanché) ; par le devoir des armes, celuy-là soit degradé d’honneur et de noblesse qui souffre un’ injure, et, par le devoir civil, celuy qui s’en venge, encoure une peine capitale (qui s’adresse aux loix, pour avoir raison d’une offence faite à son honneur, il se deshonnore ; et qui ne s’y adresse, il en est puny et chastié par les loix) ; et, de ces deux pieces si diverses se raportant toutesfois à un seul chef, ceux-là ayent la paix, ceux-cy la guerre en charge ; ceux-là ayent le gaing, ceux-cy l’honneur ; ceux-là le sçavoir, ceux-cy la vertu ; ceux-là la parole, ceux-cy l’action ; ceux-là la justice, ceux-cy la vaillance ; ceux-là la raison, ceux-cy la force ; ceux-là la robbe longue, ceux-cy la courte en partage ? Quant aux choses indifferentes, comme vestemens, qui les voudra ramener à leur vraye fin, qui est le service et commodité du corps, d’où dépend leur grace et bien seance originelle, pour les plus monstrueux à mon gré qui se puissent imaginer, je luy donray entre autres nos bonnets carrez, cette longue queue de veloux plissé qui pend aux testes de nos femmes avec son attirail bigarré, et ce vain modelle et inutile d’un membre que nous ne pouvons seulement honnestement nommer, duquel toutesfois nous faisons montre et parade en public. Ces considerations ne destournent pourtant pas un homme d’entendement de suivre le stille commun ; ains, au rebours, il me semble que toutes façons escartées et particulieres partent plustost de folie ou d’affectation ambitieuse, que de vraye raison ; et que le sage doit au dedans retirer son ame de la presse, et la tenir en liberté et puissance de juger librement des choses ; mais, quant au dehors, qu’il doit suivre entierement les façons et formes receues. La societé publique n’a que faire de nos pensées ; mais le demeurant, comme nos actions, nostre travail, nos fortunes et nostre vie propre, il la faut préter et abandonner à son service et aux opinions communes, comme ce bon et grand Socrates refusa de sauver sa vie par la desobeissance du magistrat, voire d’un magistrat tres-injuste et tres-inique. Car c’est la regle des regles, et generale loy des loix, que chacun observe celles du lieu où il est :

En voicy d’un’ autre cuvée. Il y a grand doute, s’il se peut trouver si evident profit au changement d’une loy receue, telle qu’elle soit, qu’il y a de mal à la remuer : d’autant qu’une police, c’est comme un bastiment de diverses pieces jointes ensemble, d’une telle liaison, qu’il est impossible d’en esbranler une, que tout le corps ne s’en sente. Le législateur des Thuriens ordonna que quiconque voudroit, ou abolir une des vieilles loix, ou en establir une nouvelle, se presenteroit au peuple la corde au col : afin que si la nouvelleté n’estoit approuvée d’un chacun, il fut incontinent estranglé. Et celuy de Lacedemone employa sa vie pour tirer de ses citoyens une promesse asseurée, de n’enfraindre aucune de ses ordonnances. L’ephore qui coupa si rudement les deux cordes que Phrinys avoit adjousté à la musique ne s’esmaie pas si elle en vaut mieux, ou si les accords en sont mieux remplis : il luy suffit pour les condamner, que ce soit une alteration de la vieille façon. C’est ce que signifioit cette espée rouillée de la justice de Marseille. Je suis desgousté de la nouvelleté, quelque visage qu’elle porte, et ay raison, car j’en ay veu des effets tres-dommageables. Celle qui nous presse depuis tant d’ans, elle n’a pas tout exploicté, mais on peut dire avec apparence, que par accident elle a tout produict et engendré : voire et les maux et ruines, qui se font depuis sans elle, et contre elle : c’est à elle à s’en prendre au nez,

Ceux qui donnent le branle à un estat, sont volontiers les premiers absorbez en sa ruyne. Le fruict du trouble ne demeure guere à celuy qui l’a esmeu, il bat et brouille l’eaue pour d’autres pescheurs. La liaison et contexture de cette monarchie et ce grand bastiment ayant esté desmis et dissout, notamment sur ses vieux ans, par elle, donne tant qu’on veut d’ouverture et d’entrée à pareilles injures. La majesté royalle, dict un ancien, s’avale plus difficilement du sommet au milieu qu’elle ne se precipite du milieu à fons. Mais si les inventeurs sont plus dommageables, les imitateurs sont plus vicieux, de se jetter en des exemples, desquels ils ont senty et puny l’horreur et le mal. Et s’il y a quelque degré d’honneur, mesmes au mal faire, ceux-cy doivent aux autres la gloire de l’invention, et le courage du premier effort. Toutes sortes de nouvelle desbauche puisent heureusement en cette premiere et foeconde source, les images et patrons à troubler nostre police. On lict en nos loix mesmes, faites pour le remede de ce premier mal, l’aprentissage et l’excuse de toute sorte de mauvaises entreprises ; et nous advient, ce que Thucidides dict des guerres civiles de son temps, qu’en faveur des vices publiques on les battisoit de mots nouveaux plus doux, pour leur excuse, abastardissant et amolissant leurs vrais titres. C’est, pourtant, pour reformer nos consciences et nos créances. Honesta oratio est. Mais le meilleur pretexte de nouvelleté est tres-dangereux : adeo nihil motum ex antiquo probabile est. Si me semble-il, à le dire franchement, qu’il y a grand amour de soy et presomption, d’estimer ses opinions jusque-là que, pour les

establir, il faille renverser une paix publique, et introduire tant de maux inevitables et une si horrible corruption de meurs que les guerres civiles apportent, et les mutations d’estat, en chose de tel pois ; et les introduire en son pays propre. Est ce pas mal mesnagé, d’advancer tant de vices certains et cognus, pour combattre des erreurs contestées et debatables ? Est-il quelque pire espece de vices, que ceux qui choquent la propre conscience et naturelle cognoissance ? Le Senat osa donner en payement cette deffaitte, sur le different d’entre luy et le peuple, pour le ministere de leur religion : Ad deos id magis quam ad se pertinere, ipsos visuros ne sacra sua polluantur , conformement à ce que respondit l’oracle à ceux de Delphes en la guerre Médoise. Craignans l’invasion des Perses ils demandarent au Dieu ce qu’ils avoient à faire des tresors sacrez de son temple, ou les cacher, ou les emporter. Il leur respondit qu’ils ne bougeassent rien ; qu’ils se souignassent d’eux ; qu’il estoit suffisant pour pourvoir à ce qui luy estoit propre. La religion Chrestienne a toutes les marques d’extreme justice et utilité ; mais nulle plus apparente, que l’exacte recommandation de l’obéissance du Magistrat, et manutention des polices. Quel merveilleux exemple nous en a laissé la sapience divine, qui, pour establir le salut du genre humain et conduire cette sienne glorieuse victoire contre la mort et le peché, ne l’a voulu faire qu’à la mercy de nostre ordre politique ; et a soubmis son progrez, et la conduicte d’un si haut effect et si salutaire, à l’aveuglement et injustice de nos observations et usances : y laissant courir le sang innocent de tant d’esleuz ses favoriz, et souffrant une longue perte d’années à meurir ce fruict inestimable. Il y a grand à dire, entre la cause de celui qui suyt les formes et les loix de son pays, et celui qui entreprend de les regenter et changer. Celuy-là allegue pour son excuse la simplicité, l’obeissance et l’exemple : quoy qu’il face, ce ne peut estre malice, c’est, pour le plus, malheur. Quis est enim quem non moveat clarissimis monumentis testata consignataque antiquitas. Outre ce que dict Isocrates, que la defectuosité a plus de part à la moderation que n’a l’exces. L’autre est en bien plus rude party, car qui se mesle de choisir et de changer, usurpe l’authorité de juger, et se doit faire fort de voir la faute de ce qu’il chasse, et le bien de ce qu’il introduit. Cette si vulgaire consideration m’a fermi en mon siege, et tenu ma jeunesse mesme, plus temeraire, en bride : de ne charger mes espaules d’un si lourd faix, que de me rendre respondant d’une science de telle importance, et oser en cette cy ce qu’en sain jugement je ne pourroy oser en la plus facile de celles ausquelles on m’avoit instruit, et ausquelles la temerité de juger est de nul prejudice : me semblant tres-inique de vouloir sousmettre les constitutions et observances publiques et immobiles à l’instabilité d’une privée fantasie (la raison privée n’a qu’une jurisdiction privée) et entreprendre sur les loix divines ce que nulle police ne supporteroit aux civiles, ausquelles encore que l’humaine raison aye beaucoup plus de commerce, si sont elles souverainement juges de leurs juges ; et l’extreme suffisance sert à expliquer et estendre l’usage qui en est receu, non à le destourner et innover. Si quelques fois la Providence divine a passé par-dessus les regles ausquelles elle nous a necessairement astreints, ce n’est pas pour nous en dispenser. Ce sont coups de sa main divine, qu’il nous faut, non pas imiter, mais admirer, et exemples extraordinaires, marquez d’un exprez et particulier adveu, du genre des miracles qu’elle nous offre, pour tesmoignage de sa toute puissance, au-dessus de noz ordres et de noz forces, qu’il est folie et impieté d’essayer à representer, et que nous ne devons pas suivre, mais contempler avec estonnement. Actes de son personnage, non pas du nostre. Cotta proteste bien opportunement : Quum de religione agitur Titus Coruncanium, Publius Scipionem, Publius Scaevolam, pontifices maximos, non Zenonem aut Cleanthem aut Chrysippum sequor. Dieu le sçache, en nostre presente querelle, où il y a cent articles à oster et remettre, grands et profonds articles, combien ils sont qui se puissent vanter d’avoir exactement recogneu les raisons et fondements de l’un et l’autre party ? C’est un nombre, si c’est nombre, qui n’auroit pas grand moyen de nous troubler. Mais toute cette autre presse, où va elle ? soubs quell’ enseigne se jette-elle à quartier ? Il advient de la leur, comme des autres medecines foibles et mal appliquées : les humeurs qu’elle vouloit purger en nous, elle les a eschaufées, exasperées et aigries par le conflict, et si nous est demeurée dans le corps. Elle n’a sceu nous purger par sa foiblesse, et nous a cependant affoiblis, en maniere que nous ne la pouvons vuider non plus, et ne recevons de son operation que des douleurs longues et intestines.

Si est-ce que la fortune, reservant tousjours son authorité au-dessus de nos discours, nous presente aucunefois la necessité si urgente, qu’il est besoing que les loix luy facent quelque place. Et quand on resiste à l’accroissance d’une innovation qui vient par violence à s’introduire, de se tenir, en tout et par tout, en bride et en reigle, contre ceux qui ont la clef des champs, ausquels tout cela est loisible qui peut avancer leur dessein, qui n’ont ny loy ny ordre que de suyvre leur advantage, c’est une dangereuse obligation et inequalité : Aditum nocendi perfido praestat fides. D’autant que la discipline ordinaire d’un Estat qui est en sa santé, ne pourvoit pas à ces accidens extraordinaires : elle presuppose un corps qui se tient en ses principaux membres et offices, et un commun consentement à son observation et obeïssance. l’aller legitime est un aller froid, poisant et contraint, et n’est pas pour tenir bon à un aller licencieux et effrené. On sçait qu’il est encore reproché à ces deux grands personnages, Octavius et Caton, aux guerres civiles l’un de Sylla, l’autre de Cesar, d’avoir plustost laissé encourir toutes extremitez à leur patrie, que de la secourir aux despens de ses loix, et que de rien remuer. Car, à la verité, en ces dernieres necessitez où il n’y a plus que tenir, il seroit à l’avanture plus sagement fait de baisser la teste et prester un peu au coup que, s’ahurtant outre la possibilité à ne rien relascher, donner occasion à la violance de fouler tout aux pieds ; et vaudroit mieux faire vouloir aux loix ce qu’elles peuvent, puis qu’elles ne peuvent ce qu’elles veulent. Ainsi feit celuy qui ordonna qu’elles dormissent vint et quatre heures, et celuy qui remua pour cette fois un jour du calendrier, et cet autre qui du mois de Juin fit le second May. Les Lacedemoniens mesmes, tant religieux observateurs des ordonnances de leur païs, estans pressez de leur loy qui defendoit d’eslire par deux fois Admiral un mesme personnage, et de l’autre part leurs affaires requerans de toute necessité que Lysander print de rechef cette charge, ils firent bien un Aracus Admiral, mais Lysander surintendant de la marine. Et de mesme subtilité, un de leurs ambassadeurs, estant envoyé vers les Atheniens, pour obtenir le changement de quelque ordonnance, et Pericles luy alleguant qu’il estoit defendu d’oster le tableau où une loy estoit une fois posée, luy conseilla de le tourner seulement, d’autant que cela n’estoit pas defendu. C’est ce dequoy Plutarque loue Philopaemen, qu’estant né pour commander, il sçavoit non seulement commander selon les loix, mais aux loix mesme, quand la necessité publique le requeroit.

Divers evenemens de mesme Conseil. Chap. XXIIII .

I A qves Amiot, grand Aumosnier de France, me recita un jour cette Histoire à l’honneur d’un Prince des nostres (et nostre estoit-il à tres-bonnes enseignes, encore que son origine fut estrangere), que durant nos premiers troubles, au siege de Rouan, ce Prince ayant esté adverti par la Royne, mère du Roy, d’une entreprinse qu’on faisoit sur sa vie, et instruit particulierement par ses lettres de celuy qui la devoit conduire à chef, qui estoit un gentil’homme Angevin ou Manceau, frequentant lors ordinairement pour cet effect la maison de ce Prince, il ne communiqua à personne cet advertissement ; mais, se promenant l’endemain au mont saincte Catherine, d’où se faisoit nostre baterie à Rouan (car c’estoit au temps que nous la tenions assiegée) ayant à ses costez le-dit Seigneur grand Aumosnier et un autre Evesque, il aperçeut ce gentil’homme, qui lui avoit esté remarqué, et le fit appeller. Comme il fut en sa presence, il luy dict ainsi, le voyant desjà pallir et fremir des alarmes de sa conscience : Monsieur de tel lieu, vous vous doutez bien de ce que je vous veux, et vostre visage le montre. Vous n’avez rien à me cacher, car je suis instruict de vostre affaire si avant, que vous ne feriez qu’empirer vostre marché d’essayer à le couvrir. Vous sçavez bien telle chose et telle (qui estoyent les tenans et aboutissans des plus secretes pieces de cette menée) ; ne faillez sur vostre vie à me confesser la vérité de tout ce dessein. Quand ce pauvre homme se trouva pris et convaincu (car le tout avoit esté descouvert à la Royne par l’un des complisses) il n’eust qu’à joindre les mains et requerir la grace et misericorde de ce Prince, aux pieds duquel il se voulut jetter : mais il l’en garda, suyvant ainsi son propos : Venez çà ; vous ay-je autre-fois fait desplaisir ? ay-je offencé quelqu’un des vostres par haine particuliere ? Il n’y a pas trois semaines que je vous congnois, quelle raison vous a peu mouvoir à entreprendre ma mort ? Le gentil’homme respondit à cela d’une voix tremblante, que ce n’estoit aucune occasion particuliere qu’il en eust, mais l’interest de la cause generale de son party ; et qu’aucuns luy avoyent persuadé que ce seroit une execution pleine de pieté, d’extirper, en quelque maniere que ce fut, un si puissant ennemy de leur religion. Or, suyvit ce Prince, je vous veux montrer combien la religion que je tiens est plus douce que celle dequoy vous faictes profession. La vostre vous a conseillé de me tuer sans m’ouir, n’ayant receu de moy aucune offence ; et la mienne me commande que je vous pardonne, tout convaincu que vous estes de m’avoir voulu homicider sans raison. Allez vous en, retirez vous, que je ne vous voye plus icy ; et, si vous estes sage, prenez doresnavant en voz entreprinses des conseillers plus gens de bien que ceux là. L’Empereur Auguste, estant en la Gaule, reçeut certain advertissement d’une conjuration que luy brassoit Lucius Cinna ; il delibera de s’en venger, et manda pour cet effect au lendemain le Conseil de ses amis ; mais la nuict d’entredeux il la passa avec grande inquietude, considerant qu’il avoit à faire mourir un jeune homme de bonne maison, et nepveu du grand Pompeius ; et produisoit en se pleignant plusieurs divers discours : Quoy donq, faisoit-il, sera il dict que je demeureray en crainte et en alarme, et que je lairray mon meurtrier se promener cependant à son ayse ? S’en ira il quitte, ayant assailly ma teste que j’ay sauvée de tant de guerres civiles, de tant de batailles, par mer et par terre ? et, aprés avoir estably la paix universelle du monde, sera il absouz, ayant deliberé, non de me meurtrir seulement, mais de me sacrifier ? Car la conjuration estoit faicte de le tuer, comme il feroit quelque sacrifice. Apres cela, s’estant tenu coy quelque espace de temps, il recommençoit d’une vois plus forte, et s’en prenoit à soy-mesme : Pourquoy vis tu, s’il importe à tant de gens que tu meures ? N’y aura-il point de fin à tes vengeances et à tes cruautez ? Ta vie vaut elle que tant de dommage se face pour la conserver ? Livia, sa femme, le sentant en ces angoisses : Et les conseils des femmes y seront-ils receuz, lui fit elle ? Fais ce que font les medecins, quand les receptes accoustumées ne peuvent servir : ils en essayent de contraires. Par severité tu n’as jusques à cette heure rien profité : Lepidus a suivy Salvidienus ; Murena, Lepidus ; Caepio, Murena ; Egnatius, Caepio. Commence à experimenter comment te succederont la douceur et la clemence. Cinna est convaincu : pardonne luy ; de te nuire desormais il ne pourra, et profitera à ta gloire. Auguste fut bien ayse d’avoir trouvé un Advocat de son humeur, et, ayant remercié sa femme et contremandé ses amis qu’il avoit assignez au Conseil, commanda qu’on fit venir à luy Cinna tout seul ; et, ayant fait sortir tout le monde de sa chambre et fait donner un siege à Cinna, il lui parla en cette maniere : En premier lieu je te demande, Cinna, paisible audience. N’interrons pas mon parler, je te donneray temps et loisir d’y respondre. Tu sçais, Cinna, que t’ayant pris au camp de mes ennemis, non seulement t’estant faict mon ennemy, mais estant né tel, je te sauvay, je te mis entre mains tous tes biens, et t’ay en fin rendu si accommodé et si aisé, que les victorieux sont envieux de la condition du vaincu. L’office du sacerdoce que tu me demandas, je te l’ottroiay, l’ayant refusé à d’autres, desquels les peres avoyent tousjours combatu avec moy. T’ayant si fort obligé, tu as entrepris de me tuer. A quoy Cinna s’estant escrié, qu’il estoit bien esloigné d’une si meschante pensée : Tu ne me tiens pas, Cinna, ce que tu m’avois promis, suyvit Auguste ; tu m’avois asseuré que je ne serois pas interrompu : ouy, tu as entrepris de me tuer, en tel lieu, tel jour, en telle compagnie, et de telle façon. Et le voyant transi de ces nouvelles, et en silence, non plus pour tenir le marché de se taire, mais de la presse de sa conscience : Pourquoy, adjouta-il, le fais tu ? Est-ce pour estre Empereur ? Vrayement il va bien mal à la chose publique, s’il n’y a que moy qui t’empesche d’arriver à l’Empire. Tu ne peus pas seulement deffendre ta maison, et perdis dernierement un procez par la faveur d’un simple libertin. Quoy, n’as tu moyen ny pouvoir en autre chose, qu’à entreprendre Caesar ? Je le quitte, s’il n’y a que moy qui empesche tes esperances. Penses tu que Paulus, que Fabius, que les Cosseens, et Serviliens te souffrent ? et une si grande trouppe de nobles, non seulement nobles de nom, mais qui par leur vertu honorent leur noblesse ? Apres plusieurs autres propos (car il parla à luy plus de deux heures entieres) : Or va, luy dit-il ; je te donne, Cinna, la vie, à traistre et à parricide, que je te donnay autres-fois à ennemy : que l’amitié commence de ce jourd’huy entre nous ; essayons qui de nous deux, de meilleure foy, moy t’aye donné ta vie, ou tu l’ayes receue. Et se despartit d’avec lui en cette maniere. Quelque temps apres il lui donna le consulat, se pleignant dequoy il ne le luy avoit osé demander. Il l’eut depuis pour fort amy, et fut seul faict par luy heritier de ses biens. Or depuis cet accidant, qui advint à Auguste au quarantiesme an de son aage, il n’y eut jamais de conjuration ny d’entreprinse contre luy, et receut une juste recompense de cette sienne clemence. Mais il n’en advint pas de mesmes au nostre : car sa douceur ne le sceut garentir, qu’il ne cheut depuis aux lacs de pareille trahison. Tant c’est chose vaine et frivole que l’humaine prudence ; et au travers de tous nos projects, de nos conseils et precautions, la fortune maintient tousjours la possession des evenemens. Nous appellons les medecins heureux, quand ils arrivent à quelque bonne fin : comme s’il n’y avoit que leur art, qui ne se peut maintenir d’elle mesme, et qui eust les fondemens trop frailes pour s’appuyer de sa propre force ; et comme s’il n’y avoit qu’elle, qui aye besoin que la fortune preste la main à ses operations. Je croy d’elle tout le pis ou le mieux qu’on voudra. Car nous n’avons, Dieu mercy, nul commerce ensemble : je suis au rebours des autres, car je la mesprise bien tousjours ; mais quand je suis malade, au lieu d’entrer en composition, je commence encore à la haïr et à la craindre ; et respons à ceux qui me pressent de prendre medecine, qu’ils attendent au moins que je sois rendu à mes forces et à ma santé, pour avoir plus de moyen de soustenir l’effort et le hazart de leur breuvage. Je laisse faire nature, et presuppose qu’elle se soit pourveue de dents et de griffes, pour se deffendre des assaux qui luy viennent, et pour maintenir cette contexture, dequoy elle fuit la dissolution. Je crain, au lieu de l’aller secourir, ainsi comme elle est aux prises bien estroites et bien jointes avec la maladie, qu’on secoure son adversaire au lieu d’elle, et qu’on la recharge de nouveaux affaires. Or je dy que, non en la medecine seulement, mais en plusieurs arts plus certaines, la fortune y a bonne part. Les saillies poetiques, qui emportent leur autheur et le ravissent hors de soy, pourquoy ne les attribuerons nous à son bon heur ? puis qu’il confesse luy mesme qu’elles surpassent sa suffisance et ses forces, et les reconnoit venir d’ailleurs que de soy, et ne les avoir aucunement en sa puissance : non plus que les orateurs ne disent avoir en la leur ces mouvemens et agitations extraordinaires, qui les poussent au delà de leur dessein. Il en est de mesmes en la peinture, qu’il eschappe par fois des traits de la main du peintre, surpassans sa conception et sa science, qui le tirent luy mesmes en admiration, et qui l’estonnent. Mais la fortune montre bien encores plus evidemment la part qu’elle a en tous ces ouvrages, par les graces et beautez qui s’y treuvent, non seulement sans l’intention, mais sans la cognoissance mesme de l’ouvrier. Un suffisant lecteur descouvre souvant és escrits d’autruy des perfections autres que celles que l’autheur y a mises et apperceues, et y preste des sens et des visages plus riches. Quant aux entreprinses militaires, chacun void comment la fortune y a bonne part. En nos conseils mesmes et en nos deliberations, il faut certes qu’il y ait du sort et du bonheur meslé parmy : car tout ce que nostre sagesse peut, ce n’est pas grand chose ; plus elle est aigue et vive, plus elle trouve en soy de foiblesse, et se deffie d’autant plus d’elle mesme. Je suis de l’advis de Sylla ; et quand je me prens garde de prez aux plus glorieux exploicts de la guerre, je voi, ce me semble, que ceux qui les conduisent, n’y emploient la deliberation et le conseil que par acquit, et que la meilleure part de l’entreprinse ils l’abandonnent à la fortune, et, sur la fiance qu’ils ont à son secours, passent à tous les coups au delà des bornes de tout discours. Il survient des allegresses fortuites et des fureurs estrangeres parmy leurs deliberations, qui les poussent le plus souvent à prendre le party le moins fondé en apparence, et qui grossissent leur courage au-dessus de la raison. D’où il est advenu à plusieurs grands Capitaines anciens, pour donner credit à ces conseils temeraires, d’aleguer à leurs gens qu’ils y estoyent conviez par quelque inspiration, par quelque signe et prognostique. Voylà pourquoy, en cette incertitude et perplexité que nous aporte l’impuissance de voir et choisir ce qui est le plus commode, pour les difficultez que les divers accidens et circonstances de chaque chose tirent, le plus seur, quand autre consideration ne nous y convieroit, est, à mon advis, de se rejetter au parti où il y a plus d’honnesteté et de justice ; et puis qu’on est en doute du plus court chemin, tenir tousjours le droit : comme, en ces deux exemples que je vien de proposer, il n’y a point de doubte, qu’il ne fut plus beau et plus genereux à celuy qui avoit receu l’offence, de la pardonner, que s’il eust fait autrement. S’il en est mes-advenu au premier, il ne s’en faut pas prendre à ce sien bon dessein ; et ne sçait on, quand il eust pris le party contraire, s’il eust eschapé la fin à laquelle son destin l’appeloit ; et si eust perdu la gloire d’une si notable bonté. Il se void dans les histoires force gens en cette crainte, d’où la plus part ont suivi le chemin de courir au devant des conjurations qu’on faisoit contr’eux, par vengeance et par supplices ; mais j’en voy fort peu ausquels ce remede ait servy, tesmoing tant d’Empereurs Romains. Celuy qui se trouve en ce dangier, ne doibt pas beaucoup esperer ny de sa force, ny de sa vigilance. Car combien est-il mal aisé de se garentir d’un ennemy qui est couvert du visage du plus officieux amy que nous ayons ? et de connoistre les volontez et pensemens interieurs de ceux qui nous assistent ? Il a beau employer des nations estrangieres pour sa garde, et estre tousjours ceint d’une haye d’hommes armez : quiconque aura sa vie à mespris, se rendra tousjours maistre de celle d’autruy. Et puis ce continuel soupçon, qui met le Prince en doute de tout le monde, luy doit servir d’un merveilleux tourment. Pourtant Dion, estant adverty que Callipus espioit les moyens de le faire mourir, n’eust jamais le cœur d’en informer, disant qu’il aymoit mieux mourir que vivre en cette misere, d’avoir à se garder non de ses ennemys seulement, mais aussi de ses amis. Ce qu’Alexandre representa bien plus vivement par effect, et plus roidement, quand, ayant eu advis par une lettre de Parmenion, que Philippus, son plus cher medecin, estoit corrompu par l’argent de Darius pour l’empoisonner, en mesme temps qu’il donnoit à lire sa lettre à Philippus, il avala le bruvage qu’il luy avoit presenté. Fut ce pas exprimer cette resolution, que, si ses amys le vouloient tuer, il consentoit qu’ils le peussent faire ? Ce prince est le souverain patron des actes hazardeux ; mais je ne sçay s’il y a traict en sa vie, qui ayt plus de fermeté que cestuy-cy, ny une beauté illustre par tant de visages. Ceux qui preschent aux princes la deffiance si attentive, soubs couleur de leur prescher leur seurté, leur preschent leur ruyne et leur honte. Rien de noble ne se faict sans hazard. J’en sçay un, de courage tres martial de sa complexion, et entreprenant, de qui tous les jours on corrompt la bonne fortune par telles persuasions : qu’il se resserre entre les siens, qu’il n’entende à aucune reconciliation de ses anciens ennemys, se tienne à part, et ne se commette entre mains plus fortes, quelque promesse qu’on luy face, quelque utilité qu’il y voye. J’en sçay un autre, qui a inesperement advancé sa fortune, pour avoir pris conseil tout contraire. La hardiesse, dequoy ils cherchent si avidement la gloire, se represente, quand il est besoin, aussi magnifiquement en pourpoint qu’en armes, en un cabinet qu’en un camp, le bras pendant que le bras levé. La prudence si tendre et circonspecte, est mortelle ennemye de hautes executions. Scipion sceut, pour pratiquer la volonté de Syphax, quittant son armée, et abandonnant l’Espaigne, douteuse encore sous sa nouvelle conqueste, passer en Afrique, dans deux simples vaisseaux, pour se commettre en terre ennemie, à la puissance d’un Roy barbare, à une foy inconnue, sans obligation, sans hostage, sous la seule seurté de la grandeur de son propre courage, de son bonheur, et de la promesse de ses hautes esperances : habita fides ipsam plerumque fidem obligat. A une vie ambitieuse et fameuse il faut, au rebours, prester peu, et porter la bride courte aux soubçons : la crainte et la deffiance attirent l’offence et la convient. Le plus deffiant de nos Roys establit ses affaires, principalement pour avoir volontairement abandonné et commis sa vie et sa liberté entre les mains de ses ennemis, montrant avoir entiere fiance d’eux, affin qu’ils la prinsent de luy. A ses legions, mutinées et armées contre luy, Caesar opposoit seulement l’authorité de son visage et la fierté de ses paroles ; et se fioit tant à soy et à sa fortune, qu’il ne craingnoit point de l’abandonner et commettre à une armée seditieuse et rebelle. Stetit aggere fulti Cespitis, intrepidus vultu, meruitque timeri Nil metuens. Mais il est bien vray que cette forte asseurance ne se peut representer entiere et naifve, que par ceus ausquels l’imagination de la mort et du pis qui peut advenir apres tout, ne donne point d’effroy : car de la presenter tremblante, encore doubteuse et incertaine, pour le service d’une importante reconciliation, ce n’est rien faire qui vaille. C’est un excellent moyen de gaigner le cœur et volonté d’autruy, de s’y aller soubsmettre et fier, pourveu que ce soit librement et sans contrainte d’aucune necessité, et que ce soit en condition qu’on y porte une fiance pure et nette, le front au moins deschargé de tout scrupule. Je vis en mon enfance un Gentil-homme, commandant à une grande ville, empressé à l’esmotion d’un peuple furieux. Pour esteindre ce commencement de trouble, il print party de sortir d’un lieu tres-asseuré où il estoit, et se rendre à cette tourbe mutine ; d’où mal luy print, et y fut miserablement tué. Mais il ne me semble pas que sa faute fut tant d’estre sorty, ainsi qu’ordinairement on le reproche à sa memoire, comme ce fut d’avoir pris une voye de soubsmission et de mollesse, et d’avoir voulu endormir cette rage, plustost en suivant que en guidant, et en requerant plustost qu’en remontrant ; et estime que une gracieuse severité, avec un commandement militaire plein de securité, de confiance, convenable à son rang et à la dignité de sa charge, luy eust mieux succédé, au moins avec plus d’honneur et de bien-seance. Il n’est rien moins esperable de ce monstre ainsin agité, que l’humanité et la douceur ; il recevra bien plustost la reverence et la craincte. Je luy reprocherois aussi, qu’ayant pris une resolution, plustost brave à mon gré, que temeraire, de se jetter foible et en pourpoint, emmy cette mer tempestueuse d’hommes insensez, il la devoit avaller toute, et n’abandonner ce personnage, là où il luy advint, apres avoir recogneu le danger de pres, de saigner du nez et d’alterer encore despuis cette contenance desmise et flatteuse qu’il avoit entreprise, en une contenance effraiée : chargeant sa voix et ses yeux d’estonnement et de penitence. Cherchant à conniller et se desrober, il les enflamma et appela sur soy. On deliberoit de faire une montre generalle de diverses trouppes en armes, (c’est le lieu des vengeances secretes, et n’est point où, en plus grande seurté, on les puisse exercer). Il y avoit publiques et notoires apparences, qu’il n’y faisoit pas fort bon pour aucuns, ausquels touchoit la principalle et necessaire charge de les recognoistre. Il s’y proposa divers conseils comme en chose difficile, et qui avoit beaucoup de poids et de suyte. Le mien fut, qu’on evitast sur tout de donner aucun tesmoignage de ce doubte et qu’on s’y trouvast et meslast parmy les files, la teste droicte et le visage ouvert, et qu’au lieu d’en retrancher aucune chose (à quoy les autres opinions visoyent le plus) qu’au contraire on sollicitast les capitaines d’advertir les soldats de faire leurs salves belles et gaillardes en l’honneur des assistans, et n’espargner leur poudre. Cela servit de gratification envers ces troupes suspectes, et engendra dés lors en avant une mutuelle et utile confience.

La voye qu’y tint Julius Caesar, je trouve que c’est la plus belle qu’on puisse prendre. Premierement il essaya, par clemence et douceur, à se faire aymer de ses ennemis mesmes, se contentant, aux conjurations qui luy estoient descouvertes, de déclarer simplement qu’il en estoit adverty : cela faict, il print une tres-noble resolution d’attendre, sans effroy et sans solicitude, ce qui luy en pourroit advenir, s’abandonnant et se remettant à la garde des dieux et de la fortune ; car certainement c’est l’estat où il estoit quand il fut tué. Un estranger, ayant dict et publié par tout qu’il pourroit instruire Dionysius, Tyran de Syracuse, d’un moyen de sentir et descouvrir en toute certitude les parties que ses subjects machineroyent contre luy, s’il luy vouloit donner une bonne piece d’argent, Dionysius, en estant adverty, le fit appeller à soy pour l’esclarcir d’un art si necessaire à sa conservation ; cet estrangier luy dict qu’il n’y avoit pas d’autre art, sinon qu’il luy fit delivrer un talent, et se ventast d’avoir apris de luy un singulier secret. Dionysius trouva cette invention bonne, et luy fit compter six cens escus. Il n’estoit pas vray-semblable qu’il eust donné si grande somme à un homme incogneu, qu’en recompense d’un tres-utile aprentissage ; et servoit cette reputation à tenir ses ennemis en crainte. Pourtant les Princes sagement publient les advis qu’ils reçoivent des menées qu’on dresse contre leur vie, pour faire croire qu’ils sont bien advertis, et qu’il ne se peut rien entreprendre dequoy ils ne sentent le vent. Le duc d’Athenes fit plusieurs sottises en l’establissement de sa fresche tyrannie sur Florence ; mais cette-cy la plus notable, qu’ayant reçeu le premier advis des monopoles que ce peuple dressoit contre luy, par Mattheo di Morozo, complice d’icelles, il le fit mourir, pour supprimer cet advertissement et ne faire sentir qu’aucun en la ville se peut ennuïer de son juste gouvernement. Il me souvient avoir leu autrefois l’histoire de quelque Romain, personnage de dignité lequel, fuyant la tyrannie du Triumvirat, avoit eschappé mille fois les mains de ceux qui le poursuivoyent, par la subtilité de ses inventions. Il advint un jour, qu’une troupe de gens de cheval, qui avoit charge de le prendre, passa tout joignant un halier où il s’estoit tapy, et faillit de le descouvrir ; mais luy, sur ce point là, considerant la peine et les difficultez ausquelles il avoit desjà si long temps duré, pour se sauver des continuelles et curieuses recherches qu’on faisoit de luy par tout, le peu de plaisir qu’il pouvoit esperer d’une telle vie, et combien il luy valoit mieux passer une fois le pas que demeurer tousjours en cette transe, luy mesme les r’apella et leur trahit sa cachete, s’abandonnant volontairement à leur cruauté, pour oster eux et luy d’une plus longue peine. D’appeller les mains ennemies, c’est un conseil un peu gaillard ; si croy-je qu’encore vaudroit-il mieux le prendre que de demeurer en la fievre continuelle d’un accident qui n’a point de remede. Mais, puisque les provisions qu’on y peut aporter sont pleines d’inquietude et d’incertitude, il vaut mieux d’une belle asseurance se preparer à tout ce qui en pourra advenir, et tirer quelque consolation de ce qu’on n’est pas asseuré qu’il advienne.

Du pedantisme. Chap. XXV .

I E me suis souvent despité, en mon enfance, de voir és comedies Italiennes tousjours un pedante pour badin, et le surnom de magister n’avoit guiere plus honorable signification parmy nous. Car, leur estant donné en gouvernement et en garde, que pouvois-je moins faire que d’estre jalous de leur reputation ? Je cherchois bien de les excuser par la disconvenance naturelle qu’il y a entre le vulgaire et les personnes rares et excellentes en jugement et en sçavoir : d’autant qu’ils vont un train entierement contraire les uns des autres. Mais en cecy perdois je mon latin, que les plus galans hommes c’estoient ceux qui les avoyent le plus à mespris, tesmoing nostre bon du Bellay : Mais je hay par sur tout un sçavoir pedantesque. Et est cette coustume ancienne : car Plutarque dit que Grec et escholier estoient mots de reproche entre les Romains, et de mespris.

Depuis, avec l’eage, j’ay trouvé qu’on avoit une grandissime raison et que magis magnos clericos non sunt magis magnos sapientes . Mais d’où il puisse advenir qu’une ame riche de la connoissance de tant de choses n’en devienne pas plus vive et plus esveillée, et qu’un esprit grossier et vulgaire puisse loger en soy, sans s’amender, les discours et les jugemens des plus excellens esprits que le monde ait porté, j’en suis encore en doute. A recevoir tant de cervelles estrangeres, et si fortes, et si grandes, il est necessaire (me disoit une fille, la premiere de nos Princesses, parlant de quelqu’un), que la sienne se foule, se contraingne et rapetisse, pour faire place aux autres. Je dirois volontiers que, comme les plantes s’estouffent de trop d’humeur, et les lampes de trop d’huile : aussi l’action de l’esprit, par trop d’estude et de matiere, lequel, saisi et embarrassé d’une grande diversité de choses, perde le moyen de se desmeler ; et que cette charge le tienne courbe et croupi. Mais il en va autrement : car nostre ame s’eslargit d’autant plus qu’elle se remplit ; et aux exemples des vieux temps il se voit, tout au rebours, des suffisans hommes aux maniemens des choses publiques, des grands capitaines et grands conseillers aux affaires d’estat avoir esté ensemble tres sçavans. Et, quant aux philosophes retirez de toute occupation publique, ils ont esté aussi quelque fois, à la verité, mesprisez par la liberté Comique de leur temps, leurs opinions et façons les rendant ridicules. Les voulez-vous faire juges des droits d’un proces, des actions d’un homme ? Ils en sont bien prests ! Ils cerchent encore s’il y a vie, s’il y a mouvement, si l’homme est autre chose qu’un bœuf ; que c’est qu’agir et souffrir ; quelles bestes ce sont que loix et justice. Parlent ils du magistrat, ou parlent ils à luy ? C’est d’une liberté irreverente et incivile. Oyent ils louer leur prince ou un roy ? c’est un pastre pour eux, oisif comme un pastre, occupé à pressurer et tondre ses bestes, mais bien plus rudement qu’un pastre. En estimez vous quelqu’un plus grand, pour posseder deux mille arpents de terre ? eux s’en moquent, accoustumez d’embrasser tout le monde comme leur possession. Vous ventez-vous de vostre noblesse, pour compter sept ayeulx riches ? ils vous estiment de peu, ne concevant l’image universelle de nature, et combien chascun de nous a eu de predecesseurs : riches, pauvres, roys, valets, Grecs et barbares. Et quand vous seriez cinquantiesme descendant de Hercules, ils vous trouvent vain de faire valoir ce present de la fortune. Ainsi les desdeignoit le vulgaire, comme ignorants les premieres choses et communes, comme presomptueux et insolents. Mais cette peinture Platonique est bien esloignée de celle qu’il faut à noz gens. On envioit ceux-là comme estans au-dessus de la commune façon, comme mesprisans les actions publiques, comme ayans dressé une vie particuliere et inimitable, reglée à certains discours hautains et hors d’usage. Ceux-cy, on les desdeigne, comme estans au-dessoubs de la commune façon, comme incapables des charges publiques, comme trainans une vie et des meurs basses et viles apres le vulgaire. Odi homines ignava opera, philosopha sententia. Quant à ces philosophes, dis-je, comme ils estoient grands en science, ils estoient encore plus grands en tout’action. Et tout ainsi qu’on dit de ce Geometrien de Siracuse, lequel, ayant esté destourné de sa contemplation pour en mettre quelque chose en practique à la deffence de son païs, qu’il mit soudain en train des engins espouvantables et des effets surpassans toute creance humaine, desdaignant toutefois luy mesme toute cette sienne manufacture, et pensant en cela avoir corrompu la dignité de son art, de laquelle ses ouvrages n’estoient que l’aprentissage et le jouet : aussi eux, si quelquefois on les a mis à la preuve de l’action, on les a veu voler d’une aisle si haute, qu’il paroissoit bien leur cœur et leur ame s’estre merveilleusement grossie et enrichie par l’intelligence des choses. Mais aucuns, voyants la place du gouvernement politique saisie par hommes incapables, s’en sont reculés ; et celuy qui demanda à Crates jusques à quand il faudroit philosopher, en receut cette responce : Jusques à tant que ce ne soient plus des asniers qui conduisent noz armées. Heraclitus resigna la royauté à son frere ; et aux Ephesiens qui luy reprochoient à quoy il passoit son temps à jouer avec les enfans devant le temple : Vaut-il pas mieux faire cecy, que gouverner les affaires en vostre compagnie ? D’autres, ayant leur imagination logée au-dessus de la fortune et du monde, trouverent les sieges de la justice et les thrones mesmes des Roys, bas et viles. Et refusa Empedocles la Royauté que les Agrigentins luy offrirent. Thales accusant quelque fois le soing du mesnage et de s’enrichir, on luy reprocha que c’estoit à la mode du renard, pour n’y pouvoir advenir. Il luy print envie, par passetemps, d’en montrer l’experience ; et, ayant pour ce coup ravalé son sçavoir au service du proffit et du gain, dressa une trafique, qui dans un an rapporta telles richesses, qu’à peine en toute leur vie les plus experimentez de ce mestier là en pouvoient faire de pareilles. Ce qu’Aristote recite d’aucuns qui appelloyent et celuy-là et Anaxagoras et leurs semblables, sages et non prudents, pour n’avoir assez de soin des choses plus utiles, outre ce que je ne digere pas bien cette difference de mots, cela ne sert point d’excuse à mes gens : et, à voir la basse et necessiteuse fortune dequoy ils se payent, nous aurions plustost occasion de prononcer tous les deux, qu’ils sont et non sages et non prudents. Je quitte cette premiere raison, et croy qu’il vaut mieux dire que ce mal vienne de leur mauvaise façon de se prendre aux sciences ; et, qu’à la mode dequoy nous sommes instruicts, il n’est pas merveille si ny les escholiers ny les maistres n’en deviennent pas plus habiles, quoy qu’ils s’y facent plus doctes. De vray, le soing et la despence de nos peres ne vise qu’à nous meubler la teste de science ; du jugement et de la vertu, peu de nouvelles. Criez d’un passant à nostre peuple : O le sçavant homme ! Et d’un autre : O le bon homme ! Il ne faudra pas de tourner les yeux et son respect vers le premier. Il y faudroit un tiers crieur : O les lourdes testes ! Nous nous enquerons volontiers : Sçait-il du Grec ou du Latin ? escrit-il en vers ou en prose ? Mais s’il est devenu meilleur ou plus advisé, c’estoit le principal, et c’est ce qui demeure derriere. Il falloit s’enquerir qui est mieux sçavant, non qui est plus sçavant. Nous ne travaillons qu’à remplir la memoire, et laissons l’entendement et la conscience vuide. Tout ainsi que les oyseaux vont quelquefois à la queste du grein, et le portent au bec sans le taster, pour en faire bechée à leurs petits, ainsi nos pedantes vont pillotant la science dans les livres, et ne la logent qu’au bout de leurs lévres, pour la dégorger seulement et mettre au vent. C’est merveille combien proprement la sottise se loge sur mon exemple. Est-ce pas faire de mesme, ce que je fay en la plus part de cette composition ? Je m’en vay, escorniflant par cy par là des livres les sentences qui me plaisent, non pour les garder, car je n’ay point de gardoires, mais pour les transporter en cettuy-cy, où, à vray dire, elles ne sont non plus miennes qu’en leur premiere place. Nous ne sommes, ce croy-je, sçavants que de la science presente, non de la passée, aussi peu que de la future. Mais, qui pis est, leurs escholiers et leurs petits ne s’en nourrissent et alimentent non plus ; ains elle passe de main en main, pour cette seule fin d’en faire parade, d’en entretenir autruy, et d’en faire des contes, comme une vaine monnoye, inutile à tout autre usage et emploite qu’à compter et jetter. Apud alios loqui didicerunt, non ipsi secum. Non est loquendum, sed gubernandum. Nature, pour montrer qu’il n’y a rien de sauvage en ce qui est conduit par elle, faict naistre és nations moins cultivées par art, des productions d’esprit souvent, qui luittent les plus artistes productions. Comme sur mon propos le proverbe Gascon est-il delicat : Bouha prou bouha, mas a remuda lous ditz qu’em  ; souffler prou souffler, mais nous en sommes à remuer les doits, tiré d’une chalemie. Nous sçavons dire : Cicero dit ainsi : voilà les meurs de Platon ; ce sont les mots mesmes d’Aristote. Mais nous, que disons nous nous mesmes ? que jugeons nous ? que faisons nous ? Autant en diroit bien un perroquet. Cette façon me fait souvenir de ce riche Romain, qui avoit esté soigneux, à fort grande despence, de recouvrer des hommes suffisans en tout genre de sciences, qu’il tenoit continuellement autour de luy, affin que, quand il escherroit entre ses amis quelque occasion de parler d’une chose ou d’autre, ils supplissent sa place, et fussent tous prets à luy fournir, qui d’un discours, qui d’un vers d’Homere, chacun selon son gibier ; et pensoit ce sçavoir estre sien par ce qu’il estoit en la teste de ses gens ; et comme font aussi ceux desquels la suffisance loge en leurs somptueuses librairies. J’en cognoy, à qui quand je demande ce qu’il sçait, il me demande un livre pour me le montrer ; et n’oseroit me dire qu’il a le derriere galeux, s’il ne va sur le champ estudier en son lexicon, que c’est que galeux, et que c’est que derriere. Nous prenons en garde les opinions et le sçavoir d’autruy, et puis c’est tout. Il les faut faire nostres. Nous semblons proprement celuy qui, ayant besoing de feu, en iroit querir chez son voisin, et, y en ayant trouvé un beau et grand, s’arresteroit là à se chauffer, sans plus se souvenir d’en raporter chez soy. Que nous sert-il d’avoir la panse pleine de viande, si elle ne se digere ? si elle ne se trans-forme en nous ? si elle ne nous augmente et fortifie ? Pensons nous que Lucullus, que les lettres rendirent et formairent si grand capitaine sans l’experience, les eut prises à nostre mode ? Nous nous laissons si fort aller sur les bras d’autruy, que nous aneantissons nos forces. Me veus-je armer contre la crainte de la mort ? c’est aux despens de Seneca. Veus-je tirer de la consolation pour moy, ou pour un autre ? je l’emprunte de Cicero. Je l’eusse prise en moy-mesme si on m’y eust exercé. Je n’ayme point cette suffisance relative et mendiée.

Quand bien nous pourrions estre sçavans du sçavoir d’autruy, au

Ex quo Ennius : Nequicquam sapere sapientem, qui ipse sibi prodesse non quiret. si cupidus, si Vanus et Euganea quamtumvis vilior agna. Non enim paranda nobis solum, sed fruenda sapientia est ; Dionysius se moquoit des grammariens qui ont soin de s’enquerir des maux d’Ulysses, et ignorent les propres ; des musiciens qui accordent leurs fleutes et n’accordent pas leurs meurs ; des Orateurs qui estudient à dire justice, non à la faire. Si nostre ame n’en va un meilleur bransle, si nous n’en avons le jugement plus sain, j’aymeroy aussi cher que mon escolier eut passé le temps à jouer à la paume ; au moins le corps en seroit plus allegre. Voyez le revenir de là, apres quinze ou seze ans employez : il n’est rien si mal propre à mettre en besongne. Tout ce que vous y recognoissez d’avantage, c’est que son Latin et son Grec l’ont rendu plus fier et plus outrecuidé qu’il n’estoit party de la maison. Il en devoit rapporter l’ame pleine, il ne l’en rapporte que bouffie ; et l’a seulement enflée au lieu de la grossir. Ces maistres icy, comme Platon dit des sophistes, leurs germains, sont de tous les hommes ceux qui promettent d’estre les plus utiles aux hommes, et, seuls entre tous les hommes, qui non seulement n’amendent point ce qu’on leur commet, comme fait un charpentier et un masson, mais l’empirent, et se font payer de l’avoir empiré. Si la loi que Protagoras proposait à ses disciples estoit suivie : ou qu’ils le payassent selon son mot, ou qu’ils jurassent au temple combien ils estimoient le profit qu’ils avoient receu de ses disciplines, et selon iceluy satisfissent sa peine, mes pedagogues se trouveroient chouez, s’estant remis au serment de mon experience. Mon vulgaire Perigordin appelle fort plaisamment « Lettreferits » ces sçavanteaux, comme si vous disiez « lettre-ferus », ausquels les lettres ont donné un coup de marteau, comme on dict. De vray, le plus souvent ils semblent estre ravalez, mesmes du sens commun. Car le paisant et le cordonnier, vous leur voiez aller simplement et naïfvement leur train, parlant de ce qu’ils sçavent ; ceux cy, pour se vouloir eslever et gendarmer de ce sçavoir qui nage en la superficie de leur cervelle, vont s’ambarrassant et enpestrant sans cesse. Il leur eschappe de belles parolles, mais qu’un autre les accommode. Ils cognoissent bien Galien, mais nullement le malade. Ils vous ont des-ja rempli la teste de loix, et si n’ont encore conçeu le neud de la cause. Ils sçavent la theorique de toutes choses, cherchez qui la mette en practique. J’ay veu chez moy un mien amy, par maniere de passetemps, ayant affaire à un de ceux-cy, contrefaire un jargon de galimathias, propos sans suite, tissu de pieces rapportées, sauf qu’il estoit souvent entrelardé de mots propres à leur dispute, amuser ainsi tout un jour ce sot à debatre, pensant tousjours respondre aux objections qu’on luy faisoit ; et si estoit homme de lettres et de reputation, et qui avoit une belle robe.

Qui regardera de bien pres à ce genre de gens, qui s’estand bien loing, il trouvera, comme moy, que le plus souvent ils ne s’entendent, ny autruy, et qu’ils ont la souvenance assez pleine, mais le jugement entierement creux, sinon que leur nature d’elle mesme le leur ait autrement façonné : comme j’ay veu Adrianus Turnebus, qui, n’ayant faict autre profession que des lettres, en laquelle c’estoit, à mon opinion, le plus grand homme qui fut il y a mil’ ans, n’avoit toutesfois rien de pedantesque que le port de sa robe, et quelque façon externe, qui pouvoit n’estre pas civilisée à la courtisane, qui sont choses de neant. Et hai nos gens qui supportent plus malaysement une robe qu’une ame de travers, et regardent à sa reverence, à son maintien et à ses bottes, quel homme il est.

Car au dedans c’estoit l’ame la plus polie du monde. Je l’ay souvent à mon esciant jetté en propos eslongnez de son usage ; il y voyoit si cler, d’une apprehension si prompte, d’un jugement si sain, qu’il sembloit qu’il n’eut jamais faict autre mestier que la guerre et affaires d’Estat. Ce sont natures belles et fortes,

qui se maintiennent au travers d’une mauvaise institution. Or, ce n’est pas assez que nostre institution ne nous gaste pas, il faut qu’elle nous change en mieux. Il y a aucuns de nos Parlemens, quand ils ont à recevoir des officiers, qui les examinent seulement sur la science ; les autres y adjoutent encores l’essay du sens, en leur presentant le jugement de quelque cause. Ceux cy me semblent avoir un beaucoup meilleur stile ; et encore que ces deux pieces soyent necessaires, et qu’il faille qu’elles s’y trouvent toutes deux, si est ce qu’à la verité celle du sçavoir est moins prisable que celle du jugement. Cette cy se peut passer de l’autre, et non l’autre de cette cy. Car, comme dict ce vers grec,

À quoy faire la science, si l’entendement n’y est ? Pleut à Dieu que pour le bien de nostre justice ces compagnies là se trouvassent aussi bien fournies d’entendement et de conscience comme elles sont encore de science ! Non vitae sed scholae discimus. Or il ne faut pas attacher le sçavoir à l’ame, il l’y faut incorporer ; il ne l’en faut pas arrouser, il l’en faut teindre ; et, s’il ne la change, et meliore son estat imparfaict, certainement il vaut beaucoup mieux le laisser là. C’est un dangereux glaive, et qui empesche et offence son maistre, s’il est en main foible et qui n’en sçache l’usage, ut fuerit melius non didicisse. A l’adventure est ce la cause que et nous et la Theologie ne requerons pas beaucoup de science aus fames, et que François, Duc de Bretaigne, filz de Jean cinquiesme, comme on luy parla de son mariage avec Isabeau, fille d’Escosse, et qu’on luy adjousta qu’elle avoit esté nourrie simplement et sans aucune instruction de lettres, respondit qu’il l’en aymoit mieux, et qu’une fame estoit assez sçavante quand elle sçavoit mettre difference entre la chemise et le pourpoint de son mary. Aussi ce n’est pas si grande merveille, comme on crie, que nos ancestres n’ayent pas faict grand estat des lettres, et qu’encores aujourd’huy elles ne se trouvent que par rencontre aux principaux conseils de nos Roys ; et, si cette fin de s’en enrichir, qui seule nous est aujourd’huy proposée par le moyen de la Jurisprudence, de la Medecine, du pedantisme, et de la Theologie encore, ne les tenoit en credit, vous les verriez sans doubte aussi marmiteuses qu’elles furent onques. Quel dommage, si elles ne nous aprenent ny à bien penser, ny à bien faire ? Postquam docti prodierunt, boni desunt. Toute autre science est dommageable à celuy qui n’a la science de la bonté. Mais la raison que je cherchoys tantost, seroit-elle point aussi de là : que nostre estude en France n’ayant quasi autre but que le proufit, moins de ceux que nature a faict naistre à plus genereux offices que lucratifs, s’adonnant aux lettres, ou si courtement (retirez, avant que d’en avoir prins le goût, à une profession qui n’a rien de commun aveq les livres) il ne reste plus ordinairement, pour s’engager tout à faict à l’estude, que les gens de basse fortune qui y questent des moyens à vivre. Et de ces gens là les ames, estant et par nature et par domestique institution et example du plus bas aloy, rapportent faucement le fruit de la science. Car elle n’est pas pour donner jour à l’ame qui n’en a point, ny pour faire voir un aveugle : son mestier est, non de luy fournir de veue, mais de la luy dresser, de luy regler ses allures pourveu qu’elle aye de soy les pieds et les jambes droites et capables. C’est une bonne drogue, que la science ; mais nulle drogue n’est assez forte pour se preserver sans alteration et corruption, selon le vice du vase qui l’estuye. Tel a la veue claire, qui ne l’a pas droitte ; et par consequent void le bien et ne le suit pas ; et void la science, et ne s’en sert pas. La principale ordonnance de Platon en sa Republique, c’est donner à ses citoyens, selon leur nature, leur charge. Nature peut tout et fait tout. Les boiteux sont mal propres aux exercices du corps ; et aux exercices de l’esprit les ames boiteuses ; les bastardes et vulgaires sont indignes de la philosophie. Quand nous voyons un homme mal chaussé, nous disons que ce n’est pas merveille, s’il est chaussetier. De mesme il semble que l’experience nous offre souvent un medecin plus mal medeciné, un theologien moins reformé, un sçavant moins suffisant que tout autre. Aristo Chius avoit anciennement raison de dire que les philosophes nuisoient aux auditeurs, d’autant que la plus part des ames ne se trouvent propres à faire leur profit de telle instruction, qui, si elle ne se met à bien, se met à mal : asotos ex Aristippi, acerbos ex Zenonis schola exire. En cette belle institution que Xenophon preste aux Perses, nous trouvons qu’ils apprenoient la vertu à leurs enfans, comme les autres nations font les lettres. Platon dit que le fils aisné, en leur succession royale, estoit ainsi nourry. Apres sa naissance, on le donnoit, non à des femmes, mais à des Eunuches de la premiere authorité autour des Roys à cause de leur vertu. Ceus-cy prenoient charge de luy rendre le corps beau et sain, et apres sept ans le duisoient à monter à cheval et aller à la chasse. Quand il estoit arrivé au quatorziesme, ils le deposoient entre les mains de quatre : le plus sage, le plus juste, le plus temperant, le plus vaillant de la nation. Le premier luy apprenoit la religion ; le second à estre tousjours veritable ; le tiers à se rendre maistre des cupiditez, le quart à ne rien craindre. C’est chose digne de tres-grande consideration que, en cette excellente police de Licurgus, et à la vérité monstrueuse par sa perfection, si songneuse pourtant de la nourriture des enfans comme de sa principale charge, et au giste mesmes des Muses, il s’y face si peu de mention de la doctrine : comme si cette genereuse jeunesse, desdaignant tout autre joug que de la vertu, on luy aye deu fournir, au lieu de nos maistres de science, seulement des maistres de vaillance, prudence et justice, exemple que Platon en ses loix a suivy. La façon de leur discipline, c’estoit leur faire des questions sur le jugement des hommes et de leurs actions ; et, s’ils condamnoient et louoient ou ce personnage ou ce faict, il falloit raisonner leur dire, et par ce moyen ils aiguisoient ensemble leur entendement et apprenoient le droit. Astiages, en Xenophon, demande à Cyrus conte de sa dernière leçon : C’est, dict-il, qu’en nostre escole un grand garçon, ayant un petit saye, le donna à un de ses compaignons de plus petite taille, et luy osta son saye, qui estoit plus grand. Nostre precepteur m’ayant faict juge de ce disserent, je jugeay qu’il falloit laisser les choses en cet estat, et que l’un et l’autre sembloit estre mieux accommodé en ce point : sur quoy il me remontra que j’avois mal fait, car je m’estois arresté à considerer la bien seance, et il falloit premierement avoir proveu à la justice, qui vouloit que nul ne fust forcé en ce qui luy appartenoit. Et dict qu’il en fut soité, tout ainsi que nous sommes en nos visages pour avoir oublié le premier Aoriste de τύπτω . Mon regent me feroit une belle harengue in genere Demonstrativo , avant qu’il me persuadat que son escole vaut cette là. Ils ont voulu couper chemin ; et, puis qu’il est ainsi que les sciences, lors mesmes qu’on les prent de droit fil, ne peuvent que nous enseigner la prudence, la prud’hommie et la resolution, ils ont voulu d’arrivée mettre leurs enfans au propre des effects, et les instruire, non par ouïr dire, mais par l’essay de l’action, en les formant et moulant vifvement, non seulement de preceptes et parolles, mais principalement d’exemples et d’œuvres, afin que ce ne fut pas une science en leur ame, mais sa complexion et habitude ; que ce ne fut pas un acquest, mais une naturelle possession. A ce propos, on demandoit à Agesilaus ce qu’il seroit d’advis que les enfans apprinsent : Ce qu’ils doivent faire estants hommes, respondit-il. Ce n’est pas merveille si une telle institution a produit des effects si admirables. On alloit, dict-on, aux autres Villes de Grece chercher des Rhetoriciens, des peintres et des Musiciens ; mais en Lacedemone des legislateurs, des magistrats et empereurs d’armée. A Athenes on aprenoit à bien dire, et icy, à bien faire ; là, à se desmeler d’un argument sophistique, et à rabattre l’imposture des mots captieusement entrelassez ; icy, à se desmeler des appats de la volupté, et à rabatre d’un grand courage les menasses de la fortune et de la mort ; ceux-là s’embesongnoient apres les parolles ; ceux-cy, apres les choses ; là, c’estoit une continuelle exercitation de la langue ; icy, une continuelle exercitation de l’ame. Parquoy il n’est pas estrange si, Antipater leur demandant cinquante enfans pour ostages, ils respondirent, tout au rebours de ce que nous ferions, qu’ils aymoient mieux donner deux fois autant d’hommes faicts, tant ils estimoient la perte de l’education de leur païs. Quand Agesilaus, convie Xenophon d’envoyer nourrir ses enfans à Sparte, ce n’est pas pour y apprendre la Rhetorique ou Dialectique, mais pour apprendre ( ce dict-il) la plus belle science qui soit : asçavoir la science d’obeïr et de commander. Il est tres-plaisant de voir Socrates, à sa mode, se moquant de Hippias qui luy recite comment il a gaigné, specialement en certaines petites villettes de la Sicile, bonne somme d’argent à regenter ; et qu’à Sparte il n’a gaigné pas un sol : que ce sont gents idiots, qui ne sçavent ny mesurer ny compter, ne font estat ny de grammaire ny de rythme, s’amusant seulement à sçavoir la suitte des Roys, establissemens et decadences des Estats, et tels fatras de comptes. Et au bout de cela Socrates, luy faisant advouer par le menu l’excellence de leur forme de gouvernement publique, l’heur et vertu de leur vie, luy laisse deviner la conclusion de l’inutilité de ses arts. Les exemples nous apprennent, et en cette martiale police et en toutes ses semblables, que l’estude des sciences amollit et effemine les courages, plus qu’il ne les fermit et aguerrit. Le plus fort Estat qui paroisse pour le present au monde, est celuy des Turcs : peuples egalement duicts à l’estimation des armes et mespris des lettres. Je trouve Rome plus vaillante avant qu’elle fust sçavante. Les plus belliqueuses nations en nos jours sont les plus grossieres et ignorantes. Les Scythes, les Parthes, Tamburlan nous servent à cette preuve. Quand les Gots ravagerent la Grece, ce qui sauva toutes les librairies d’estre passées au feu, ce fut un d’entre eux qui sema cette opinion, qu’il faloit laisser ce meuble entier aux ennemis, propre à les destourner de l’exercice militaire et amuser à des occupations sedentaires et oysives. Quand nostre Roy Charles huictieme, sans tirer l’espée du fourreau, se veid maistre du Royaume de Naples et d’une bonne partie de la Toscane, les seigneurs de sa suite attribuerent cette inesperée facilité de conqueste à ce que les princes et la noblesse d’Italie s’amusoient plus à se rendre ingenieux et sçavants que vigoureux et guerriers.

De l’institution des enfans, à Madame Diane de Foix, Contesse de Gurson. Chap. XXVI .

I E ne vis jamais pere, pour teigneux ou bossé que fut son fils, qui laissast de l’avouer. Non pourtant, s’il n’est du tout enyvré de cet’ affection, qu’il ne s’aperçoive de sa defaillance ; mais tant y a qu’il est sien. Aussi moy, je voy, mieux que tout autre, que ce ne sont icy que resveries d’homme qui n’a gousté des sciences que la crouste premiere, en son enfance, et n’en a retenu qu’un general et informe visage : un peu de chaque chose, et rien du tout, à la Françoise. Car, en somme, je sçay qu’il y a une Medecine, une Jurisprudence, quatre parties en la Mathematique, et grossierement ce à quoy elles visent. Et à l’adventure encore sçay-je la pretention des sciences en general au service de nostre vie. Mais, d’y enfoncer plus avant, de m’estre rongé les ongles à l’estude d’Aristote, monarque de la doctrine moderne, ou opiniatré apres quelque science, je ne l’ay jamais faict ; ny n’est art dequoy je sceusse peindre seulement les premiers lineamens. Et n’est enfant des classes moyennes, qui ne se puisse dire plus sçavant que moy, qui n’ay seulement pas dequoy l’examiner sur sa premiere leçon : au moins selon icelle. Et, si l’on m’y force, je suis contraint, assez ineptement, d’en tirer quelque matiere de propos universel, sur quoy j’examine son jugement naturel : leçon qui leur est autant incognue, comme à moy la leur. Je n’ay dressé commerce avec aucun livre solide, sinon Plutarque et Seneque, où je puyse comme les Danaïdes, remplissant et versant sans cesse. J’en attache quelque chose à ce papier ; à moy, si peu que rien. L’Histoire, c’est plus mon gibier, ou la poesie, que j’ayme d’une particuliere inclination. Car, comme disoit Cleantes, tout ainsi que la voix, contrainte dans l’étroit canal d’une trompette, sort plus aigue et plus forte, ainsi me semble il que la sentence, pressée aux pieds nombreux de la poesie, s’eslance bien plus brusquement et me fiert d’une plus vive secousse. Quant aux facultez naturelles qui sont en moy, dequoy c’est icy l’essay, je les sens flechir sous la charge. Mes conceptions et mon jugement ne marche qu’à tastons, chancelant, bronchant et chopant ; et, quand je suis allé le plus avant que je puis, si ne me suis-je aucunement satisfaict : je voy encore du païs au delà, mais d’une veue trouble et en nuage, que je ne puis desmeler. Et, entreprenant de parler indifferemment de tout ce qui se presente à ma fantasie et n’y employant que mes propres et naturels moyens, s’il m’advient, comme il faict souvent, de rencontrer de fortune dans les bons autheurs ces mesmes lieux que j’ay entrepris de traiter, comme je vien de faire chez Plutarque tout presentement son discours de la force de l’imagination : à me reconnoistre, au prix de ces gens là, si foible et si chetif, si poisant et si endormy, je me fay pitié ou desdain à moy mesmes. Si me gratifie-je de cecy, que mes opinions ont cet honneur de rencontrer souvent aux leurs ; et que je vais au moins de loing apres, disant que voire. Aussi que j’ay cela, qu’un chacun n’a pas, de connoistre l’extreme difference d’entre eux et moy. Et laisse ce neantmoins courir mes inventions ainsi foibles et basses, comme je les ay produites, sans en replastrer et recoudre les defaux que cette comparaison m’y a descouvert. Il faut avoir les reins bien fermes pour entreprendre de marcher front à front avec ces gens là. Les escrivains indiscrets de nostre siecle, qui, parmy leurs ouvrages de neant, vont semant des lieux entiers des anciens autheurs pour se faire honneur, font le contraire. Car cett’infinie dissemblance de lustres rend un visage si pasle, si terni et si laid à ce qui est leur, qu’ils y perdent beaucoup plus qu’ils n’y gaignent. C’estoit deux contraires fantasies. Le philosophe Chrysippus mesloit à ses livres, non les passages seulement, mais des ouvrages entiers d’autres autheurs, et, en un, la Medée d’Euripides : et disoit Apollodorus que, qui en retrancheroit ce qu’il y avoit d’estranger, son papier demeureroit en blanc. Epicurus au rebours, en trois cens volumes qu’il laissa, n’avoit pas semé une seule allegation estrangiere. Il m’advint l’autre jour de tomber sur un tel passage. J’avois trainé languissant apres des parolles Françoises, si exangues, si descharnées et si vuides de matiere et de sens, que ce n’estoient voirement que paroles Françoises : au bout d’un long et ennuyeux chemin, je vins à rencontrer une piece haute, riche et eslevée jusques aux nues. Si j’eusse trouvé la pente douce et la montée un peu alongée, cela eust esté excusable : c’estoit un precipice si droit et si coupé que, des six premieres paroles, je conneuz que je m’envolois en l’autre monde. De là je descouvris la fondriere d’où je venois, si basse et si profonde, que je n’eus onques plus le cœur de m’y ravaler. Si j’estoffois l’un de mes discours de ces riches despouilles, il esclaireroit par trop la bestise des autres. Reprendre en autruy mes propres fautes ne me semble non plus incompatible que de reprendre, comme je fay souvent, celles d’autruy en moy. Il les faut accuser par tout et leur oster tout lieu de franchise. Si sçay-je bien combien audacieusement j’entreprens moy mesmes à tous coups de m’esgaler à mes larrecins, d’aller pair à pair quand et eux, non sans une temeraire esperance que je puisse tromper les yeux des juges à les discerner. Mais c’est autant par le benefice de mon application que par le benefice de mon invention et de ma force. Et puis, je ne luitte point en gros ces vieux champions là, et corps à corps : c’est par reprinses, menues et legieres attaintes. Je ne m’y ahurte pas ; je ne fay que les taster ; et ne vay point tant comme je marchande d’aller. Si je leur pouvoy tenir palot, je serois honneste homme, car je ne les entreprens que par où ils sont les plus roides. De faire ce que j’ay descouvert d’aucuns, se couvrir des armes d’autruy, jusques à ne montrer pas seulement le bout de ses doigts, conduire son dessein, comme il est aysé aux sçavans en une matiere commune, sous les inventions anciennes rappiecées par cy par là : à ceux qui les veulent cacher et faire propres, c’est premierement injustice et lascheté, que n’ayant rien en leur vaillant par où se produire, ils cherchent à se presenter par une valeur estrangiere, et puis, grande sottise, se contentant par piperie de s’acquerir l’ignorante approbation du vulgaire, se descrier envers les gens d’entendement qui hochent du nez nostre incrustation empruntée, desquels seuls la louange a du poids. De ma part il n’est rien que je veuille moins faire. Je ne dis les autres, sinon pour d’autant plus me dire. Cecy ne touche pas des centons qui se publient pour centons : et j’en ay veu de tres-ingenieux en mon temps, entre autres un, sous le nom de Capilupus, outre les anciens. Ce sont des esprits qui se font voir et par ailleurs et par là, comme Lipsius en ce docte et laborieux tissu de ses Politiques. Quoy qu’il en soit, veux-je dire, et quelles que soyent ces inepties, je n’ay pas deliberé de les cacher, non plus qu’un mien pourtraict chauve et grisonnant, où le peintre auroit mis, non un visage parfaict, mais le mien. Car aussi ce sont ici mes humeurs et opinions ; je les donne pour ce qui est en ma creance, non pour ce qui est à croire. Je ne vise icy qu’à découvrir moy mesmes, qui seray par adventure autre demain, si nouveau apprentissage me change. Je n’ay point l’authorité d’estre creu, ny ne le desire, me sentant trop mal instruit pour instruire autruy. Quelcun donq’ ayant veu l’article precedant, me disoit chez moy, l’autre jour, que je me devoy estre un peu estendu sur le discours de l’institution des enfans. Or, Madame, si j’avoy quelque suffisance en ce subject, je ne pourroi la mieux employer que d’en faire un present à ce petit homme qui vous menasse de faire tantost une belle sortie de chez vous (vous estes trop genereuse pour commencer autrement que par un masle). Car, ayant eu tant de part à la conduite de vostre mariage, j’ay quelque droit et interest à la grandeur et prosperité de tout ce qui en viendra, outre ce que l’ancienne possession que vous avez sur ma servitude, m’obligent assez à desirer honneur, bien et advantage à tout ce qui vous touche. Mais, à la verité, je n’y entens sinon cela, que la plus grande difficulté et importante de l’humaine science semble estre en cet endroit où il se traite de la nourriture et institution des enfans. Tout ainsi qu’en l’agriculture les façons qui vont avant le planter sont certaines et aysées, et le planter mesme ; mais depuis que ce qui est planté vient à prendre vie, à l’eslever il y a une grande varieté de façons et difficulté : pareillement aux hommes, il y a peu d’industrie à les planter ; mais, depuis qu’ils sont naiz, on se charge d’un soing divers, plein d’enbesoignement et de crainte, à les dresser et nourrir. La montre de leurs inclinations est si tendre en ce bas aage, et si obscure, les promesses si incertaines et fauces, qu’il est mal-aisé d’y establir aucun solide jugement. Voyez Cimon, voyez Themistocles et mille autres, combien ils se sont disconvenuz à eux-mesme. Les petits des ours, des chiens, montrent leur inclination naturelle ; mais les hommes, se jettans incontinent en des accoustumances, en des opinions, en des loix, se changent ou se deguisent facilement. Si est-il difficile de forcer les propensions naturelles. D’où il advient que, par faute d’avoir bien choisi leur route, pour neant se travaille on souvent et employe l’on beaucoup d’aage à dresser des enfans aux choses ausquelles ils ne peuvent prendre pied. Toutesfois, en cette difficulté, mon opinion est de les acheminer tousjours aux meilleures choses et plus profitables, et qu’on se doit peu appliquer à ces legieres divinations et prognostiques que nous prenons des mouvemens de leur enfance. Platon mesme, en sa République, me semble leur donner beaucoup d’authorité. Madame, c’est un grand ornement que la science, et un util de merveilleux service, notamment aux personnes élevées en tel degré de fortune, comme vous estes. A la verité, elle n’a point son vray usage en mains viles et basses. Elle est bien plus fiere de préter ses moyens à conduire une guerre, à commander un peuple, à pratiquer l’amitié d’un prince ou d’une nation estrangiere, qu’à dresser un argument dialectique, ou à plaider un appel, ou ordonner une masse de pillules. Ainsi, Madame, par ce que je croy que vous n’oublierez pas cette partie en l’institution des vostres, vous qui en avez savouré la douceur, et qui estes d’une race lettrée (car nous avons encore les escrits de ces anciens Comtes de Foix, d’où monsieur le Comte, vostre mary, et vous estes descendus ; et François, monsieur de Candale, vostre oncle, en faict naistre tous les jours d’autres, qui estendront la connoissance de cette qualité de vostre famille à plusieurs siecles), je vous veux dire là dessus une seule fantasie que j’ay contraire au commun usage : c’est tout ce que je puis conferer à vostre service en cela. La charge du gouverneur que vous luy donrez, du chois duquel depend tout l’effect de son institution, ell’a plusieurs autres grandes parties ; mais je n’y touche point, pour n’y sçavoir rien apporter qui vaille ; et de cet article, sur lequel je me mesle de luy donner advis, il m’en croira autant qu’il y verra d’apparence. A un enfant de maison qui recherche les lettres, non pour le gaing (car une fin si abjecte est indigne de la grace et faveur des Muses, et puis elle regarde et depend d’autruy), ny tant pour les commoditez externes que pour les sienes propres, et pour s’en enrichir et parer au dedans, ayant plustost envie d’en tirer un habil’homme qu’un homme sçavant, je voudrois aussi qu’on fut soigneux de luy choisir un conducteur qui eust plustost la teste bien faicte que bien pleine, et qu’on y requit tous les deux, mais plus les meurs et l’entendement que la science ; et qu’il se conduisist en sa charge d’une nouvelle maniere. On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verseroit dans un antonnoir, et nostre charge ce n’est que redire ce qu’on nous a dict. Je voudrois qu’il corrigeast cette partie, et que, de belle arrivée, selon la portée de l’ame qu’il a en main, il commençast à la mettre sur la montre, luy faisant gouster les choses, les choisir et discerner d’elle mesme : quelquefois luy ouvrant chemin, quelquefois le luy laissant ouvrir. Je ne veux pas qu’il invente et parle seul, je veux qu’il escoute son disciple parler à son tour. Socrates et, depuis, Archesilas faisoient premierement parler leurs disciples, et puis ils parloient à eux. Obest plerumque iis qui discere volunt authoritas eorum qui docent. Il est bon qu’il le face trotter devant luy pour juger de son train, et juger jusques à quel point il se doibt ravaler pour s’accommoder à sa force. A faute de cette proportion nous gastons tout : et de la sçavoir choisir, et s’y conduire bien mesureement, c’est l’une des plus ardues besongnes que je sçache : et est l’effaict d’une haute ame et bien forte, sçavoir condescendre à ses allures pueriles et les guider. Je marche plus seur et plus ferme à mont qu’à val. Ceux qui, comme porte nostre usage, entreprennent d’une mesme leçon et pareille mesure de conduite regenter plusieurs esprits de si diverses mesures et formes, ce n’est pas merveille si, en tout un peuple d’enfans, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui rapportent quelque juste fruit de leur discipline. Qu’il ne luy demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance, et qu’il juge du profit qu’il aura fait, non par le tesmoignage de sa memoire, mais de sa vie. Que ce qu’il viendra d’apprendre, il le lui face mettre en cent visages et accommoder à autant de divers subjets, pour voir s’il l’a encore bien pris et bien faict sien, prenant l’instruction de son progrez des paedagogismes de Platon. C’est tesmoignage de crudité et indigestion que de regorger la viande comme on l’a avallée. L’estomac n’a pas faict son operation, s’il n’a faict changer la façon et la forme à ce qu’on luy avoit donné à cuire. Nostre ame ne branle qu’à credit, liée et contrainte à l’appetit des fantasies d’autruy, serve et captivée soubs l’authorité de leur leçon. On nous a tant assubjectis aux cordes que nous n’avons plus de

franches allures. Nostre vigueur et liberté est esteinte. Nunquam tutelae suae fiunt. Je vy privéement à Pise un honneste homme, mais si Aristotélicien, que le plus general de ses dogmes est : que la touche et regle de toutes imaginations solides et de toute verité c’est la conformité à la doctrine d’Aristote ; que hors de là ce ne sont que chimeres et inanité ; qu’il a tout veu et tout dict. Cette proposition, pour avoir esté un peu trop largement et iniquement interpretée, le mit autrefois et tint long temps en grand accessoire à l’inquisition à Rome.

Qu’il luy face tout passer par l’estamine et ne loge rien en sa teste par simple authorité et à credit ; les principes d’Aristote ne luy soyent principes, non plus que ceux des Stoiciens ou Epicuriens. Qu’on luy propose cette diversité de jugemens : il choisira s’il peut, sinon il en demeurera en doubte. Il n’y a que les fols certains et resolus.

Car s’il embrasse les opinions de Xenophon et de Platon par son propre discours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes. Qui suit un autre, il ne suit rien. Il ne trouve rien, voire il ne cerche rien. Non sumus sub rege ; sibi quisque se vindicet. Qu’il sache qu’il sçait, au moins. Il faut qu’il emboive leurs humeurs, non qu’il aprenne leurs preceptes. Et qu’il oublie hardiment, s’il veut, d’où il les tient, mais qu’il se les sçache approprier. La verité et la raison sont communes à un chacun, et ne sont non plus à qui les a dites premierement, qu’à qui les dict apres. Ce n’est non plus selon Platon que selon moy, puis que luy et moi l’entendons et voyons de mesme. Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font apres le miel, qui est tout leur ; ce n’est plus thin ny marjolaine : ainsi les pieces empruntées d’autruy, il les transformera et confondera, pour en faire un ouvrage tout sien : à sçavoir son jugement. Son institution, son travail et estude ne vise qu’à le former. Qu’il cele tout ce dequoy il a esté secouru, et ne produise que ce qu’il en a faict. Les pilleurs, les enprunteurs mettent en parade leurs bastiments, leurs achapts, non pas ce qu’ils tirent d’autruy. Vous ne voyez pas les espices d’un homme de parlement, vous voyez les alliances qu’il a gaignées et honneurs à ses enfans. Nul ne met en compte publique sa recette : chacun y met son acquest. Le guain de nostre estude, c’est en estre devenu meilleur et plus sage. C’est, disoit Epicharmus, l’entendement qui voyt et qui oyt, c’est l’entendement qui approfite tout, qui dispose tout, qui agit, qui domine et qui regne : toutes autres choses sont aveugles, sourdes et sans ame. Certes nous le rendons servile et couard, pour ne luy laisser la liberté de rien faire de soy. Qui demanda jamais à son disciple ce qu’il luy semble de la Rethorique et de la Grammaire,

de telle ou telle sentence de Ciceron ? On nous les placque en la memoire toutes empennées, comme des oracles où les lettres et les syllabes sont de la substance de la chose. Sçavoir par cœur n’est pas sçavoir : c’est tenir ce qu’on a donné en garde à sa memoire. Ce qu’on sçait droittement, on en dispose, sans regarder au patron, sans tourner les yeux vers son livre. Facheuse suffisance, qu’une suffisance purement livresque ! Je m’attens qu’elle serve d’ornement, non de fondement, suivant l’advis de Platon, qui dict la fermeté, la foy, la sincerité estre la vraye philosophie, les autres sciences et qui visent ailleurs, n’estre que fard. Je voudrais que le Paluel ou Pompée, ces beaux danseurs de mon temps, apprinsent des caprioles à les voir seulement faire, sans nous bouger de nos places, comme ceux-cy veulent instruire nostre entendement, sans l’esbranler : ou qu’on nous apprinst à manier un cheval, ou une pique, ou un luth, ou la voix, sans nous y exercer, comme ceux icy nous veulent apprendre à bien juger et à bien parler, sans nous exercer ny à parler ny à juger. Or, à cet apprentissage, tout ce qui se presente à nos yeux sert de livre suffisant : la malice d’un page, la sottise d’un valet, un propos de table, ce sont autant de nouvelles matieres. A cette cause, le commerce des hommes y est merveilleusement propre, et la visite des pays estrangers, non pour en rapporter seulement, à la mode de nostre noblesse Françoise, combien de pas a Santa Rotonda, ou la richesse des calessons de la Signora Livia, ou, comme d’autres, combien le visage de Neron, de quelque vieille ruyne de là, est plus long ou plus large que celuy de quelque pareille medaille, mais pour en raporter principalement les humeurs de ces nations et leurs façons, et pour frotter et limer nostre cervelle contre celle d’autruy. Je voudrois qu’on commençast à le promener des sa tendre enfance, et premierement, pour faire d’une pierre deux coups, par les nations voisines où le langage est plus esloigné du nostre, et auquel, si vous ne la formez de bon’ heure, la langue ne se peut plier. Aussi bien est-ce une opinion receue d’un chacun, que ce n’est pas raison de nourrir un enfant au giron de ses parents. Cette amour naturelle les attendrist trop et relasche, voire les plus sages. Ils ne sont capables ny de chastier ses fautes, ny de le voir nourry grossierement, comme il faut, et hasardeusement. Ils ne le sçauroient souffrir revenir suant et poudreux de son exercice, boire chaud, boire froid, ny le voir sur un cheval rebours, ny contre un rude tireur, le floret au poing, ny la premiere harquebouse. Car il n’y a remede : qui en veut faire un homme de bien, sans doubte il ne le faut espargner en cette jeunesse, et souvent choquer les regles de la medecine :

Ce n’est pas assez de luy roidir l’ame ; il luy faut aussi roidir les muscles. Elle est trop pressée, si elle n’est secondée, et a trop à faire de seule fournir à deux offices. Je sçay combien ahanne la mienne en compagnie d’un corps si tendre, si sensible, qui se laisse si fort aller sur elle. Et apperçoy souvent en ma leçon, qu’en leurs escris mes maistres font valoir, pour magnanimité et force de courage, des exemples qui tiennent volontiers plus de l’espessissure de la peau et durté des os. J’ay veu des hommes, des femmes et des enfans ainsi nays, qu’une bastonade leur est moins qu’à moy une chiquenaude : qui ne remuent ny langue ny sourcil aux coups qu’on leur donne. Quand les Athletes contrefont les philosophes en patience, c’est plus tost vigueur de nerfs que de cœur. Or l’accoustumance à porter le travail est accoustumance à porter la doleur : labor callum obducit dolori. Il le faut rompre à la peine et aspreté des exercices, pour le dresser à la peine et aspreté de la desloueure, de la colique, du cautere, et de la geaule, et de la torture. Car de ces dernieres icy encore peut-il estre en prinse, qui regardent les bons selon le temps, comme les meschants. Nous en sommes à l’espreuve. Quiconque combat les loix, menace les plus gens de bien d’escourgées et de la corde. Et puis, l’authorité du gouverneur, qui doit estre souveraine sur luy, s’interrompt et s’empesche par la presence des parens. Joint que ce respect que la famille luy porte, la connoissance des moyens et grandeurs de sa maison, ce ne sont à mon opinion pas legieres incommoditez en cet aage. En cette eschole du commerce des hommes, j’ay souvent remarqué ce vice, qu’au lieu de prendre connoissance d’autruy, nous ne travaillons qu’à la donner de nous, et sommes plus en peine d’emploiter nostre marchandise que d’en acquerir de nouvelle. Le silence et la modestie sont qualitez tres-commodes à la conversation. On dressera cet enfant à estre espargnant et mesnagier de sa suffisance, quand il l’ara acquise ; à ne se formalizer point des sottises et fables qui se diront en sa presence, car c’est une incivile importunité de choquer tout ce qui n’est pas de nostre appetit. Qu’il se contente de se corriger soy mesme, et ne semble pas reprocher à autruy tout ce qu’il refuse à faire, ny contraster aux meurs publiques. Licet sapere sine pompa, sine invidia. Fuie ces images regenteuses et inciviles, et cette puerile ambition de vouloir paroistre plus fin pour estre autre, et tirer nom par reprehensions et nouvelletez. Comme il n’affiert qu’aux grands poetes d’user des licences de l’art, aussi n’est-il supportable qu’aux grandes ames et illustres de se privilegier au dessus de la coustume. Si quid Socrates et Aristippus contra morem et consuetudinem fecerint, idem sibi ne arbitretur licere : magnis enim illi et divinis bonis hanc licentiam assequebantur. On luy apprendra de n’entrer en discours ou contestation que où il verra un champion digne de sa luite, et là mesmes à n’emploier pas tous les tours qui luy peuvent servir, mais ceux-là seulement qui luy peuvent le plus servir. Qu’on le rende delicat au chois et triage de ses raisons, et aymant la pertinence, et par consequent la briefveté. Qu’on l’instruise sur tout à se rendre et à quitter les armes à la verité, tout aussi tost qu’il l’appercevra : soit qu’elle naisse és mains de son adversaire, soit qu’elle naisse en luy-mesmes par quelque ravisement. Car il ne sera pas mis en chaise pour dire un rolle prescript. Il n’est engagé à aucune cause, que par ce qu’il l’appreuve. Ny ne fera du mestier où se vent à purs deniers contans la liberté de se pouvoir repentir et reconnoistre. Neque, ut omnia quae praescripta et imperata sint defendat, necessitate ulla cogitur. Si son gouverneur tient de mon humeur, il luy formera la volonté à estre tres loyal serviteur de son prince et tres-affectionné et tres-courageux ; mais il luy refroidira l’envie de s’y attacher autrement que par un devoir publique. Outre plusieurs autres inconvenients qui blessent nostre franchise par ces obligations particulieres, le jugement d’un homme gagé et achetté, ou il est moins entier et moins libre, ou il est taché et d’imprudence et d’ingratitude. Un courtisan ne peut avoir ny loi ni volonté de dire et penser que favorablement d’un maistre qui, parmi tant de milliers d’autres subjects, l’a choisi pour le nourrir et eslever de sa main. Cette faveur et utilité corrompent non sans quelque raison sa franchise, et l’esblouissent. Pourtant void on coustumierement le langage de ces gens-là divers à tout autre langage d’un estat, et de peu de foy en telle matiere. Que sa conscience et sa vertu reluisent en son parler, et n’ayent que la raison pour guide. Qu’on luy face entendre que de confesser la faute qu’il descouvrira en son propre discours, encore qu’elle ne soit aperceue que par luy, c’est un effet de jugement et de sincerité, qui sont les principales parties qu’il cherche ; que l’opiniatrer et contester sont qualitez communes, plus apparentes aux plus basses ames ; que se raviser et se corriger, abandonner un mauvais party sur le cours de son ardeur, ce sont qualitez rares, fortes et philosophiques. On l’advertira, estant en compaignie, d’avoir les yeux par tout ; car je trouve que les premiers sieges sont communément saisis par les hommes moins capables, et que les grandeurs de fortune ne se trouvent guieres meslées à la suffisance. J’ay veu, cependant qu’on s’entretenoit, au haut bout d’une table, de la beauté d’une tapisserie ou du goust de la malvoisie, se perdre beaucoup de beaux traicts à l’autre bout. Il sondera la portée d’un chacun : un bouvier, un masson, un passant ; il faut tout mettre en besongne, et emprunter chacun selon sa marchandise, car tout sert en mesnage ; la sottise mesmes et foiblesse d’autruy luy sera instruction. A contreroller les graces et façons d’un chacun, il s’engendrera envie des bonnes, et mespris des mauvaises. Qu’on luy mette en fantasie une honeste curiosité de s’enquerir de toutes choses ; tout ce qu’il y aura de singulier autour de luy, il le verra : un bastiment, une fontaine, un homme, le lieu d’une bataille ancienne, le passage de Caesar ou de Charlemaigne ;

Il s’enquerra des meurs, des moyens et des alliances de ce Prince, et de celuy-là ; Ce sont choses tres-plaisantes à apprendre et tres-utiles à sçavoir. En cette practique des hommes, j’entends y comprendre, et principalement, ceux qui ne vivent qu’en la memoire des livres. Il practiquera, par le moyen des histoires, ces grandes ames des meilleurs siecles. C’est un vain estude, qui veut ; mais qui veut aussi, c’est un estude de fruit inestimable : et le seul estude, comme dit Platon, que les Lacedemoniens eussent reservé à leur part. Quel profit ne fera-il en cette part-là, a la lecture des vies de nostre Plutarque ? Mais que mon guide se souviene où vise sa charge ; et qu’il n’imprime pas tant à son disciple la date de la ruine de Carthage que les meurs de Hannibal et de Scipion, ny tant où mourut Marcellus, que pourquoy il fut indigne de son devoir qu’il mourut là. Qu’il ne luy apprenne pas tant les histoires, qu’à en juger. C’est à mon gré, entre toutes, la matiere à laquelle nos esprits s’appliquent de plus diverse mesure. J’ay leu en Tite-Live cent choses que tel n’y a pas leu. Plutarque en y a leu cent, outre ce que j’y ay sceu lire, et, à l’adventure, outre ce que l’autheur y avoit mis. A d’aucuns c’est un pur estude grammairien ; à d’autres, l’anatomie de la philosophie, en laquelle les plus abstruses parties de nostre nature se penetrent. Il y a dans Plutarque beaucoup de discours estandus, tres-dignes d’estre sceus, car à mon gré c’est le maistre ouvrier de telle besongne ; mais il y en a mille qu’il n’a que touché simplement : il guigne seulement du doigt par où nous irons, s’il nous plaist, et se contente quelquefois de ne donner qu’une attainte dans le plus vif d’un propos. Il les faut arracher de là et mettre en place marchande. Comme ce sien mot, que les habitans d’Asie servoient à un seul, pour ne sçavoir prononcer une seule sillabe, qui est Non, donna peut estre la matiere et l’occasion à la Boitie de sa Servitude Volontaire.

Cela mesme de luy voir trier une legiere action en la vie d’un homme, ou un mot, qui semble ne porter pas : cela, c’est un discours. C’est dommage que les gens d’entendement ayment tant la briefveté : sans doute leur reputation en vaut mieux, mais nous en valons moins : Plutarque aime mieux que nous le vantions de son jugement que de son sçavoir ; il ayme mieux nous laisser desir de soy que satieté. Il sçavoit qu’és choses bonnes mesmes on peut trop dire, et que Alexandridas reprocha justement à celuy qui tenoit aux Ephores des bons propos, mais trop longs : O estrangier, tu dis ce qu’il faut, autrement qu’il ne faut. Ceux qui ont le corps gresle, le grossissent d’embourrures : ceux qui ont la matiere exile, l’enflent de paroles. Il se tire une merveilleuse clarté, pour le jugement humain, de la frequentation du monde. Nous sommes tous contraints et amoncellez en nous, et avons la veue racourcie à la longueur de nostre nez. On demandoit à Socrates d’où il estoit. Il ne respondit pas : D’Athenes ; mais : Du monde. Luy, qui avoit son imagination plus plaine et plus estandue, embrassoit l’univers comme sa ville, jettoit ses connoissances, sa société et ses affections à tout le genre humain, non pas comme nous qui ne regardons que sous nous. Quand les vignes gelent en mon village, mon prebstre en argumente l’ire de Dieu sur la race humaine, et juge que la pepie en tienne des-jà les Cannibales. A voir nos guerres civiles, qui ne crie que cette machine se bouleverse et que le jour du jugement nous prent au collet, sans s’aviser que plusieurs pires choses se sont veues, et que les dix mille parts du monde ne laissent pas de galler le bon temps cependant ? Moy, selon leur licence et impunité, admire de les voir si douces et molles.

A qui il gresle sur la teste, tout l’hemisphere semble estre en tempeste et orage. Et disoit le Savoïart que, si ce sot de Roy de France eut sceu bien conduire sa fortune, il estoit homme pour devenir maistre d’hostel de son Duc. Son imagination ne concevoit autre plus eslevée grandeur que celle de son maistre. Nous sommes insensiblement tous en cette erreur : erreur de grande suite et prejudice. Mais qui se presente, comme dans un tableau, cette grande image de nostre mere nature en son entiere magesté ; qui lit en son visage une si generale et constante varieté ; qui se remarque là dedans, et non soy, mais tout un royaume, comme un traict d’une pointe tres delicate : celuy-là seul estime les choses selon leur juste grandeur. Ce grand monde, que les uns multiplient encore comme especes soubs un genre, c’est le mirouer où il nous faut regarder pour nous connoistre de bon biais. Somme, je veux que ce soit le livre de mon escholier. Tant d’humeurs, de sectes, de jugemens, d’opinions, de loix et de coustumes nous apprennent à juger sainement des nostres, et apprennent nostre jugement à reconnoistre son imperfection et sa naturelle foiblesse : qui n’est pas un legier apprentissage. Tant de remuements d’estat et changements de fortune publique nous instruisent à ne faire pas grand miracle de la nostre. Tant de noms, tant de victoires et conquestes ensevelies soubs l’oubliance, rendent ridicule l’esperance d’eterniser nostre nom par la prise de dix argolets et d’un pouillier qui n’est conneu que de sa cheute. L’orgueil et la fiereté de tant de pompes estrangieres, la magesté si enflée de tant de cours et de grandeurs, nous fermit et asseure la veue à soustenir l’esclat des nostres sans siller les yeux. Tant de milliasses d’hommes, enterrez avant nous, nous encouragent à ne craindre d’aller trouver si bonne compagnie en l’autre monde. Ainsi du reste. Nostre vie, disoit Pythagoras, retire à la grande et populeuse assemblée des jeux Olympiques. Les uns s’y exercent le corps pour en acquerir la gloire des jeux ; d’autres y portent des marchandises à vendre pour le gain. Il en est, et qui ne sont pas les pires, lesquels ne cerchent autre fruict que de regarder comment et pourquoy chaque chose se faict, et estre spectateurs de la vie des autres hommes, pour en juger et regler la leur. Aux exemples se pourront proprement assortir tous les plus profitables discours de la philosophie, à laquelle se doivent toucher les actions humaines comme à leur reigle. On luy dira,

que c’est que sçavoir et ignorer, qui doit estre le but de l’estude ; que c’est que vaillance, temperance et justice ; ce qu’il y a à dire entre l’ambition et l’avarice, la servitude et la subjection, la licence et la liberté ; à quelles marques on connoit le vray et solide contentement ; jusques où il faut craindre la mort, la douleur et la honte,

quels ressors nous meuvent, et le moyen de tant divers branles en nous. Car il me semble que les premiers discours dequoy on luy doit abreuver l’entendement, ce doivent estre ceux qui reglent ses meurs et son sens, qui luy apprendront à se connoistre, et à sçavoir bien mourir et bien vivre. Entre les arts liberaux, commençons par l’art qui nous faict libres. Elles servent toutes aucunement à l’instruction de nostre vie et à son usage, comme toutes autres choses y servent aucunement. Mais choisissons celle qui y sert directement et professoirement. Si nous sçavions restraindre les appartenances de nostre vie à leurs justes et naturels limites, nous trouverions que la meilleure part des sciences qui sont en usage, est hors de notre usage ; et en celles-mesmes qui le sont, qu’il y a des estendues et enfonceures tres-inutiles, que nous ferions mieux de laisser là, et, suivant l’institution de Socrates, borner le cours de nostre estude en icelles, où faut l’utilité.

Quid moveant Pisces, animosaque signa Leonis, Lotus et Hesperia quid Capricornus aqua,

la science des astres et le mouvement de la huitiesme sphere, avant que les leurs propres :

Anaximenes escrivant à Pythagoras : De quel sens puis-je m’amuser au secret des estoiles, ayant la mort ou la servitude tousjours presente aux yeux (car lors les Roys de Perse preparoient la guerre contre son païs). Chacun doit dire ainsin : Estant battu d’ambition, d’avarice, de temerité, de superstition, et ayant au-dedans tels autres ennemis de la vie, iray-je songer au bransle du monde ? Apres qu’on luy aura dict ce qui sert à le faire plus sage et meilleur, on l’entretiendra que c’est que Logique, Physique, Geometrie, Rhetorique ; et la science qu’il choisira, ayant des-jà le jugement formé, il en viendra bien tost à bout. Sa leçon se fera tantost par devis, tantost par livre ; tantost son gouverneur luy fournira de l’auteur mesme, propre à cette fin de son institution ; tantost il luy en donnera la moelle et la substance toute maschée. Et si, de soy mesme, il n’est assez familier des livres pour y trouver tant de beaux discours qui y sont, pour l’effect de son dessein, on luy pourra joindre quelque homme de lettres, qui à chaque besoing fournisse les munitions qu’il faudra, pour les distribuer et dispenser à son nourrisson. Et que cette leçon ne soit plus aisée et naturelle que celle de Gaza, qui y peut faire doute ? Ce sont là preceptes espineux et mal plaisans, et des mots vains et descharnez, où il n’y a point de prise, rien qui vous esveille l’esprit. En cette cy l’ame trouve où mordre et où se paistre. Ce fruict est plus grand, sans comparaison, et si sera plustost meury. C’est grand cas que les choses en soyent là en nostre siecle, que la philosophie, ce soit, jusques aux gens d’entendement, un nom vain et fantastique, qui se treuve de nul usage et de nul pris, et par opinion et par effect. Je croy que ces ergotismes en sont cause, qui ont saisi ses avenues. On a grand tort de la peindre inaccessible aux enfans, et d’un visage renfroigné, sourcilleux et terrible. Qui me l’a masquée de ce faux visage, pasle et hideux ? Il n’est rien plus gay, plus gaillard, plus enjoué, et à peu que je ne dise follastre. Elle ne presche que feste et bon temps. Une mine triste et transie montre que ce n’est pas là son giste. Demetrius le Grammairien, rencontrant dans le temple de Delphes une troupe de philosophes assis ensemble, il leur dit : Ou je me trompe, ou, à vous voir la contenance si paisible et si gaye, vous n’estes pas en grand discours entre vous. A quoy l’un d’eux, Heracleon le Megarien, respondit : C’est à faire à ceux qui cherchent si le futur du verbe βάλλω a double λ ou qui cherchent la derivation des comparatifs χεῖρων et βέλτιων , et des superlatifs χεῖριστον et βέλτιστον , qu’il faut rider le front, s’entretenant de leur science. Mais quant aux discours de la philosophie, ils ont accoustumé d’esgayer et resjouïr ceux qui les traictent, non les renfroigner et contrister.

L’ame qui loge la philosophie, doit par sa santé rendre sain encores le corps. Elle doit faire luire jusques au dehors son repos et son aise ; doit former à son moule le port exterieur, et l’armer par consequent d’une gratieuse fierté, d’un maintien actif et allegre, et d’une contenance contente et debonnaire. La plus expresse marque de la sagesse, c’est une esjouïssance constante : son estat est comme des choses au dessus de la Lune : tousjours serein. C’est « Barroco » et « Baralipton » qui rendent leurs supposts ainsi crotez et enfumés, ce n’est pas elle : ils ne la connoissent que par ouïr dire. Comment ? elle fait estat de serainer les tempestes de l’ame, et d’apprendre la fain et les fiebvres à rire, non par quelques Epicycles imaginaires, mais par raisons naturelles et palpables. Elle a pour son but la vertu, qui n’est pas, comme dit l’eschole, plantée à la teste d’un mont coupé, rabotteux et inaccessible. Ceux qui l’ont approchée, la tiennent, au rebours, logée dans une belle plaine fertile et fleurissante, d’où elle void bien souz soy toutes choses ; mais si peut on y arriver, qui en sçait l’addresse, par des routtes ombrageuses, gazonnées et doux fleurantes, plaisamment et d’une pante facile et polie, comme est celle des voutes celestes. Pour n’avoir hanté cette vertu supreme, belle, triumfante, amoureuse, délicieuse pareillement et courageuse, ennemie professe et irreconciliable d’aigreur, de desplaisir, de crainte et de contrainte, ayant pour guide nature, fortune et volupté pour compagnes ; ils sont allez, selon leur foiblesse, faindre cette sotte image, triste, querelleuse, despite, menaceuse, mineuse, et la placer sur un rocher, à l’escart, emmy des ronces, fantosme à estonner les gens. Mon gouverneur, qui cognoist devoir remplir la volonté de son disciple autant ou plus d’affection que de reverence envers la vertu, luy sçaura dire que les poetes suivent les humeurs communes, et luy faire toucher au doigt que les Dieux ont mis plustost la sueur aux advenues des cabinetz de Venus que de Pallas. Et quand il commencera de se sentir, luy presentant Bradamant ou Angelique pour maistresse à jouïr, et d’une beauté naïve, active, genereuse, non hommasse mais virile, au prix d’une beauté molle, affettée, delicate, artificielle ; l’une travestie en garçon, coiffée d’un morrion luysant, l’autre vestue en garce, coiffée d’un attiffet emperlé : il jugera masle son amour mesme, s’il choisit tout diversement à cet effeminé pasteur de Phrygie. Il luy fera cette nouvelle leçon, que le prix et hauteur de la vraye vertu est en la facilité, utilité et plaisir de son exercice, si esloigné de difficulté, que les enfans y peuvent comme les hommes, les simples comme les subtilz. Le reglement c’est son util, non pas la force. Socrates, son premier mignon, quitte à escient sa force, pour glisser en la naïveté et aisance de son progrez. C’est la mere nourrice des plaisirs humains. En les rendant justes, elle les rend seurs et purs. Les moderant, elle les tient en haleine et en goust. Retranchant ceux qu’elle refuse, elle nous aiguise envers ceux qu’elle nous laisse : et nous laisse abondamment tous ceux que veut nature, et jusques à la satiété, maternellement, sinon jusques à la lasseté (si d’adventure nous ne voulons dire que le regime qui arreste le beuveur avant l’yvresse, le mangeur avant la crudité, le paillard avant la pelade, soit ennemy de nos plaisirs). Si la fortune commune luy faut, elle luy eschappe ou elle s’en passe, et s’en forge une autre toute sienne, non plus flottante et roulante. Elle sçait estre riche et puissante et sçavante, et coucher dans des matelats musquez. Elle aime la vie, elle aime la beauté et la gloire et la santé. Mais son office propre et particulier c’est sçavoir user de ces biens là regleement, et les sçavoir perdre constamment : office bien plus noble qu’aspre, sans lequel tout cours de vie est desnaturé, turbulent et difforme, et y peut on justement attacher ces escueils, ces haliers et ces monstres. Si ce disciple se rencontre de si diverse condition, qu’il aime mieux ouyr une fable que la narration d’un beau voyage ou un sage propos quand il l’entendra : qui, au son du tabourin qui arme la jeune ardeur de ses compagnons, se destourne à un autre qui l’appelle au jeu des batteleurs ; qui, par souhait, ne trouve plus plaisant et plus doux revenir poudreux et victorieux d’un combat, que de la paulme ou du bal avec le pris de cet exercice : je n’y trouve autre remede, sinon que de bonne heure son gouverneur l’estrangle, s’il est sans tesmoins, ou qu’on le mette patissier dans quelque bonne ville, fust-il fils d’un duc, suivant le precepte de Platon qu’il faut colloquer les enfans non selon les facultez de leur pere, mais selon les facultez de leur ame. Puis que la philosophie est celle qui nous instruict à vivre, et que l’enfance y a sa leçon, comme les autres aages, pourquoi ne la luy communique l’on ?

On nous aprent à vivre quand la vie est passée. Cent escoliers ont pris la verolle avant que d’estre arrivez à leur leçon d’Aristote, de la temperance. Cicero disoit que, quand il vivroit la vie de deux hommes, il ne prendroit pas le loisir d’estudier les poetes lyriques. Et je trouve ces ergotistes plus tristement encores inutiles. Nostre enfant est bien plus pressé : il ne doit au pédagisme que les premiers quinze ou seize ans de sa vie : le demeurant est deu à l’action. Employons un temps si court aux instructions necessaires. Ce sont abus : ostez toutes ces subtilitez espineuses de la Dialectique, dequoy nostre vie ne se peut amender, prenez les simples discours de la philosophie, sçachez les choisir et traitter à point : ils sont plus aisez à concevoir qu’un conte de Boccace. Un enfant en est capable, au partir de la nourrisse, beaucoup mieux que d’aprendre à lire ou escrire. La philosophie a des discours pour la naissance des hommes comme pour la decrepitude. Je suis de l’advis de Plutarque, qu’Aristote n’amusa pas tant son grand disciple à l’artifice de composer syllogismes, ou aux Principes de Geometrie, comme à l’instruire des bons preceptes touchant la vaillance, prouesse, la magnanimité et temperance, et l’asseurance de ne rien craindre ; et, avec cette munition, il l’envoya encores enfant subjuguer l’Empire du monde à tout seulement 30000 hommes de pied, 4000 chevaux et quarante deux mille escuz. Les autres arts et sciences, dict-il, Alexandre les honoroit bien, et louoit leur excellence et gentillesse ; mais, pour plaisir qu’il y prit, il n’estoit pas facile à se laisser surprendre à l’affection de les vouloir exercer.

C’est ce que dict Epicurus au commencement de sa lettre à Meniceus : Ny le plus jeune refuie à philosopher, ny le plus vieil s’y lasse. Qui faict autrement, il semble dire ou qu’il n’est pas encores saison d’heureusement vivre, ou qu’il n’en est plus saison. Pour tout cecy, je ne veu pas qu’on emprisonne ce garçon. Je ne veux pas qu’on l’abandonne à l’humeur melancholique d’un furieux maistre d’escole. Je ne veux pas corrompre son esprit à le tenir à la gehene et au travail, à la mode des autres, quatorze ou quinze heures par jour, comme un portefaiz. Ny ne trouveroys bon, quand par quelque complexion solitaire et melancholique on le verroit adonné d’une application trop indiscrette à l’estude des livres, qu’on la luy nourrist : cela les rend ineptes à la conversation civile, et les destourne de meilleures occupations. Et combien ay-je veu de mon temps d’hommes abestis par temeraire avidité de science ? Carneades s’en trouva si affollé, qu’il n’eut plus le loisir de se faire le poil et les ongles. Ny ne veux gaster ses meurs genereuses par l’incivilité et barbarie d’autruy. La sagesse Françoise a esté anciennement en proverbe, pour une sagesse qui prenoit de bon’heure, et n’avoit guieres de tenue. A la verité, nous voyons encores qu’il n’est rien si gentil que les petits enfans en France : mais ordinairement ils trompent l’esperance qu’on en a conceue, et, hommes faicts, on n’y voit aucune excellence. J’ay ouy tenir à gens d’entendement que ces colleges où on les envoie, dequoy ils ont foison, les abrutissent ainsin. Au nostre, un cabinet, un jardin, la table et le lit, la solitude, la compaignie, le matin et le vespre, toutes heures luy seront unes, toutes places luy seront estude : car la philosophie, qui, comme formatrice des jugements et des meurs, sera sa principale leçon, a ce privilege de se mesler par tout. Isocrates l’orateur, estant prié en un festin de parler de son art, chacun trouve qu’il eut raison de respondre : Il n’est pas maintenant temps de ce que je sçay faire ; et ce dequoy il est maintenant temps, je ne le sçay pas faire. Car de presenter des harangues ou des disputes de rhetorique à une compaignie assemblée pour rire et faire bonne chere, ce seroit un meslange de trop mauvais accord. Et autant en pourroit-on dire de toutes les autres sciences. Mais, quant à la philosophie, en la partie où elle traicte de l’homme et de ses devoirs et offices, ç’a esté le jugement commun de tous les sages, que, pour la douceur de sa conversation, elle ne devoit estre refusée ny aux festins ny aux jeux. Et Platon l’ayant invitée à son convive, nous voyons comme elle entretient l’assistence d’une façon molle et accommodée au temps et au lieu, quoy que ce soit de ses plus hauts discours et plus salutaires :

Aeque pauperibus prodest, locupletibus aeque ; Et, neglecta, aeque pueris senibusque nocebit.

Ainsi, sans doubte, il chomera moins que les autres. Mais, comme les pas que nous employons à nous promener dans une galerie, quoy qu’il y en ait trois fois autant, ne nous lassent pas comme ceux que nous mettons à quelque chemin desseigné, aussi nostre leçon, se passant comme par rencontre, sans obligation de temps et de lieu, et se meslant à toutes nos actions, se coulera sans se faire sentir. Les jeux mesmes et les exercices seront une bonne partie de l’estude : la course, la luite, la musique, la danse, la chasse, le maniement des chevaux et des armes. Je veux que la bienseance exterieure, et l’entre-gent, et la disposition de la personne, se façonne quant et quant l’ame. Ce n’est pas une ame, ce n’est pas un corps qu’on dresse : c’est un homme ; il n’en faut pas faire à deux. Et, comme dict Platon, il ne faut pas les dresser l’un sans l’autre, mais les conduire également, comme une couple de chevaux attelez à mesme timon. Et, à l’ouir, semble il pas prester plus de temps et plus de sollicitude aux exercices du corps, et estimer que l’esprit s’en exerce quant et quant, et non au rebours. Au demeurant, cette institution se doit conduire par une severe douceur, non comme il se faict. Au lieu de convier les enfans aux lettres, on ne leur presente, à la verité, que horreur et cruauté. Ostez moy la violence et la force : il n’est rien à mon advis qui abastardisse et estourdisse si fort une nature bien née. Si vous avez envie qu’il craigne la honte et le chastiement, ne l’y endurcissez pas. Endurcissez le à la sueur et au froid, au vent, au soleil et aux hazards qu’il luy faut mespriser ; ostez-luy toute mollesse et delicatesse au vestir et coucher, au manger et au boire ; accoustumez le à tout. Que ce ne soit pas un beau garçon et dameret, mais un garçon vert et vigoureux. Enfant, homme, vieil, j’ay tousjours creu et jugé de mesme. Mais, entre autres choses, cette police de la plus part de noz colleges m’a tousjours despleu. On eust failly à l’adventure moins dommageablement, s’inclinant vers l’indulgence. C’est une vraye geaule de jeunesse captive. On la rend desbauchée, l’en punissant avant qu’elle le soit. Arrivez-y sur le point de leur office : vous n’oyez que cris et d’enfans suppliciez, et de maistres enyvrez en leur cholere. Quelle maniere pour esveiller l’appetit envers leur leçon, à ces tendres ames et craintives, de les y guider d’une troigne effroyable, les mains armées de fouets ? Inique et pernicieuse forme. Joint ce que Quintilien en a tres-bien remarqué, que cette imperieuse authorité tire des suittes perilleuses, et nommement à nostre façon de chastiement. Combien leurs classes seroient plus decemment jonchées de fleurs et de feuilles que de tronçons d’osier sanglants. J’y feroy pourtraire la joye, l’allegresse et Flora et les Graces, comme fit en son eschole le philosophe Speusippus. Où est leur profit, que ce fust aussi leur esbat. On doit ensucrer les viandes salubres à l’enfant, et enfieller celles qui luy sont nuisibles. C’est merveille combien Platon se montre soigneux en ses loix, de la gayeté et passetemps de la jeunesse de sa cité, et combien il s’arreste à leurs courses, jeux, chansons, saults et danses, desquelles il dit que l’antiquité a donné la conduitte et le patronnage aux dieux mesmes : Apollon, les Muses et Minerve. Il l’estend à mille preceptes pour ses gymnases : pour les sciences lettrées, il s’y amuse fort peu, et semble ne recommander particulièrement la poesie que pour la musique. Toute estrangeté et particularité en nos meurs et conditions est evitable comme ennemie de communication et de societé et comme monstrueuse. Qui ne s’estonneroit de la complexion de Demophon, maistre d’hostel d’Alexandre, qui suoit à l’ombre et trembloit au soleil ? J’en ay veu fuir la senteur des pommes plus que les harquebusades, d’autres s’effrayer pour une souris, d’autres rendre la gorge à voir de la cresme, d’autres à voir brasser un lict de plume, comme Germanicus ne pouvoit souffrir ny la veue ny le chant des coqs. Il y peut avoir, à l’avanture, à cela quelque propriété occulte ; mais on l’esteindroit, à mon advis, qui s’y prendroit de bon’heure. L’institution a gaigné cela sur moy, il est vray que ce n’a point esté sans quelque soing, que, sauf la biere, mon appetit est accommodable indifferemment à toutes choses dequoy on se pait. Le corps encore souple, on le doit, à cette cause, plier à toutes façons et coustumes. Et pourveu qu’on puisse tenir l’appetit et la volonté soubs boucle, qu’on rende hardiment un jeune homme commode à toutes nations et compaignies, voire au desreglement et aus exces, si besoing est. son exercitation suive l’usage. Qu’il puisse faire toutes choses, et n’ayme à faire que les bonnes. Les philosophes mesmes ne trouvent pas louable en Calisthenes d’avoir perdu la bonne grace du grand Alexandre, son maistre, pour n’avoir voulu boire d’autant à luy. Il rira, il follastrera, il se desbauchera avec son prince. Je veux qu’en la desbauche mesme il surpasse en vigueur et en fermeté ses compagnons, et qu’il ne laisse à faire le mal ny à faute de force ny de science, mais à faute de volonté. Multum interest utrum peccare aliquis nolit aut nesciat. Je pensois faire honneur à un seigneur aussi eslongné de ces débordemens qu’il en soit en France, de m’enquerir à luy, en bonne compaignie, combien de fois en sa vie il s’estoit enyvré pour la nécessité des affaires du Roy en Allemagne. Il le print de cette façon, et me respondit que c’estoit trois fois, lesquelles il recita. J’en sçay qui, à faute de cette faculté, se sont mis en grand peine, ayans à pratiquer cette nation. J’ay souvent remarqué avec grand’ admiration la merveilleuse nature d’Alcibiades, de se transformer si aisément à façons si diverses, sans interest de sa santé : surpassant tantost la somptuosité et pompe Persienne, tantost l’austerité et frugalité Lacedemoniene ; autant reformé en Sparte comme voluptueux en Ionie,

Tel voudrois-je former mon disciple,

Voicy mes leçons. Celuy-là y a mieux proffité, qui les fait, que qui les sçait. Si vous le voyez, vous l’oyez ; si vous l’oyez, vous le voyez. Jà à Dieu ne plaise, dit quelqu’un en Platon, que philosopher ce soit apprendre plusieurs choses et traicter les arts’ Hanc amplissimam omnium artium bene vivendi disciplinam vita magis quam literis persequuti sunt. Leon, prince des Phliasiens, s’enquerant à Heraclides Ponticus de quelle science, de quelle art il faisoit profession : Je ne sçay, dit-il, ny art ny science ; mais je suis philosophe. On reprochoit à Diogenes comment, estant ignorant, il se mesloit de la philosophie. Je m’en mesle, dit-il, d’autant mieux à propos. Hegesias le prioit de luy lire quelque livre : Vous estes plaisant, luy respondit-il, vous choisissez les figues vrayes et naturelles, non peintes : que ne choisissez vous aussi les exercitations naturelles, vrayes et non escrites ? Il ne dira pas tant sa leçon, comme il la fera. Il la repetera en ses actions. On verra s’il a de la prudence en ses entreprises, s’il a de la bonté et de la justice en ses desportemens, s’il a du jugement et de la grace en son parler, de la vigueur en ses maladies, de la modestie en ses jeux, de la tempérance en ses voluptez, de l’indifference en son goust, soit chair, poisson, vin ou eau, de l’ordre en son oeconomie : Qui disciplinam suam, non ostentationem scientiae, sed legem vitae putet, quique obtemperet ipse sibi, et decretis pareat. Le vray miroir de nos discours est le cours de nos vies. Zeuxidamus respondit à un qui luy demanda pourquoy les Lacedemoniens ne redigeoient par escrit les ordonnances de la prouesse, et ne les donnoient à lire à leurs jeunes gens : que c’estoit par ce qu’ils les vouloient accoustumer aux faits, non pas aux parolles. Comparez, au bout de 15 ou 16 ans, à cettuy cy un de ces latineurs de college, qui aura mis autant de temps à n’aprendre simplement qu’à parler. Le monde n’est que babil, et ne vis jamais homme qui ne die plustost plus que moins qu’il ne doit ; toutesfois la moictié de nostre aage s’en va là. On nous tient quatre ou cinq ans à entendre les mots et les coudre en clauses ; encores autant à en proportionner un grand corps, estendu en quatre ou cinq parties, et autres cinq, pour le moins, à les sçavoir brefvement mesler et entrelasser de quelque subtile façon. Laissons le à ceux qui en font profession expresse. Allant un jour à Orleans, je trouvay, dans cette plaine au deça de Clery, deux regens qui venoyent à Bourdeaux, environ à cinquante pas l’un de l’autre. Plus loing, derriere eux, je descouvris une trouppe et un maistre en teste, qui estoit feu Monsieur le Comte de la Rochefoucaut. Un de mes gens s’enquit au premier de ces regents, qui estoit ce gentil’homme qui venoit apres luy. Luy, qui n’avoit pas veu ce trein qui le suyvoit et qui pensoit qu’on luy parlast de son compagnon, respondit plaisamment : Il n’est pas gentil’homme ; c’est un grammairien, et je suis logicien. Or, nous qui cerchons icy, au rebours, de former non un grammairien ou logicien, mais un gentil’homme, laissons les abuser de leur loisir : nous avons affaire ailleurs. Mais que nostre disciple soit bien pourveu de choses, les parolles ne suivront que trop : il les trainera, si elles ne veulent suivre. J’en oy qui s’excusent de ne se pouvoir exprimer, et font contenance d’avoir la teste pleine de plusieurs belles choses, mais, à faute d’eloquence, ne les pouvoir mettre en evidence : c’est une baye. Scavez vous, à mon advis, que c’est que cela ? Ce sont des ombrages qui leur viennent de quelques conceptions informes, qu’ils ne peuvent desmeler et esclarcir au dedans, ny par consequant produire au dehors : ils ne s’entendent pas encore eux mesmes. Et voyez les un peu begayer sur le point de l’enfanter, vous jugez que leur travail n’est point à l’acouchement mais à la conception, et qu’ils ne font que lecher cette matiere imparfaicte. De ma part, je tiens, et Socrates l’ordonne, que, qui a en l’esprit une vive imagination et claire, il la produira, soit en Bergamasque, soit par mines s’il est muet :

Et comme disoit celuy-là, aussi poetiquement en sa prose, cum res animum occupavere, verba ambiunt. Et cet autre : Ipsae res verba rapiunt. Il ne sçait pas ablatif, conjunctif, substantif, ny la grammaire ; ne faict pas son laquais ou une harangiere du petit pont, et si vous entretiendront tout vostre soul, si vous en avez envie, et se desferreront aussi peu, à l’adventure, aux regles de leur langage, que le meilleur maistre és arts de France. Il ne sçait pas la rhetorique, ny, pour avant-jeu, capter la benivolence du candide lecteur, ny ne luy chaut de le sçavoir. De vray, toute cette belle peincture s’efface aisément par le lustre d’une vérité simple et naifve. Ces gentillesses ne servent que pour amuser le vulgaire, incapable de prendre la viande plus massive et plus ferme, comme Afer montre bien clairement chez Tacitus. Les Ambassadeurs de Samos estoyent venus à Cleomenes, Roy de Sparte, preparez d’une belle et longue oraison, pour l’esmouvoir à la guerre contre le tyran Policrates. Apres qu’il les eust bien laissez dire, il leur respondit : Quant à vostre commencement et exorde, il ne m’en souvient plus, ny, par consequent, du milieu ; et quant à vostre conclusion, je n’en veux rien faire. Voylà une belle responce, ce me semble, et des harangueurs bien cameus. Et quoy cet autre ? Les Atheniens estoyent à choisir de deux architectes, à conduire une grande fabrique. Le premier, plus affeté, se presenta avec un beau discours premedité sur le subject de cette besongne, et tiroit le jugement du peuple à sa faveur. Mais l’autre, en trois mots : Seigneurs Atheniens, ce que cetuy a dict, je le feray.

Au fort de l’eloquence de Cicero, plusieurs en entroient en admiration ; mais Caton, n’en faisant que rire : Nous avons, disoit-il, un plaisant consul. Aille devant ou apres, un’utile sentence, un beau traict est toujours de saison. S’il n’est pas bien à ce qui va devant, ny à ce qui vient apres, il est bien en soy. Je ne suis pas de ceux qui pensent la bonne rithme faire le bon poeme : laissez luy allonger une courte syllabe, s’il veut ; pour cela, non force ; si les inventions y rient, si l’esprit et le jugement y ont bien faict leur office, voylà un bon poete, diray-je, mais un mauvais versificateur,

Qu’on face, dict Horace, perdre à son ouvrage toutes ses coustures et mesures,

il ne se démentira point pour cela ; les pieces mesmes en seront belles. C’est ce que respondit Menander, comme on le tensat, approchant le jour auquel il avoit promis une comedie, dequoy il n’y avoit encore mis la main : Elle est composée et preste, il ne reste qu’à adjouster les vers. Ayant les choses et la matiere disposée en l’ame, il mettoit en peu de compte le demeurant. Depuis que Ronsard et du Bellay ont donné credit à nostre poésie Françoise, je ne vois si petit apprentis qui n’enfle des mots, qui ne renge les cadences à peu prés comme eux. Plus sonat quam valet. Pour le vulgaire, il ne fut jamais tant de poetes. Mais, comme il leur a esté bien aisé de representer leurs rithmes, ils demeurent bien aussi court à imiter les riches descriptions de l’un et les delicates inventions de l’autre. Voire mais, que fera-il si on le presse de la subtilité sophistique de quelque syllogisme : le jambon fait boire, le boire desaltere, parquoy le jambon desaltere ? Qu’il s’en mocque. Il est plus subtil de s’en mocquer que d’y respondre. Qu’il emprunte d’Aristippus cette plaisante contrefinesse : Pourquoi le deslieray-je, puis que, tout lié, il m’empesche ? Quelqu’un proposoit contre Cleanthes des finesses dialectiques, à qui Chrysippus dit : Joue-toi de ces battelages avec les enfans, et ne destourne à cela les pensées serieuses d’un homme d’aage. Si ces sottes arguties, contorta et aculeata sophismata , luy doivent persuader une mensonge, cela est dangereux ; mais si elles demeurent sans effect et ne l’esmeuvent qu’à rire, je ne voy pas pourquoy il s’en doive donner garde. Il en est de si sots, qui se destournent de leur voye un quart de lieue, pour courir apres un beau mot ; aut qui non verba rebus aptant, sed res extrinsecus arcessunt, quibus verba conveniant. Et l’autre : Sunt qui alicujus verbi decore placentis vocentur ad id quod non proposuerant scribere. Je tors bien plus volontiers une bonne sentence pour la coudre sur moy, que je ne tors mon fil pour l’aller querir. Au rebours c’est aux paroles à servir et à suyvre, et que le Gascon y arrive, si le François n’y peut aller. Je veux que les choses surmontent, et qu’elles remplissent de façon l’imagination de celuy qui escoute, qu’il n’aye aucune souvenance des mots. Le parler que j’ayme, c’est un parler simple et naif, tel sur le papier qu’à la bouche ; un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant delicat et peigné comme vehement et brusque : Haec demum sapiet dictio, quae feriet , plustost difficile qu’ennuieux, esloingné d’affectation, desreglé, descousu et hardy : chaque lopin y face son corps ; non pedantesque, non fratesque, non pleideresque, mais plustost soldatesque, comme Suetone appelle celuy de Julius Caesar ; et si ne sens pas bien pour quoy il l’en appelle. J’ay volontiers imité cette desbauche qui se voit en nostre jeunesse, au port de leurs vestemens : un manteau en escharpe, la cape sur une espaule, un bas mal tendu, qui represente une fierté desdaigneuse de ces paremens estrangers, et nonchallante de l’art. Mais je la trouve encore mieus employée en la forme du parler. Toute affectation, nommeement en la gayeté et liberté françoise, est mesadvenante au cortisan. Et, en une monarchie, tout Gentil’homme doit estre dressé à la façon d’un cortisan. Parquoy nous faisons bien de gauchir un peu sur le naïf et mesprisant. Je n’ayme point de tissure où les liaisons et les coutures paroissent, tout ainsi qu’en un beau corps, il ne faut qu’on y puisse compter les os et les veines. Quae veritati operam dat oratio, incomposita sit et simplex. Quis accurate loquitur, nisi qui vult putide loqui ? L’éloquence faict injure aux choses, qui nous destourne à soy. Comme aux accoustremens c’est pusillanimité de se vouloir marquer par quelque façon particuliere et inusitée : de mesmes, au langage, la recherche des frases nouvelles et de mots peu cogneuz vient d’une ambition puerile et pedantesque. Peusse-je ne me servir que de ceux qui servent aux hales à Paris ! Aristophanes le grammairien n’y entendoit rien, de reprendre en Epicurus la simplicité de ses mots et la fin de son art oratoire, qui estoit perspicuité de langage seulement. L’imitation du parler, par sa facilité, suit incontinent tout un peuple ; l’imitation du juger, de l’inventer ne va pas si vite. La plus part des lecteurs, pour avoir trouvé une pareille robbe, pensent tres-faucement tenir un pareil corps. La force et les nerfs ne s’empruntent point ; les atours et le manteau s’emprunte. La plus part de ceux qui me hantent, parlent de mesme les Essais : mais je ne sçay s’ils pensent de mesmes. Les Atheniens (dict Platon) ont pour leur part le soing de l’abondance et elegance du parler ; les Lacedemoniens, de la briefveté, et ceux de Crete, de la fecundité des conceptions plus que du langage : ceux-cy sont les meilleurs. Zenon disoit qu’il avoit deux sortes de disciples : les uns, qu’il nommoit φιλολόγους , curieux d’apprendre les choses, qui estoyent ses mignons ; les autres, λογοφίλους , qui n’avoyent soing que du langage. Ce n’est pas à dire que ce ne soit une belle et bonne chose que le bien dire, mais non pas si bonne qu’on la faict ; et suis despit dequoy nostre vie s’embesongne toute à cela. Je voudrois premierement bien sçavoir ma langue, et celle de mes voisins, où j’ay plus ordinaire commerce. C’est un bel et grand agencement sans doubte que le Grec et Latin, mais on l’achepte trop cher. Je diray icy une façon d’en avoir meilleur marché que de coustume, qui a esté essayée en moymesmes. S’en servira qui voudra. Feu mon pere, ayant fait toutes les recherches qu’homme peut faire, parmy les gens sçavans et d’entendement, d’une forme d’institution exquise, fut advisé de cet inconvenient qui estoit en usage ; et luy disoit-on que cette longueur que nous mettions à apprendre les langues, qui ne leur coustoient rien, est la seule cause pourquoy nous ne pouvions arriver à la grandeur d’ame et de cognoissance des anciens Grecs et Romains. Je ne croy pas que ce en soit la seule cause. Tant y a que l’expedient que mon pere y trouva, ce fut que, en nourrice et avant le premier desnouement de ma langue, il me donna en charge à un Alleman, qui dépuis est mort fameux medecin en France, du tout ignorant de nostre langue, et tres-bien versé en la Latine. Cettuy-cy, qu’il avoit faict venir expres, et qui estoit bien cherement gagé, m’avoit continuellement entre les bras. Il en eust aussi avec luy deux autres moindres en sçavoir pour me suivre, et soulager le premier. Ceux-cy ne m’entretenoient d’autre langue que Latine. Quant au reste de sa maison, c’estoit une reigle inviolable que ny luy mesme, ny ma mere, ny valet, ny chambriere, ne parloyent en ma compaignie qu’autant de mots de Latin que chacun avoit apris pour jargonner avec moy. C’est merveille du fruict que chacun y fit. Mon pere et ma mere y apprindrent assez de Latin pour l’entendre, et en acquirent à suffisance pour s’en servir à la necessité, comme firent aussi les autres domestiques, qui estoient plus attachez à mon service. Somme, nous nous Latinizames tant qu’il en regorgea jusques à nos villages tout autour, où il y a encores, et ont pris pied par l’usage plusieurs appellations Latines d’artisans et d’utils. Quant à moy, j’avois plus de six ans avant que j’entendisse non plus de François ou de Perigordin que d’Arabesque. Et, sans art, sans livre, sans grammaire ou precepte, sans fouet et sans larmes, j’avois appris du latin, tout aussi pur que mon maistre d’eschole le sçavoit : car je ne le pouvois avoir meslé ny alteré. Si, par essay, on me vouloit donner un theme, à la mode des colleges, on le donne aux autres en François ; mais à moy il me le falloit donner en mauvais Latin, pour le tourner en bon. Et Nicolas Groucchi, qui a escrit de comitiis Romanorum , Guillaume Guerente, qui a commenté Aristote, George Bucanan, ce grand poete Escossois, Marc Antoine Muret, que la France et l’Italie recognoist pour le meilleur orateur du temps, mes precepteurs domestiques, m’ont dict souvent que j’avois ce langage, en mon enfance, si prest et si à main, qu’ils craingnoient à m’accoster. Bucanan, que je vis depuis à la suite de feu monsieur le Mareschal de Brissac, me dit qu’il estoit apres à escrire de l’institution des enfans, et qu’il prenoit l’exemplaire de la mienne : car il avoit lors en charge ce Comte de Brissac que nous avons veu depuis si valeureux et si brave. Quant au Grec, duquel je n’ay quasi du tout point d’intelligence, mon pere desseigna me le faire apprendre par art, mais d’une voie nouvelle, par forme d’ébat et d’exercice. Nous pelotions nos declinaisons à la maniere de ceux qui, par certains jeux de tablier, apprennent l’Arithmetique et la Geometrie. Car, entre autres choses, il avoit esté conseillé de me faire gouster la science et le devoir par une volonté non forcée et de mon propre desir, et d’eslever mon ame en toute douceur et liberté, sans rigueur et contrainte. Je dis jusques à telle superstition que, par ce que aucuns tiennent que cela trouble la cervelle tendre des enfans de les esveiller le matin en sursaut, et de les arracher du sommeil (auquel ils sont plongez beaucoup plus que nous ne sommes) tout à coup et par violence, il me faisoit esveiller par le son de quelque instrument ; et ne fus jamais sans homme qui m’en servit. Cet exemple suffira pour en juger le reste, et pour recommander aussi et la prudence et l’affection d’un si bon pere, auquel il ne se faut nullement prendre, s’il n’a recueilly aucuns fruits respondans à une si exquise culture. Deux choses en furent cause : le champ sterile et incommode ; car, quoy que j’eusse la santé ferme et entiere, et quant et quant un naturel doux et traitable, j’estois parmy cela si poisant, mol et endormi, qu’on ne me pouvoit arracher de l’oisiveté, non pas pour me faire jouer. Ce que je voyois, je le voyois bien, et soubs cette complexion lourde, nourrissois des imaginations hardies et des opinions au-dessus de mon aage. L’esprit, je l’avois lent, et qui n’alloit qu’autant qu’on le menoit ; l’apprehension, tardive ; l’invention, lasche ; et apres tout un incroiable defaut de memoire. De tout cela il n’est pas merveille s’il ne sceut rien tirer qui vaille. Secondement, comme ceux que presse un furieux desir de guerison se laissent aller à toute sorte de conseil, le bon homme, ayant extreme peur de faillir en chose qu’il avoit tant à cœur, se laissa en fin emporter à l’opinion commune, qui suit tousjours ceux qui vont devant, comme les grues, et se rengea à la coustume, n’ayant plus autour de luy ceux qui luy avoient donné ces premieres institutions, qu’il avoit aportées d’Italie ; et m’envoya, environ mes six ans, au college de Guienne, tres-florissant pour lors, et le meilleur de France. Et là, il n’est possible de rien adjouter au soing qu’il eut, et à me choisir des precepteurs de chambre suffisans, et à toutes les autres circonstances de ma nourriture, en laquelle il reserva plusieurs façons particulieres contre l’usage des colleges. Mais tant y a, que c’estoit tousjours college. Mon Latin s’abastardit incontinent, duquel depuis par desacoustumance j’ay perdu tout usage. Et ne me servit cette mienne nouvelle institution que de me faire enjamber d’arrivée aux premieres classes : car, à treize ans que je sortis du college, j’avoy achevé mon cours (qu’ils appellent), et à la verité sans aucun fruit que je peusse à present mettre en compte. Le premier goust que j’eus aux livres, il me vint du plaisir des fables de la Metamorphose d’Ovide. Car, environ l’aage de sept ou huict ans, je me desrobois de tout autre plaisir pour les lire : d’autant que cette langue estoit la mienne maternelle, et que c’estoit le plus aisé livre que je cogneusse, et le plus accommodé à la foiblesse de mon aage à cause de la matiere. Car des Lancelots du Lac, des Amadis,

des Huons de Bordeaus, et tel fatras de livres à quoy l’enfance s’amuse, je n’en connoissois pas seulement le nom, ny ne fais encore le corps, tant exacte estoit ma discipline. Je m’en rendois plus nonchalant à l’estude de mes autres leçons prescriptes. Là, il me vint singulierement à propos d’avoir affaire à un homme d’entendement de precepteur, qui sçeut dextrement conniver à cette mienne desbauche, et autres pareilles. Car, par là, j’enfilay tout d’un train Vergile en l’Aeneide et puis Terence, et puis Plaute, et des comedies Italiennes, lurré tousjours par la douceur du subject. S’il eut esté si fol de rompre ce train, j’estime que je n’eusse raporté du college que la haine des livres, comme fait quasi toute nostre noblesse. Il s’y gouverna ingenieusement. Faisant semblant de n’en voir rien, il aiguisoit ma faim, ne me laissant que à la desrobée gourmander ces livres et me tenant doucement en office pour les autres estudes de la regle. Car les principales parties que mon pere cherchoit à ceux à qui il donnoit charge de moy, c’estoit la debonnaireté et facilité de complexion. Aussi n’avoit la mienne autre vice que langueur et paresse. Le danger n’estoit pas que je fisse mal, mais que je ne fisse rien. Nul ne prognostiquoit que je deusse devenir mauvais, mais inutile. On y prevoyoit de la faineantise, non pas de la malice. Je sens qu’il en est advenu de mesmes. Les plaintes qui me cornent aux oreilles sont comme cela : Oisif ; froid aux offices d’amitié et de parenté et aux offices publiques ; trop particulier. Les plus injurieux ne disent pas : Pourquoy a-il prins ? Pourquoy n’a-il payé ? Mais : Pourquoy ne quitte il ? ne donne il ? Je recevroy à faveur qu’on ne desirast en moy que tels effects de supererogation. Mais ils sont injustes d’exiger ce que je ne doy pas, plus rigoureusement beaucoup qu’ils n’exigent d’eux ce qu’ils doivent. En m’y condemnant ils effacent la gratification de l’action et la gratitude qui m’en seroit deue : là où le bien faire actif devroit plus peser de ma main, en consideration de ce que je n’en ay passif nul qui soit. Je puis d’autant plus librement disposer de ma fortune qu’elle est plus mienne. Toutefois, si j’estoy grand enlumineur de mes actions, à l’adventure rembarrerois-je bien ces reproches. Et à quelques-uns apprendrois, qu’ils ne sont pas si offensez que je ne face pas assez, que de quoy je puisse faire assez plus que je ne fay. Mon ame ne laissoit pourtant en mesme temps d’avoir à part soy des remuemens fermes et des jugemens seurs et ouverts autour des objets qu’elle connoissoit, et les digeroit seule, sans aucune communication. Et, entre autres choses, je croy à la verité qu’elle eust esté du tout incapable de se rendre à la force et violence. Mettray-je en compte cette faculté de mon enfance : une asseurance de visage, et soupplesse de voix et de geste, à m’appliquer aux rolles que j’entreprenois ? Car, avant l’aage,

latines de Bucanan, de Guerente et de Muret, qui se representerent en nostre college de Guienne avec dignité. En cela Andreas Goveanus, nostre principal, comme en toutes autres parties de sa charge, fut sans comparaison le plus grand principal de France : et m’en tenoit-on maistre ouvrier. C’est un exercice que je ne mesloue poinct aux jeunes enfans de maison : et ay veu nos Princes s’y adonner depuis en personne, à l’exemple d’aucuns des anciens, honnestement et louablement. Il estoit loisible mesme d’en faire mestier aux gens d’honneur en Grece : Aristoni tragico actori rem aperit : huic et genus et fortuna honesta erant ; nec ars, quia nihil tale apud Graecos pudori est, ea deformabat. Car j’ay tousjours accusé d’impertinence ceux qui condemnent ces esbattemens, et d’injustice ceux qui refusent l’entrée de nos bonnes villes aux comediens qui le valent, et envient au peuple ces plaisirs publiques. Les bonnes polices prennent soing d’assembler les citoyens et les r’allier, comme aux offices serieux de la devotion, aussi aux exercices et jeux ; la société et amitié s’en augmente. Et puis on ne leur sçauroit conceder des passetemps plus reglez que ceux qui se font en presence d’un chacun et à la veue mesme du magistrat. Et trouverois raisonnable que le magistrat, et le prince, à ses despens, en gratifiast quelquefois la commune, d’une affection et bonté comme paternelle ; et qu’aux villes populeuses il y eust des lieux destinez et disposez pour ces spectacles : quelque divertissement de pires actions et occultes. Pour revenir à mon propos, il n’y a tel que d’allécher l’appétit et l’affection, autrement on ne faict que des asnes chargez de livres. On leur donne à coups de fouet en garde leur pochette pleine de science, laquelle, pour bien faire, il ne faut pas seulement loger chez soy, il la faut espouser.

C’est folie de rapporter le vray & le faux à nostre suffisance. Chap. XXVII .

C E n’est pas à l’adventure sans raison que nous attribuons à simplesse et ignorance la facilité de croire et de se laisser persuader : car il me semble avoir apris autrefois que la creance, c’estoit comme un’impression qui se faisoit en nostre ame ; et, à mesure qu’elle se trouvoit plus molle et de moindre resistance, il estoit plus aysé à y empreindre quelque chose. Ut necesse est lancem in libra ponderibus impositis deprimi, sic animum perspicuis cedere. D’autant que l’ame est plus vuide et sans contrepoids, elle se baisse plus facilement souz la charge de la premiere persuasion. Voylà pourquoy les enfans, le vulgaire, les femmes et les malades sont plus subjects à estre menez par les oreilles. Mais aussi, de l’autre part, c’est une sotte presumption d’aller desdaignant et condamnant pour faux ce qui ne nous semble pas vraysemblable : qui est un vice ordinaire de ceux qui pensent avoir quelque suffisance outre la commune. J’en faisoy ainsin autrefois, et si j’oyois parler ou des esprits qui reviennent, ou du prognostique des choses futures, des enchantemens, des sorceleries, ou faire quelque autre compte où je ne peusse pas mordre,

il me venoit compassion du pauvre peuple abusé de ces folies. Et, à présent, je treuve que j’estoy pour le moins autant à plaindre moy mesme : non ? que l’experience m’aye dépuis rien fait voir au dessus de mes premieres creances, et si n’a pas tenu à ma curiosité ; mais la raison m’a instruit que de condamner ainsi resoluement une chose pour fauce et impossible, c’est se donner l’advantage d’avoir dans la teste les bornes et limites de la volonté de Dieu et de la puissance de nostre mere nature ; et qu’il n’y a point de plus notable folie au monde que de les ramener à la mesure de nostre capacité et suffisance. Si nous appellons monstres ou miracles ce où nostre raison ne peut aller, combien s’en presente il continuellement à nostre veue ? Considerons au travers de quels nuages et commant à tastons on nous meine à la connoissance de la pluspart des choses qui nous sont entre mains : certes nous trouverons que c’est plustost accoustumance que science qui nous en oste l’estrangeté,

et que ces choses là, si elles nous estoyent presentées de nouveau, nous les trouverions autant ou plus incroyables que aucunes autres,

Celuy qui n’avoit jamais veu de riviere, à la premiere qu’il rencontra, il pensa que ce fut l’Ocean. Et les choses qui sont à nostre connoissance les plus grandes, nous les jugeons estre les extremes que nature face en ce genre,

Consuetudine oculorum assuescunt animi, neque admirantur, neque requirunt rationes earum rerum quas semper vident. La nouvelleté des choses nous incite plus que leur grandeur à en rechercher les causes. Il faut juger avec plus de reverence de cette infinie puissance de nature et plus de reconnoissance de nostre ignorance et foiblesse. Combien y a il de choses peu vray-semblables, tesmoignées par gens dignes de foy, desquelles si nous ne pouvons estre persuadez, au moins les faut-il laisser en suspens : car de les condamner impossibles, c’est se faire fort, par une temeraire presumption, de sçavoir jusques où va la possibilité. Si l’on entendoit bien la difference qu’il y a entre l’impossible et l’inusité, et entre ce qui est contre l’ordre du cours de nature, et contre la commune opinion des hommes, en ne croyant pas temerairement, ny aussi ne descroyant pas facilement, on observeroit la regle de : Rien trop, commandée par Chilon. Quant on trouve, dans Froissard, que le conte de Foix sçeut, en Bearn, la defaite du Roy Jean de Castille, à Juberoth, le lendemain qu’elle fut advenue, et les moyens qu’il en allegue, on s’en peut moquer ; et de ce mesme que nos annales disent que le Pape Honorius, le propre jour que le Roy Philippe Auguste mourut à Mante,

fit faire ses funerailles publiques et les manda faire par toute l’Italie. Car l’authorité de ces tesmoins n’a pas à l’adventure assez de rang pour nous tenir en bride. Mais quoy ? si Plutarque, outre plusieurs exemples qu’il allegue de l’antiquité, dict sçavoir de certaine science que, du temps de Domitian, la nouvelle de la bataille perdue par Antonius en Allemaigne, à plusieurs journées de là, fut publiée à Rome et semée par tout le monde le mesme jour qu’elle avoit esté perdue ; et si Caesar tient qu’il est souvent advenu que la renommée a devancé l’accident : dirons nous pas que ces simples gens-là se sont laissez piper apres le vulgaire, pour n’estre pas clairvoyans comme nous ? Est-il rien plus delicat, plus net et plus vif que le jugement de Pline, quand il lui plaist de le mettre en jeu, rien plus esloingné de vanité ? je laisse à part l’excellence de son sçavoir, duquel je fay moins de conte : en quelle partie de ces deux là le surpassons nous ? Toutesfois il n’est si petit escolier qui ne le convainque de mensonge, et qui ne luy veuille faire leçon sur le progrez des ouvrages de nature. Quand nous lisons, dans Bouchet, les miracles des reliques de sainct Hilaire, passe : son credit n’est pas assez grand pour nous oster la licence d’y contredire. Mais de condamner d’un train toutes pareilles histoires me semble singuliere impudence. Ce grand sainct Augustin tesmoigne avoir veu, sur les reliques Sainct Gervais et Protaise, à Milan, un enfant aveugle recouvrer la veue ; une femme, à Carthage, estre guerie d’un cancer par le signe de croix qu’une femme nouvellement baptisée luy fit ; Hesperius, un sien familier, avoir chassé les esprits qui infestoient sa maison, avec un peu de terre du Sepulchre de nostre Seigneur, et, cette terre dépuis transportée à l’Église, un paralitique en avoir esté soudain guéri ; une femme en une procession, ayant touché à la chasse Sainct Estienne d’un bouquet, et de ce bouquet s’estant frottée les yeux, avoir recouvré la veue, pieça perdue ; et plusieurs autres miracles, où il dict luy mesmes avoir assisté. Dequoy accuserons nous et luy et deux Saincts Evesques, Aurelius et Maximinus, qu’il appelle pour ses recors ? Sera ce d’ignorance, simplesse, facilité, ou de malice et imposture ? Est-il homme, en nostre siecle, si impudent qui pense leur estre comparable, soit en vertu et pieté, soit en sçavoir, jugement et suffisance ? Qui, ut rationem nullam afferrent, ipsa authoritate me frangerent. C’est une hardiesse dangereuse et de consequence, outre l’absurde temerité qu’elle traine quant et soy, de mespriser ce que nous ne concevons pas. Car apres que, selon vostre bel entendement, vous avez estably les limites de la verité et de la mensonge, et qu’il se treuve que vous avez necessairement à croire des choses où il y a encores plus d’estrangeté qu’en ce que vous niez, vous vous estez des-jà obligé de les abandonner. Or ce qui me semble aporter autant de desordre en nos consciences, en ces troubles où nous sommes, de la religion, c’est cette dispensation que les Catholiques font de leur creance. Il leur semble faire bien les moderez et les entenduz, quand ils quittent aux adversaires aucuns articles de ceux qui sont en debat. Mais, outre ce, qu’ils ne voyent pas quel avantage c’est à celuy qui vous charge, de commancer à luy ceder et vous tirer arriere, et combien cela l’anime à poursuivre sa pointe, ces articles là qu’ils choisissent pour les plus legiers, sont aucunefois tres-importans. Ou il faut se submettre du tout à l’authorité de nostre police ecclesiastique, ou du tout s’en dispenser. Ce n’est pas à nous à establir la part que nous luy devons d’obeïssance. Et davantage, je le puis dire pour l’avoir essayé, ayant autrefois usé de cette liberté de mon chois et triage particulier, mettant à nonchaloir certains points de l’observance de nostre Église, qui semblent avoir un visage ou plus vain ou plus estrange, venant à en communiquer aux hommes sçavans, j’ay trouvé que ces choses là ont un fondement massif et tres-solide et que ce n’est que bestise et ignorance qui nous fait les recevoir avec moindre reverence que le reste. Que ne nous souvient il combien nous sentons de contradiction en nostre jugement mesmes ? combien de choses nous servoyent hier d’articles de foy, qui nous sont fables aujourd’huy ? La gloire et la curiosité sont les deux fleaux de nostre ame. Cette cy nous conduit à mettre le nez par tout, et celle là nous defant de rien laisser irresolu et indecis.

De l’Amitié. Chap. XXVIII .

C O nsidérant la conduite de la besongne d’un peintre que j’ay, il m’a pris envie de l’ensuivre. Il choisit le plus bel endroit et milieu de chaque paroy, pour y loger un tableau élabouré de toute sa suffisance ; et, le vuide tout au tour, il le remplit de crotesques, qui sont peintures fantasques, n’ayant grace qu’en la varieté et estrangeté. Que sont-ce icy aussi, à la verité, que crotesques et corps monstrueux, rappiecez de divers membres, sans certaine figure, n’ayants ordre, suite ny proportion que fortuite ?

les tyrans. Il court pieça és mains des gens d’entendement, non sans bien grande et méritée recommandation : car il est gentil, et plein ce qu’il est possible. Si y a il bien à dire que ce ne soit le mieux qu’il peut faire ; et si, en l’aage que je l’ay conneu, plus avancé, il eut pris un tel desseing que le mien, de mettre par escrit ses fantasies, nous verrions plusieurs choses rares et qui nous approcheroient bien pres de l’honneur de l’antiquité : car, notamment en cette partie des dons de nature, je n’en connois point qui luy soit comparable. Mais il n’est demeuré de luy que ce discours, encore par rencontre, et croy qu’il ne le veit onques depuis qu’il luy eschapa, et quelques memoires sur cet edict de Janvier, fameus par nos guerres civiles, qui trouveront encores ailleurs peut estre leur place. C’est tout ce que j’ay peu recouvrer de ses reliques, moy qu’il laissa, d’une si amoureuse recommandation, la mort entre les dents, par son testament, héritier de sa bibliothèque et de ses papiers, outre le livret de ses œuvres que j’ay fait mettre en lumiere. Et si suis obligé particulierement à cette piece, d’autant qu’elle a servy de moyen à nostre premiere accointance. Car elle me fut montrée longue piece avant que je l’eusse veu, et me donna la premiere connoissance de son nom, acheminant ainsi cette amitié que nous avons nourrie, tant que Dieu a voulu, entre nous, si entiere et si parfaite que certainement il ne s’en lit guiere de pareilles, et, entre nos hommes, il ne s’en voit aucune trace en usage. Il faut tant de rencontres à la bastir, que c’est beaucoup si la fortune y arrive une fois en trois siecles. Il n’est rien à quoy il semble que nature nous aye plus acheminé qu’à la societé. Et dit Aristote que les bons legislateurs ont eu plus de soing de l’amitié que de la justice. Or le dernier point de sa perfection est cetuy-cy. Car, en general, toutes celles que la volupté ou le profit, le besoin publique ou privé forge et nourrit, en sont d’autant moins belles et genereuses, et d’autant moins amitiez, qu’elles meslent autre cause et but et fruit en l’amitié, qu’elle mesme. Ny ces quatre especes anciennes : naturelle, sociale, hospitaliere, venerienne, particulierement n’y conviennent, ny conjointement. Des enfans aux peres, c’est plustost respect. L’amitié se nourrit de communication qui ne peut se trouver entre eux, pour la trop grande disparité, et offenceroit à l’adventure les devoirs de nature. Car ny toutes les secrettes pensées des peres ne se peuvent communiquer aux enfans pour n’y engendrer une messeante privauté, ny les advertissements et corrections, qui est un des premiers offices d’amitié, ne se pourroyent exercer des enfans aux peres. Il s’est trouvé des nations où, par usage, les enfans tuoyent leurs peres, et d’autres où les peres tuoyent leurs enfans, pour eviter l’empeschement qu’ils se peuvent quelquefois entreporter, et naturellement l’un depend de la ruine de l’autre. Il s’est trouvé des philosophes desdaignans cette cousture naturelle, tesmoing Aristippus : quand on le pressoit de l’affection qu’il devoit à ses enfans pour estre sortis de luy, il se mit à cracher, disant que cela en estoit aussi bien sorty ; que nous engendrions bien des pouz et des vers. Et cet autre, que Plutarque vouloit induire à s’accorder avec son frere : Je n’en fais pas, dict-il, plus grand estat, pour estre sorty de mesme trou. C’est, à la vérité, un beau nom et plein de dilection que le nom de frere, et à cette cause en fismes nous, luy et moy, nostre alliance. Mais ce meslange de biens, ces partages, et que la richesse de l’un soit la pauvreté de l’autre, cela detrampe merveilleusement et relasche cette soudure fraternelle. Les freres ayants à conduire le progrez de leur avancement en mesme sentier et mesme train, il est force qu’ils se hurtent et choquent souvent. D’avantage, la correspondance et relation qui engendre ces vrayes et parfaictes amitiez, pourquoy se trouvera elle en ceux cy ? Le pere et le fils peuvent estre de complexion entierement eslongnée, et les freres aussi. C’est mon fils, c’est mon parent, mais c’est un homme farouche, un meschant ou un sot. Et puis, à mesure que ce sont amitiez que la loy et l’obligation naturelle nous commande, il y a d’autant moins de nostre chois et liberté volontaire. Et nostre liberté volontaire n’a point de production qui soit plus proprement sienne que celle de l’affection et amitié. Ce n’est pas que je n’aye essayé de ce costé là tout ce qui en peut estre, ayant eu le meilleur pere qui fut onques, et le plus indulgent, jusques à son extreme vieillesse, et estant d’une famille fameuse de pere en fils, et exemplaire en cette partie de la concorde fraternelle,

D’y comparer l’affection envers les femmes, quoy qu’elle naisse de nostre choix, on ne peut, ny la loger en ce rolle. Son feu, je le confesse,

est plus actif, plus cuisant et plus aspre. Mais c’est un feu temeraire et volage, ondoyant et divers, feu de fiebvre, subject à accez et remises, et qui ne nous tient qu’à un coing. En l’amitié, c’est une chaleur generale et universelle, temperée au demeurant et égale, une chaleur constante et rassize, toute douceur et pollissure, qui n’a rien d’aspre et de poignant. Qui plus est, en l’amour, ce n’est qu’un desir forcené apres ce qui nous fuit :

Aussi tost qu’il entre aux termes de l’amitié, c’est à dire en la convenance des volontez, il s’esvanouist et s’alanguist. La jouyssance le perd, comme ayant la fin corporelle et sujecte à sacieté. L’amitié, au rebours, est jouye à mesure qu’elle est désirée, ne s’esleve, se nourrit, ny ne prend accroissance qu’en la jouyssance comme estant spirituelle, et l’ame s’affinant par l’usage. Sous cette parfaicte amitié ces affections volages ont autrefois trouvé place chez moy, affin que je ne parle de luy, qui n’en confesse que trop par ses vers. Ainsi ces deux passions sont entrées chez moy en connoissance l’une de l’autre ; mais en comparaison jamais : la premiere maintenant sa route d’un vol hautain et superbe, et regardant desdaigneusement cette cy passer ses pointes bien loing au dessoubs d’elle. Quant aux mariages, outre ce que c’est un marché qui n’a que l’entrée libre (sa durée estant contrainte et forcée, dependant d’ailleurs que de nostre vouloir), et marché qui ordinairement se fait à autres fins, il y survient mille fusées estrangeres à desmeler parmy, suffisantes à rompre le fil et troubler le cours d’une vive affection ; là où, en l’amitié, il n’y a affaire ny commerce, que d’elle mesme. Joint qu’à dire vray la suffisance ordinaire des femmes n’est pas pour respondre à cette conference et communication, nourrisse de cette saincte couture ; ny leur ame ne semble assez ferme pour soustenir l’estreinte d’un neud si pressé et si durable. Et certes, sans cela, s’il se pouvoit dresser une telle accointance, libre et volontaire, où, non seulement les ames eussent cette entiere jouyssance, mais encores où les corps eussent part à l’alliance, où l’homme fust engagé tout entier : il est certain que l’amitié en seroit plus pleine et plus comble. Mais ce sexe par nul exemple n’y est encore peu arriver, et par le commun consentement des escholes anciennes en est rejetté. Et cet’ autre licence Grecque est justement abhorrée par nos meurs. Laquelle pourtant, pour avoir, selon leur usage, une si necessaire disparité d’aages et difference d’offices entre les amants, ne respondoit non plus assez à la parfaicte union et convenance qu’icy nous demandons : Quis est enim iste amor amicitiae ? Cur neque deformem adolescentem quisquam amat, neque formosum senem ? Car la peinture mesme qu’en faict l’Academie ne me desadvouera pas, comme je pense, de dire ainsi de sa part : que cette premiere fureur inspirée par le fils de Venus au cœur de l’amant sur l’object de la fleur d’une tendre jeunesse, à laquelle ils permettent tous les insolents et passionnez efforts que peut produire une ardeur immoderée, estoit simplement fondée en une beauté externe, fauce image de la generation corporelle. Car en l’esprit elle ne pouvoit, duquel la montre estoit encore cachée, qui n’estoit qu’en sa naissance, et avant l’aage de germer. Que si cette fureur saisissoit un bas courage, les moyens de sa poursuitte c’estoient richesses, presents, faveur à l’avancement des dignitez, et telle autre basse marchandise, qu’ils reprouvent. Si elle tomboit en un courage plus généreux, les entremises estoient genereuses de mesmes : instructions philosophiques, enseignemens à reverer la religion, obeïr aux lois, mourir pour le bien de son païs : exemples de vaillance, prudence, justice : s’estudiant l’amant de se rendre acceptable par la bonne grace et beauté de son ame, celle de son corps estant pieça fanée, et esperant par cette société mentale establir un marché plus ferme et durable. Quand cette poursuitte arrivoit à l’effect en sa saison (car ce qu’ils ne requierent point en l’amant, qu’il apportast loysir et discretion en son entreprise, ils le requierent exactement en l’aimé : d’autant qu’il luy falloit juger d’une beauté interne, de difficile cognoissance et abstruse descouverte) lors naissoit en l’aymé le desir d’une conception spirituelle par l’entremise d’une spirituelle beauté. Cette cy estoit icy principale : la corporelle, accidentale et seconde : tout le rebours de l’amant. A cette cause preferent ils l’aymé, et verifient que les dieux aussi le preferent, et tansent grandement le poete Aischylus d’avoir, en l’amour d’Achilles et de Patroclus, donné la part de l’amant à Achilles qui estoit en la premiere et imberbe verdeur de son adolescence, et le plus beau des Grecs. Apres cette communauté générale, la maistresse et plus digne partie d’icelle exerçant ses offices et predominant, ils disent qu’il en provenoit des fruicts tres utiles au privé et au public ; que c’estoit la force des païs qui en recevoient l’usage, et la principale defence de l’equité et de la liberté : tesmoin les salutaires amours de Hermodius et d’Aristogiton. Pourtant la nomment ils sacrée et divine. Et n’est, à leur compte, que la violence des tyrans et lascheté des peuples qui luy soit adversaire. En fin tout ce qu’on peut donner à la faveur de l’Académie, c’est dire que c’estoit un amour se terminant en amitié : chose qui ne se rapporte pas mal à la definition Stoïque de l’amour : Amorem conatum esse amicitiae faciendae ex pulchritudinis specie. Je revien à ma description, de façon plus equitable et plus equable. Omnino amicitiae, corroboratis jam confirmatisque ingeniis et aetatibus, judicandae sunt. Au demeurant, ce que nous appellons ordinairement amis et amitiez, ce ne sont qu’accoinctances et familiaritez nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos ames s’entretiennent. En l’amitié dequoy je parle, elles se meslent et confondent l’une en l’autre, d’un melange si universel, qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoy je l’aymois, je sens que cela ne se peut exprimer, qu’en respondant : Par ce que c’estoit luy ; par ce que c’estoit moy. Il y a, au delà de tout mon discours, et de ce que j’en puis dire particulierement, ne sçay quelle force inexplicable et fatale, mediatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous estre veus, et par des rapports que nous oyïons l’un de l’autre, qui faisoient en nostre affection plus d’effort que ne porte la raison des rapports, je croy par quelque ordonnance du ciel : nous nous embrassions par noz noms. Et à nostre premiere rencontre, qui fut par hazard en une grande feste et compagnie de ville, nous nous trouvasmes si prins, si cognus, si obligez entre nous, que rien des lors ne nous fut si proche que l’un à l’autre. Il escrivit une Satyre Latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse et explique la precipitation de nostre intelligence, si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé, car nous estions tous deux hommes faicts, et luy plus de quelque année, elle n’avoit point à perdre temps, et à se regler au patron des amitiez molles et regulieres, ausquelles il faut tant de precautions de longue et preallable conversation. Cette cy n’a point d’autre idée que d’elle mesme, et ne se peut rapporter qu’à soy. Ce n’est pas une speciale consideration, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille : c’est je ne sçay quelle quinte essence de tout ce meslange, qui, ayant saisi toute ma volonté, l’amena se plonger et se perdre dans la sienne ; qui, ayant saisi toute sa volonté, l’amena se plonger et se perdre en la mienne, d’une faim, d’une concurrence pareille. Je dis perdre, à la verité, ne nous reservant rien qui nous fut propre, ny qui fut ou sien ou mien. Quand Laelius, en presence des Consuls Romains, lesquels, apres la condemnation de Tiberius Gracchus, poursuivoyent tous ceux qui avoyent esté de son intelligence, vint à s’enquerir de Caius Blosius (qui estoit le principal de ses amis) combien il eut voulu faire pour luy, et qu’il eut respondu : Toutes choses ; --Comment, toutes choses ? suivit-il. Et quoy s’il t’eut commandé de mettre le feu en nos temples ? --Il ne me l’eut jamais commandé, replica Blosius.--Mais s’il l’eut fait ? adjouta Laelius.--J’y eusse obey, respondit-il. S’il estoit si parfaictement amy de Gracchus, comme disent les histoires, il n’avoit que faire d’offenser les consuls par cette dernière et hardie confession ; et ne se devoit départir de l’asseurance qu’il avoit de la volonté de Gracchus. Mais, toutefois, ceux qui accusent cette responce comme seditieuse, n’entendent pas bien ce mystere, et ne presupposent pas, comme il est, qu’il tenoit la volonté de Gracchus en sa manche, et par puissance et par connoissance. Ils estoient plus amis que citoyens, plus amis qu’amis et qu’ennemis de leur païs, qu’amis d’ambition et de trouble. S’estans parfaittement commis l’un à l’autre, ils tenoient parfaittement les renes de l’inclination l’un de l’autre ; et faictes guider cet harnois par la vertu et conduitte de la raison (comme aussi est-il du tout impossible de l’atteler sans cela), la responce de Blosius est telle qu’elle devoit estre. Si leurs actions se demancharent, ils n’estoient ny amis selon ma mesure l’un de l’autre, ny amis à eux mesmes. Au demeurant cette responce ne sonne non plus que feroit la mienne, à qui s’enquerroit à moy de cette façon : Si vostre volonté vous commandoit de tuer vostre fille, la tueriez vous ? et que je l’accordasse. Car cela ne porte aucun tesmoignage de consentement à ce faire, par ce que je ne suis point en doute de ma volonté, et tout aussi peu de celle d’un tel amy. Il n’est pas en la puissance de tous les discours du monde de me desloger de la certitude que j’ay, des intentions et jugemens du mien. Aucune de ses actions ne me sçauroit estre presentée, quelque visage qu’elle eut, que je n’en trouvasse incontinent le ressort. Nos ames ont charrié si uniement ensemble, elles se sont considerées d’une si ardante affection, et de pareille affection descouvertes jusques au fin fond des entrailles l’une à l’autre, que, non seulement je connoissoy la sienne comme la mienne, mais je me fusse certainement plus volontiers fié à luy de moy qu’à moy. Qu’on ne me mette pas en ce reng ces autres amitiez communes : j’en ay autant de connoissance qu’un autre, et des plus parfaictes de leur genre, mais je ne conseille pas qu’on confonde leurs regles : on s’y tromperoit. Il faut marcher en ces autres amitiez la bride à la main, avec prudence et precaution ; la liaison n’est pas nouée en maniere qu’on n’ait aucunement à s’en deffier. Aymés le (disoit Chilon) comme ayant quelque jour à le haïr ; haïssez le, comme ayant à l’aymer. Ce precepte qui est si abominable en cette souveraine et maistresse amitié, il est salubre en l’usage des amitiez ordinaires et coustumières, à l’endroit desquelles il faut employer le mot qu’Aristote avoit tres-familier : O mes amis, il n’y a nul amy. En ce noble commerce, les offices et les bienfaits, nourrissiers des autres amitiez, ne meritent pas seulement d’estre mis en compte : cette confusion si pleine de nos volontez en est cause. Car, tout ainsi que l’amitié que je me porte, ne reçoit point augmentation pour le secours que je me donne au besoin, quoy que dient les Stoiciens, et comme je ne me sçay aucun gré du service que je me fay : aussi l’union de tels amis estant veritablement parfaicte, elle leur faict perdre le sentiment de tels devoirs, et haïr et chasser d’entre eux ces mots de division et de difference : bien faict, obligation, reconnoissance, priere, remerciement, et leurs pareils. Tout estant par effect commun entre eux, volontez, pensemens, jugemens, biens, femmes, enfans, honneur et vie, et leur convenance n’estant qu’un’ ame en deux corps selon la tres-propre definition d’Aristote, ils ne se peuvent ny prester ny donner rien. Voilà pourquoy les faiseurs de loix, pour honorer le mariage de quelque imaginaire ressemblance de cette divine liaison, defendent les donations entre le mary et la femme, voulant inferer par là que tout doit estre à chacun d’eux, et qu’ils n’ont rien à diviser et partir ensemble. Si, en l’amitié dequoy je parle, l’un pouvoit donner à l’autre, ce seroit celuy qui recevroit le bien-fait, qui obligeroit son compagnon. Car cherchant l’un et l’autre, plus que toute autre chose, de s’entre-bienfaire, celuy qui en preste la matiere et l’occasion est celuy-là qui faict le liberal, donnant ce contentement à son amy, d’effectuer en son endroit ce qu’il désire le plus. Quand le philosophe Diogenes avoit faute d’argent, il disoit qu’il le redemandoit à ses amis, non qu’il le demandoit. Et, pour montrer comment cela se practique par effect, j’en reciteray un ancien exemple, singulier. Eudamidas, Corinthien, avoit deux amis : Charixenus, Sycionien, et Aretheus, Corinthien. Venant à mourir estant pauvre, et ses deux amis riches, il fit ainsi son testament : Je legue à Aretheus de nourrir ma mère et l’entretenir en sa vieillesse ; à Charixenus, de marier ma fille et luy donner le douaire le plus grand qu’il pourra ; et, au cas que l’un d’eux vienne à defaillir, je substitue en sa part celuy qui survivra. Ceux qui premiers virent ce testament, s’en moquerent ; mais ses heritiers, en ayant esté advertis, l’accepterent avec un singulier contentement. Et l’un d’eux, Charixenus, estant trespassé cinq jours apres, la substitution estant ouverte en faveur d’Aretheus, il nourrit curieusement cette mere, et, de cinq talens qu’il avoit en ses biens, il en donna les deux et demy en mariage à une sienne fille unique, et deux et demy pour le mariage de la fille d’Eudamidas, desquelles il fit les nopces en mesme jour. Cet exemple est bien plein, si une condition en estoit à dire, qui est la multitude d’amis. Car cette parfaicte amitié, dequoy je parle, est indivisible : chacun se donne si entier à son amy, qu’il ne luy reste rien à departir ailleurs ; au rebours, il est marry qu’il ne soit double, triple, ou quadruple, et qu’il n’ait plusieurs ames et plusieurs volontez pour les conferer toutes à ce subjet. Les amitiez communes, on les peut départir : on peut aymer en cettuy-cy la beauté, en cet autre la facilité de ses meurs, en l’autre la libéralité, en celuy-là la paternité, en cet autre la fraternité, ainsi du reste ; mais cette amitié qui possede l’ame et la regente en toute souveraineté, il est impossible qu’elle soit double. Si deux en mesme temps demandoient à estre secourus, auquel courriez vous ? S’ils requeroient de vous des offices contraires, quel ordre y trouveriez vous ? Si l’un commettoit à vostre silence chose qui fust utile à l’autre de sçavoir, comment vous en desmeleriez vous ? L’unique et principale amitié descoust toutes autres obligations. Le secret que j’ay juré ne deceller à nul autre, je le puis, sans parjure, communiquer à celuy qui n’est pas autre : c’est moy. C’est un assez grand miracle de se doubler ; et n’en cognoissent pas la hauteur, ceux qui parlent de se tripler. Rien n’est extreme, qui a son pareil. Et qui presupposera que de deux j’en aime autant l’un que l’autre, et qu’ils s’entr’aiment et m’aiment autant que je les aime, il multiplie en confrairie la chose la plus une et unie, et dequoy une seule est encore la plus rare à trouver au monde. Le demeurant de cette histoire convient tres-bien à ce que je disois : car Eudamidas donne pour grace et pour faveur à ses amis de les employer à son besoin. Il les laisse heritiers de cette sienne liberalité, qui consiste à leur mettre en main les moyens de luy bien-faire. Et, sans doubte, la force de l’amitié se montre bien plus richement en son fait qu’en celuy d’Aretheus. Somme, ce sont effects inimaginables à qui n’en a gousté, et qui me font honnorer à merveilles la responce de ce jeune soldat à Cyrus s’enquerant à luy pour combien il voudroit donner un cheval, par le moyen du quel il venoit de gaigner le prix de la course, et s’il le voudroit eschanger à un Royaume : Non certes, Sire, mais bien le lairroy-je volontiers pour en aquerir un amy, si je trouvoy homme digne de telle alliance. Il ne disoit pas mal : si j’en trouvoy ; car on trouve facilement des hommes propres à une superficielle accointance. Mais en cettecy, en laquelle on negotie du fin fons de son courage, qui ne faict rien de reste, certes il est besoin que tous les ressorts soyent nets et seurs parfaictement. Aux confederations qui ne tiennent que par un bout, on n’a à prouvoir qu’aux imperfections qui particulierement interessent ce bout là. Il ne peut chaloir de quelle religion soit mon medecin et mon advocat. Cette consideration n’a rien de commun avec les offices de l’amitié qu’ils me doivent. Et, en l’accointance domestique que dressent avec moy ceux qui me servent, j’en fay de mesmes. Et m’enquiers peu, d’un laquay, s’il est chaste ; je cherche s’il est diligent. Et ne crains pas tant un muletier joueur qu’imbecille, ny un cuisinier jureur qu’ignorant. Je ne me mesle pas de dire ce qu’il faut faire au monde, d’autres assés s’en meslent, mais ce que j’y fay. Mihi sic usus est ; tibi, ut opus est facto, face. A la familiarité de la table j’associe le plaisant, non le prudent : au lict, la beauté avant la bonté ; en la société du discours, la suffisance, voire sans la preud’hommie. Pareillement ailleurs. Tout ainsi que cil qui fut rencontré à chevauchons sur un baton, se jouant avec ses enfans, pria l’homme qui l’y surprint, de n’en rien dire, jusques à ce qu’il fut pere luy-mesme, estimant que la passion qui luy naistroit lors en l’ame le rendroit juge equitable d’une telle action : je souhaiterois aussi parler à des gens qui eussent essayé ce que je dis. Mais, sçachant combien c’est chose eslongnée du commun usage qu’une telle amitié, et combien elle est rare, je ne m’attens pas d’en trouver aucun bon juge. Car les discours mesmes que l’antiquité nous a laissé sur ce subject, me semblent laches au pris du sentiment que j’en ay. Et, en ce poinct, les effects surpassent les preceptes mesmes de la philosophie :

L’ancien Menander disoit celuy-là heureux, qui avoit peu rencontrer seulement l’ombre d’un amy. Il avoit certes raison de le dire, mesmes s’il en avoit tasté. Car, à la verité, si je compare tout le reste de ma vie, quoy qu’avec la grace de Dieu je l’aye passée douce, aisée et, sauf la perte d’un tel amy, exempte d’affliction poisante, pleine de tranquillité d’esprit, ayant prins en payement mes commoditez naturelles et originelles sans en rechercher d’autres : si je la compare, dis-je, toute aux quatre années qu’il m’a esté donné de jouyr de la douce compagnie et société de ce personnage, ce n’est que fumée, ce n’est qu’une nuit obscure et ennuyeuse. Depuis le jour que je le perdy,

je ne fay que trainer languissant ; et les plaisirs mesmes qui s’offrent à moy, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte. Nous estions à moitié de tout ; il me semble que je luy desrobe sa part,

J’estois desjà si fait et accoustumé à estre deuxiesme par tout, qu’il me semble n’estre plus qu’à demy.

Il n’est action ou imagination où je ne le trouve à dire, comme si eut-il bien faict à moy. Car, de mesme qu’il me surpassoit d’une distance infinie en toute autre suffisance et vertu, aussi faisoit-il au devoir de l’amitié.

Mais oyons un peu parler ce garson de seize ans. Parce que j’ay trouvé que cet ouvrage a esté depuis mis en lumiere, et à mauvaise fin, par ceux qui cherchent à troubler et changer l’estat de nostre police, sans se soucier s’ils l’amenderont, qu’ils ont meslé à d’autres escris de leur farine, je me suis dédit de le loger icy. Et affin que la memoire de l’auteur n’en soit interessée en l’endroit de ceux qui n’ont peu connoistre de pres ses opinions et ses actions, je les advise que ce subject fut traicté par luy en son enfance, par maniere d’exercitation seulement, comme subjet vulgaire et tracassé en mille endroits des livres. Je ne fay nul doubte qu’il ne creust ce qu’il escrivoit, car il estoit assez conscientieux pour ne mentir pas mesmes en se jouant. Et sçay davantage que, s’il eut eu à choisir, il eut mieux aimé estre nay à Venise qu’à Sarlac : et avec raison. Mais il avoit un’ autre maxime souverainement empreinte en son ame, d’obeyr et de se soubmettre tres-religieusement aux loix sous lesquelles il estoit nay. Il ne fut jamais un meilleur citoyen, ny plus affectionné au repos de son païs, ny plus ennemy des remuements et nouvelletez de son temps. Il eut bien plustost employé sa suffisance à les esteindre, que à leur fournir dequoy les émouvoir d’avantage. Il avoit son esprit moulé au patron d’autres siecles que ceux-cy. Or, en eschange de cet ouvrage serieux, j’en substitueray un autre, produit en cette mesme saison de son aage, plus gaillard et plus enjoué. par fortune chez luy, parmy quelques autres papiers, et me les vient d’envoyer de quoy je luy suis tres obligé, et souhaiterois que d’autres qui détiennent plusieurs lopins de ses & écrits, parcy, par-là, en fissent de mesmes.

Vingt & neuf Sonnets d’Estienne de La Boette, à Madame de Gramont, Comtesse de Guissen. Chap. XXIX .

M A dame , je ne vous offre rien du mien, ou par ce qu’il est desjà vostre, ou pour ce que je n’y trouve rien digne de vous. Mais j’ay voulu que ces vers, en quelque lieu qu’ils se vissent, portassent vostre nom en teste, pour l’honneur que ce leur sera d’avoir pour guide cette grande Corisande d’Andoins. Ce present m’a semblé vous estre propre, d’autant qu’il est peu de dames en France qui jugent mieux et se servent plus à propos que vous de la poesie : et puis qu’il n’en est point qui la puissent rendre vive et animée, comme vous faites par ces beaux et riches accords dequoy, parmy un million d’autres beautez, nature vous a estrenée. Madame, ces vers meritent que vous les cherissez ; car vous serez de mon advis, qu’il n’en est point sorty de Gascoigne qui eussent plus d’invention et de gentillesse, et qui tesmoignent estre sortis d’une plus riche main. Et n’entrez pas en jalousie dequoy vous n’avez que le reste de ce que pieç’a j’en ay faict imprimer sous le nom de monsieur de Foix, vostre bon parent, car certes ceux-cy ont je ne sçay quoy de plus vif et de plus bouillant, comme il les fit en sa plus verte jeunesse, et eschauffé d’une belle et noble ardeur que je vous diray, Madame, un jour à l’oreille. Les autres furent faits depuis, comme il estoit à la poursuite de son mariage, en faveur de sa femme, et sentent desjà je ne sçay quelle froideur maritale. Et moy je suis de ceux qui tiennent que la poesie ne rid point ailleurs, comme elle faict en un subject folatre et desreglé.

P ARDON AMOVR, pardon, ô Seigneur ie te voüe Le reſte de mes ans, ma voix & mes eſcris, Mes ſanglots, mes ſouſpirs, mes larmes & mes cris :        Rien, rien tenir d’aucun, que de toy ie n’aduoue. Helas comment de moy, ma fortune ſe ioue.        De toy n’a pas long temps, amour, ie me ſuis ris.        I’ay failly, ie le voy, ie me rends, ie ſuis pris.        I’ay trop gardé mon cœur, or ie le deſadvoüe. Si i’ay pour le garder retardé ta victoire,        Ne l’en traitte plus mal, plus grande en eſt ta gloire. Et ſi du premier coup tu ne m’as abbatu,        Penſe qu’vn bon vainqueur & nay pour eſtre grand,        Son nouveau priſonnier, quand vn coup il ſe rend,        Il priſe & l’ayme mieux, s’il a bien combatu.

C’eſt amour, c’eſt amour, c’eſt luy ſeul, je le ſens :        Mais le plus vif amour, la poiſon la plus forte,        À qui onq pauvre cœur ait ouverte la porte.        Ce cruel n’a pas mis vn de ſes traitz perçans, Mais arc, traits & carquoys, & luy tout dans mes ſens.        Encor vn mois n’a pas, que ma franchiſe eſt morte,        Que ce venin mortel dans mes veines ie porte,        Et deſ-ja i’ay perdu, & le cœur & le ſens. Et quoy ? Si ceſt amour à meſure croiſſoit,        Qui en ſi grand tourment dedans moy ſe conçoit ?        Ô croiſtz, ſi tu peux croiſtre, & amende en croiſſant. Tu te nourris de pleurs, des pleurs je te prometz,        Et pour te refreſchir, des ſouſpirs pour iamais.        Mais que le plus grand mal ſoit au moins en naiſſant.

       C’eſt faict mon cœur, quitons la liberté.        Dequoy meshuy ſerviroit la deffence,        Que d’agrandir & la peine & l’offence ?        Plus ne ſuis fort, ainſi que i’ay eſté. La raiſon fuſt un temps de mon coſté,        Or revoltée elle veut que ie penſe        Qu’il faut ſervir, & prendre en recompence        Qu’oncq d’vn tel neud nul ne fuſt arreſté. S’il ſe faut rendre, alors il eſt ſaiſon,        Quand on n’a plus devers ſoy la raiſon. Je voy qu’amour, ſans que ie le deſerve,        Sans aucun droict, ſe vient ſaiſir de moy ?        Et voy qu’encor il faut à ce grand Roy        Quand il a tort, que la raiſon luy ſerve.

C’eſtoit alors, quand les chaleurs paſſées,        Le ſale Automne aux cuves va foulant,        Le raiſin gras deſſoubz le pied coulant,        Que mes douleurs furent encommencées. Le paiſan bat ſes gerbes amaſſées,        Et aux caveaux ſes bouillans muis roulant,        Et des fruitiers ſon automne croulant,        Se vange lors des peines advancées. Seroit ce point vn preſage donné        Que mon eſpoir eſt deſ-ja moiſſonné ? Non certes, non. Mais pour certain ie penſe,        I’auray, ſi bien à deuiner i’entends,        Si l’on peut rien prognoſtiquer du temps,        Quelque grand fruict de ma longue esperance.

I’ay veu ſes yeux perçans, i’ay veu ſa face claire :

      (Nul iamais ſans ſon dam ne regarde les dieux) ;        Froit, ſans cœur me laiſſa ſon œil victorieux,        Tout eſtourdi du coup de ſa forte lumiere. Comme vn ſurpris de nuit, aux champs, quand il eſclaire,        Eſtonné, ſe palliſt ſi la fleche des cieux        Sifflant luy paſſe contre, & luy ſerre les yeux,        Il tremble, & veoit, tranſi, Iupiter en colere. Dy moy Madame, au vray, dy moy ſi tes yeux vertz        Ne ſont pas ceux qu’on dit que l’amour tient couvertz ? Tu les auois, ie croy, la fois que ie t’ay veüe,        Au moins il me ſouvient qu’il me fuſt lors aduis        Qu’amour, tout à un coup, quand premier ie te vis,        Desbanda deſſus moy, & ſon arc, & ſa veüe.

Ce dit maint vn de moy, dequoy ſe plaint il tant,        Perdant ſes ans meilleurs en choſe ſi legiere ?        Qu’a-t-il tant à crier, ſi encore il eſpere ?        Et s’il n’eſpere rien, pourquoy n’eſt il content ? Quand i’eſtois libre & ſain i en diſois bien autant.        Mais certes celuy-là n’a la raiſon entière,        Ains a le cœur gaté de quelque rigueur fière,        S’il ſe plaint de ma plainte, & mon mal il n’entend. Amour tout à un coup de cent douleurs me point,        Et puis l’on m’avertit que ie ne crie point. Si vain ie ne ſuis pas que mon mal i’agrandiſſe        A force de parler : ſon m’en peut exempter,        Ie quitte les ſonnetz, ie quitte le chanter.        Qui me défend le deuil, celuy-là me guériſſe.

Quand à chanter ton los, parfois ie m’aduenture,        Sans oſer ton grand nom, dans mes vers exprimer,        Sondant le moins profond de cette large mer,

   Ie tremble de m’y perdre, & aux rives m’aſſure. Ie crains, en louant mal, que ie te faſſe iniure.    Mais le peuple étonné d’ouïr tant t’eſtimer,    Ardant de te connaître, eſſaie à te nommer,    Et cherchant ton ſaint nom ainſi à l’aventure, Ébloui n’atteint pas à voir choſe ſi claire,    Et ne te trouve point ce groſſier populaire, Qui n’ayant qu’un moyen, ne voit pas celuy-là :    C’eſt que s’il peut trier, la comparaiſon faite,    Des parfaites du monde, une la plus parfaite,    Lors, s’il a voix, qu’il crie hardiment la voilà.

Quand viendra ce iour-là, que ton nom au vrai paſſe    Par France dans mes vers ? combien & quantes fois    S’en empreſſe mon cœur, s’en démangent mes doigts ?    Souvent dans mes écrits de ſoy meſme il prend place. Maugré moy ie t’écris, malgré moy ie t’efface,    Quand Aſtrée viendroit & la foi & le droit,    Alors ioyeux ton nom au monde ſe rendroit.    Ores c’eſt à ce temps, que cacher il te faſſe, C’eſt à ce temps malin une grande vergogne    Donc Madame tandis tu ſeras ma Dordogne. Toutefois laiſſe-moi, laiſſe-moi ton nom mettre,    Ayez pitié du temps, ſi au iour ie te metz,    Si le temps ce connaît, lors ie te le prometz,    Lors il ſera doré, s’il le doit iamais eſtre.

O entre tes beautez, que ta conſtance eſt belle.    C’eſt ce cœur aſſuré, ce courage conſtant,    C’eſt parmi tes vertus, ce que l’on priſe tant :    Auſſi qu’eſt-il plus beau, qu’une amitié fidelle ? Or ne charge donc rien de ta sœur infidele,

De Vézère ta sœur : elle va s’écartant Toujours flottant mal sûre en ſon cours inconſtant. Vois-tu comme à leur gré les vents ſe jouent d’elle ? Et ne te repens point pour droit de ton aînage D’avoir déjà choiſi la conſtance en partage. Meſme race porta l’amitié ſouveraine Des bons jumeaux, deſquels l’un à l’autre départ Du ciel & de l’enfer la moitié de ſa part, Et l’amour diffamé de la trop belle Hélène.

Je vois bien, ma Dordogne encore humble tu vas : De te montrer Gaſconne en France, tu as honte. Si du ruiſſeau de Sorgue, on foit ores grand conte, Si a-t-il bien été quelquefois auſſi bas. Vois-tu le petit Loir comme il hate le pas ? Comme déjà parmi les plus grands il ſe compte ? Comme il marche hautain d’une courſe plus prompte Tout à coſté du Mince, & il ne s’en plaint pas ? Un ſeul Olivier d’Arne enté au bord de Loire Le faict courir plus brave & luy donne ſa gloire. Laiſſe, laiſſe-moi faire, & un jour ma Dordogne Si je devine bien, on te connaîtra mieux : Et Garonne, & le Rhoſne, & ces autres grands Dieux En auront quelque ennui, & poſſible vergogne.

Toy qui oys mes ſoupirs, ne me ſoys rigoureux Si mes larmes à part toutes miennes je verſe, Si mon amour ne ſuit en ſa douleur diverſe Du Florentin tranſi les regrets langoureux, Ni de Catulle auſſi, le folatre amoureux, Qui le cœur de ſa dame en chatouillant luy perce, Ni le ſavant amour du demi-Grec Properce,

Ils n’aiment pas pour moi, je n’aime pas pour eux, Qui pourra ſur autrui ſes douleurs limiter, Celuy pourra d’autrui les plaintes imiter : Chacun ſent ſon tourment & ſçait ce qu’il endure Chacun parla d’amour ainſi qu’il l’entendit. Je dis ce que mon cœur, ce que mon mal me dit. Que celuy aime peu, qui aime à la meſure.

Quoi ? qu’eſt-ce ? oſ vents, oſ nues, oſ l’orage ! À point nommé, quand d’elle m’approchant Les bois, les monts, les baiſſes vois tranchant Sur moy d’aguet vous pouſſez votre rage. Ores mon cœur s’embraſe davantage. Allez, allez faire peur au marchand, Qui dans la mer les tréſors va cherchant : Ce n’eſt ainſi, qu’on m’abat le courage. Quand j’oys les vents, leur tempeſte, & leurs cris, De leur malice, en mon cœur je me ris. Me penſent-ils pour cela faire rendre ? Faſſe le ciel du pire, & l’air auſſi : Je veux, je veux, & le déclare ainſi S’il faut mourir, mourir comme Léandre.

Vous qui aimer encore ne ſavez, Ores m’oyant parler de mon Léandre, Ou jamais non, vous y devez apprendre, Si rien de bon dans le cœur vous avez, Il oſa bien branlant ſes bras lavez, Armé d’amour, contre l’eau ſe défendre, Qui pour tribut la fille voulut prendre, Ayant le frère, & le mouton ſauvez. Un ſoyr vaincu par les flots rigoureux,

Voyant déjà, ce vaillant amoureux, Que l’eau maîtreſſe à ſon plaiſir le tourne : Parlant aux flots, leur jeta cette voix : Pardonnez-moi maintenant que j’y vais, Et gardez-moi la mort, quand je retourne.

</poem>Ô cœur léger, oſ courage mal sûr, Penſes-tu plus que ſouffrir je te puiſſe ? Ô bonté creuſe, oſ couverte malice, Traître beauté, venimeuſe douceur. Tu étais donc toujours sœur de ta sœur ? Et moy trop ſimple il falloit que j’en fiſſe L’eſſai ſur moy ? Et que tard j’entendiſſe Ton parler double & tes chants de chaſſeur ? Depuis le jour que j’ai pris à t’aimer, J’euſſe vaincu les vagues de la mer. Qu’eſt-ce aujourd’hui que je pourrais attendre ? Comment de toy pourrais-je eſtre content ? Qui apprendra ton cœur d’eſtre conſtant, Puiſque le mien ne le luy peut apprendre ? </poem>

Ce n’eſt pas moy que l’on abuſe ainſi : Qu’à quelque enfant ſes ruſes on emploie, Qui n’a nul goût, qui n’entend rien qu’il oie : Je ſais aimer, je ſais hair auſſi. Contente-toy de m’avoir juſqu’icy Fermé les yeux, il eſt temps que j’y voie : Et qu’aujourd’hui, las & honteux je ſoys D’avoir mal mis mon temps & mon ſouci, Oſerais-tu m’ayant ainſi traité Parler à moy jamais de fermeté ? Tu prends plaiſir à ma douleur extreſme.

Tu me défends de ſentir mon tourment : Et ſi veux bien que je meure en t’aimant. Si je ne ſens, comment veux-tu que j’aime ?

Oh l’ai-je dit ? Hélas l’ai-je ſongé ? Ou ſi pour vrai j’ai dit blaſphème-t-elle ? S’a fauſſe langue, il faut que l’honneur d’elle De moi, par moi, de ſur moi, ſoyt vengé. Mon cœur chez toy, oſ madame, eſt logé : Là donne-luy quelque geſne nouvelle : Fais-luy ſouffrir quelque peine cruelle : Fais, fais-luy tout, fors luy donner congé. Or ſeras-tu (je le ſais) trop humaine, Et ne pourras longuement voir ma peine. Mais un tel fait, faut-il qu’il ſe pardonne ? À tout le moins haut je me dédirai De mes ſonnets, & me démentirai, Pour ces deux faux, cinq cents vrais je t’en donne.

Si ma raiſon en moy s’eſt pu remettre, Si recouvrer aſteure je me puis, Si j’ai du ſens, ſi plus homme je ſuis, Je t’en mercie, oſ bienheureuſe lettre. Qui m’eût (hélas) qui m’eût ſu reconnaître Lorſqu’enragé vaincu de mes ennuis, En blaſphémant ma dame je pourſuis ? De loin, honteux, je te vis lors paraître Ô ſaint papier, alors je me revins, Et devers toy dévotement je vins. Je te donnerais un autel pour ce fait, Qu’on vît les traits de cette main divine. Mais de les voir aucun homme n’eſt digne,

Ni moy auſſi, ſi elle ne m’en eût fait.

J’étais près d’encourir pour jamais quelque blame. De colère échauffé mon courage brûlait, Ma folle voix au gré de ma fureur branlait, Je dépitais les dieux, & encore ma dame. Lorſqu’elle de loin jette un brevet dans ma flamme Je le ſentis ſoudain comme il me rhabillait, Qu’auſſitoſt devant luy ma fureur s’en allait, Qu’il me rendait, vainqueur, en ſa place mon ame. Entre vous, qui de moi, ces merveilles oyez, Que me dites-vous d’elle ? & je vous prie voyez, S’ainſi comme je fais, adorer je la dois ? Quels miracles en moi, penſez-vous qu’elle faſſe De ſon œil tout puiſſant, ou d’un rai de ſa face. Puiſqu’en moy firent tant les traces de ſes doigts.

Je tremblais devant elle, & attendais, tranſi, Pour venger mon forfoit quelque juſte ſentence, À moi-meſme con(ſci)ent du poids de mon offenſe, Lorſqu’elle me dit, va, je te prends à merci. Que mon los déſormais partout ſoyt éclairci : Employe là tes ans : & ſans plus mes-huy penſe D’enrichir de mon nom par tes vers noſtre France, Couvre de vers ta faute, & paye-moi ainſi. Sus donc ma plume, il faut, pour jouir de ma peine Courir par ſa grandeur, d’une plus large vene. Mais regarde à ſon œil, qu’il ne nous abandonne. Sans ſes yeux, nos eſprits ſe mourraient languiſſants. Ils nous donnent le cœur, ils nous donnent le ſens. Pour ſe payer de moi, il faut qu’elle me donne.

Ô vous maudits ſonnets, vous qui prîtes l’audace De toucher à ma dame : oſ malins & pervers, Des Muſes le reproche, & honte de mes vers : Si je vous fis jamais, s’il faut que je me faſſe Ce tort de confeſſer vous tenir de ma race, Lors pour vous les ruiſſeaux ne furent pas ouverts D’Apollon le doré, des muſes aux yeux verts, Mais vous reçut naiſſants Tiſiphone en leur place Si j’ai oncq quelque part à la poſtérité Je veux que l’un & l’autre en ſoyt déſhérité. Et ſi au feu vengeur des or je ne vous donne, C’eſt pour vous diffamer, vivez, chétifs, vivez, Vivez aux yeux de tous, de tout honneur privez : Car c’eſt pour vous punir, qu’ores je vous pardonne.

N’ayez plus mes amis, n’ayez plus cette envie Que je ceſſe d’aimer, laiſſez-moi obſtiné, Vivre & mourir ainſi, puiſqu’il eſt ordonné, Mon amour c’eſt le fil, auquel ſe tient ma vie. Ainſi me dit la fée, ainſi en Aeagrie Elle fit Méléagre à l’amour deſtiné, Et alluma ſa ſouche à l’heure qu’il fut né, Et dit, toy, & ce feu, tenez-vous compagnie. Elle le dit ainſi, & la fin ordonnée Suivit après le fil de cette deſtinée. La ſouche (ce dit-on) au feu fut conſommée, Et dès lors (grand miracle) en un meſme moment, On vit tout à un coup, du miſérable amant La vie & le tiſon, s’en aller en fumée.

Quand tes yeux conquérants étonné je regarde,

J’y vois dedans au clair tout mon eſpoir écrit, J’y vois dedans amour, luy-meſme qui me rit, Et me montre mignard le bonheur qu’il me garde. Mais quand de te parler parfois je me haſarde, C’eſt lors que mon eſpoir deſſéché ſe tarit. Et d’avouer jamais ton œil, qui me nourrit, D’un ſeul mot de faveur, cruelle, tu n’as garde. Si tes yeux ſont pour moi, or vois ce que je dis, Ce ſont ceux-là, ſans plus, à qui je me rendis. Mon Dieu quelle querelle en toi-meſme ſe dreſſe, Si ta bouche & tes yeux ſe veulent démentir. Mieux vaut, mon doux tourment, mieux vaut les départir, Et que je prenne au mot de tes yeux la promeſſe.

Ce ſont tes yeux tranchants qui me font le courage. Je vois ſauter dedans la gaie liberté, Et mon petit archer, qui mène à ſon coſté La belle gaillardiſe & plaiſir le volage. Mais après, la rigueur de ton triſte langage Me montre dans ton cœur la fière honneſteté. Et condamné je vois la dure chaſteté, Là gravement aſſiſe & la vertu ſauvage, Ainſi mon temps divers par ces vagues ſe paſſe. Ores ſon œil m’appelle, or ſa bouche me chaſſe. Hélas, en cet eſtrif, combien ai-je enduré. Et puiſqu’on penſe avoir d’amour quelque aſſurance, Sans ceſſe nuit & jour à la ſervir je penſe, Ni encor de mon mal, ne puis eſtre aſſuré.

Or dis-je bien, mon eſpérance eſt morte. Or eſt-ce foit de mon aiſe & mon bien. Mon mal eſt clair : maintenant je vois bien,

Tout m’abandonne & d’elle je n’ai rien, Sinon toujours quelque nouveau ſoutien, Qui rend ma peine & ma douleur plus fortes. Ce que j’attends, c’eſt un jour d’obtenir Quelques ſoupirs des gens de l’avenir ; Quelqu’un dira deſſus moy par pitié : Sa dame & luy naquirent deſtinez, Également de mourir obſtinez, L’un en rigueur, & l’autre en amitié.

J’ai tant vécu, chétif, en ma langueur, Qu’or j’ai vu rompre, & ſuis encore en vie, Mon eſpérance avant mes yeux ravie, Contre l’écueil de ſa fière rigueur. Que m’a ſervi de tant d’ans la longueur ? Elle n’eſt pas de ma peine aſſouvie : Elle s’en rit, & n’a point d’autre envie, Que de tenir mon mal en ſa vigueur. Donques j’aurai, malheureux en aimant Toujours un cœur, toujours nouveau tourment. Je me ſens bien que j’en ſuis hors d’haleine, Preſt à laiſſer la vie ſous le faix : Qu’y ferait-on ſinon ce que je fais ? Piqué du mal, je m’obſtine en ma peine.

Puiſqu’ainſi ſont mes dures deſtinées, J’en ſoûlerai, ſi je puis, mon ſouci. Si j’ai du mal, elle le veut auſſi. J’accomplirai mes peines ordonnées Nymphes des bois qui avez étonnées,

De mes douleurs, je crois quelque merci, Qu’en penſez-vous ? puis-je durer ainſi, Si à mes maux treſves ne ſont données ? Or ſi quelqu’une à m’écouter s’incline, Oyez pour Dieu ce qu’ores je devine. Le jour eſt près que mes forces jà vaines Ne pourront plus fournir à mon tourment. C’eſt mon eſpoir, ſi je meurs en aimant, Adonc, je crois, faillirai-je à mes peines.

Lorſque laſſe eſt, de me laſſer ma peine, Amour d’un bien mon mal rafraîchiſſant, Flatte au cœur mort ma plaie languiſſant, Nourrit mon mal, & luy foit prendre haleine. Lors je conçois quelque eſpérance vaine : Mais auſſitoſt, ce dur tyran, s’il ſent Que mon eſpoir ſe renforce en croiſſant, Pour l’étouffer, cent tourments il m’amène Encor tous frais : lors je me vois blamant D’avoir été rebelle à mon tourment. Vive le mal, oſ dieux, qui me dévore, Vive à ſon gré mon tourment rigoureux. Ô bienheureux & bienheureux encore Qui ſans relache eſt toujours malheureux.

Si contre amour je n’ai autre défenſe Je m’en plaindrai, mes vers le maudiront, Et après moy les roches rediront Le tort qu’il foit à ma dure conſtance. Puiſque de luy j’endure cette offenſe. Au moins tout haut, mes rythmes le diront, Et nos neveux, alors qu’ils me liront,

En l’outrageant, m’en feront la vengeance. Ayant perdu tout l’aiſe que j’avais, Ce ſera peu que de perdre ma voix. S’on ſçait l’aigreur de mon triſte ſouci, Et ſur celuy qui m’a foit cette plaie, Il en aura, pour ſi dur cœur qu’il ait, Quelque pitié, mais non pas de merci.

Ia reluyſçait la benoîte journée Que la nature au monde te devait, Quand des tréſors qu’elle te réſervait Sa grande clé, te fut abandonnée. Tu pris la grace à toy ſeule ordonnée, Tu pillas tant de beautez qu’elle avoit : Tant qu’elle, fière, alors qu’elle te voit En eſt parfois, elle-meſme étonnée. Ta main de prendre enfin ſe contenta : Mais la nature encor te préſenta, Pour t’enrichir cette terre où nous ſommes. Tu n’en pris rien : mais en toy tu t’en ris, Te ſentant bien en avoir aſſez pris Pour eſtre icy reine du cœur des hommes.

De la moderation. Chap. XXX .

C O mme ſi nous avions l’attouchement infect, nous corrompons par noſtre maniement les choſes qui d’elles meſmes ſont belles & bonnes. Nous pouvons ſaiſir la vertu de façon qu’elle en deviendra vicyeuſe, ſi nous l’embraſſons d’un deſir trop aſpre et violant. Ceux qui diſent qu’il n’y a jamais d’exces en la vertu, d’autant que ce n’eſt plus vertu ſi l’exces y eſt, ſe jouent des parolles :

C’est une subtile consideration de la philosophie. On peut et trop aimer la vertu, et se porter excessivement en une action juste. A ce biaiz s’accommode la voix divine : Ne soyez pas plus sages qu’il ne faut, mais soyez sobrement sages. J’ay veu tel grand blesser la reputation de sa religion pour se montrer religieux outre tout exemple des hommes de sa sorte. J’aime des natures temperées et moyennes. L’immodération vers le bien mesme, si elle ne m’offense, elle m’estonne et me met en peine de la baptiser. Ny la mere de Pausanias, qui donna la premiere instruction et porta la premiere pierre à la mort de son fils, ny le dictateur Posthumius, qui feit mourir le sien que l’ardeur de jeunesse avoit poussé heureusement sur les ennemis, un peu avant son reng, ne me semble si juste comme estrange. Et n’ayme ny à conseiller ny à suivre une vertu si sauvage et si chere. L’archer qui outrepasse le blanc, faut comme celuy qui n’y arrive pas. Et les yeux me troublent à monter à coup vers une grande lumiere egalement comme à devaler à l’ombre. Calliclez, en Platon, dict l’extremité de la philosophie estre dommageable, et conseille de ne s’y enfoncer outre les bornes du profit ; que, prinse avec moderation, elle est plaisante et commode, mais qu’en fin elle rend un homme sauvage et vicieux, desdaigneux des religions et loix communes, ennemy de la conversation civile, ennemy des voluptez humaines, incapable de toute administration politique et de secourir autruy et de se secourir à soi, propre à estre impunement souffletté. Il dict vray, car, en son excès, elle esclave nostre naturelle franchise, et nous desvoye, par une importune subtilité, du beau et plain chemin que nature nous a tracé. L’amitié que nous portons à nos femmes, elle est tres-legitime : la theologie ne laisse pas de la brider pourtant, et de la restraindre. Il me semble avoir leu autresfois chez sainct Thomas, en un endroit où il condamne les mariages des parans és degrez deffandus, cette raison parmy les autres, qu’il y a danger que l’amitié qu’on porte à une telle femme soit immoderée : car, si l’affection maritalle s’y trouve entiere et perfaite, comme elle doit, et qu’on la surcharge encore de celle qu’on doit à la parantelle, il n’y a point de doubte que ce surcroist n’emporte un tel mary hors les barrieres de la raison. Les sciences qui reglent les meurs des hommes, comme la theologie et la philosophie, elles se meslent de tout. Il n’est action si privée et secrette, qui se desrobe de leur cognoissance et jurisdiction. Bien apprentis sont ceux qui syndiquent leur liberté. Ce sont les femmes qui communiquent tant qu’on veut leurs pieces à garçonner ; à medeciner la honte le deffend. Je veux donc, de leur part, apprendre cecy aux maris, s’il s’en trouve encore qui y soient trop acharnez : c’est que les plaisirs mesmes qu’ils ont à l’acointance de leurs femmes, sont reprouvez, si la moderation n’y est observée ; et qu’il y a dequoy faillir en licence et desbordement, comme en un subjet illegitime. Ces encheriments deshontez que la chaleur premiere nous suggere en ce jeu, sont, non indecemment seulement, mais dommageablement employez envers noz femmes. Qu’elles apprennent l’impudence au moins d’une autre main. Elles sont toujours assés esveillées pour nostre besoing. Je ne m’y suis servy que de l’instruction naturelle et simple. C’est une religieuse liaison et devote que le mariage : voilà pourquoy le plaisir qu’on en tire, ce doit estre un plaisir retenu, serieux et meslé à quelque severité ; ce doit estre une volupté aucunement prudente et conscientieuse. Et, parce que sa principale fin c’est la generation, il y en a qui mettent en doubte si, lors que nous sommes sans l’esperance de ce fruict, comme quand elles sont hors d’aage, ou enceinte, il est permis d’en rechercher l’embrassement. C’est un homicide à la mode de Platon. Certaines nations, et entre autres la Mahumétane, abominent la conjonction avec les femmes enceintes ; plusieurs aussi, avec celles qui ont leurs flueurs. Zenobia ne recevoit son mary que pour une charge, et, cela fait, elle le laissoit courir tout le temps de sa conception, luy donnant lors seulement loy de recommencer : brave et genereux exemple de mariage. C’est de quelque poete disetteux et affamé de ce deduit, que Platon emprunta cette narration, que Juppiter fit à sa femme une si chaleureuse charge un jour que, ne pouvant avoir patience qu’elle eust gaigné son lict, il la versa sur le plancher, et, par la vehemence du plaisir, oublia les resolutions grandes et importantes qu’il venoit de prendre avec les autres dieux en sa court celeste : se ventant qu’il l’avoit trouvé aussi bon ce coup-là, que lors que premierement il la depucella à cachette de leurs parents. Les Roys de Perse appelloient leurs femmes à la compaignie de leurs festins ; mais quand le vin venoit à les eschaufer en bon escient et qu’il falloit tout à fait lascher la bride à la volupté, ils les r’envoioient en leur privé, pour ne les faire participantes de leurs appetits immoderez, et faisoient venir, en leur lieu, des femmes ausquelles ils n’eussent point cette obligation de respect. Tous plaisirs et toutes gratifications ne sont pas bien logées en toutes gens : Epaminondas avoit fait emprisonner un garson desbauché ; Pelopidas le pria de le mettre en liberté en sa faveur : il l’en refusa, et l’accorda à une sienne garse, qui aussi l’en pria : disant que c’estoit une gratification deue à une amie, non à un capitaine. Sophocles, estant compagnon en la Preture avec Pericles, voyant de cas de fortune passer un beau garçon : O le beau garçon que voylà, feit il à Pericles. Cela seroit bon à un autre qu’à un Preteur, luy dit Pericles, qui doit avoir, non les mains seulement, mais aussi les yeux chastes. Aelius Verus, l’Empereur, respondit à sa femme, comme elle se plaignoit dequoy il se laissoit aller à l’amour d’autres femmes, qu’il le faisoit par occasion conscientieuse, d’autant que le mariage estoit un nom d’honneur et dignité, non de folastre et lascive concupiscence. Et nos anciens autheurs ecclesiastiques font avec honneur mention d’une femme qui repudia son mary pour ne vouloir seconder ses trop lascives et immoderées amours. Il n’est en somme aucune si juste volupté, en laquelle l’excez et l’intemperance ne nous soit reprochable. Mais, à parler en bon escient, est-ce pas un miserable animal que l’homme ? A peine est-il en son pouvoir, par sa condition naturelle, de gouter un seul plaisir entier et pur, encore se met-il en peine de le retrancher par discours : il n’est pas assez chetif, si par art et par estude il n’augmente sa misere :

La sagesse humaine faict bien sottement l’ingenieuse de s’exercer à rabattre le nombre et la douceur des voluptez qui nous appartiennent, comme elle faict favorablement et industrieusement d’employer ses artifices à nous peigner et farder les maux et en alleger le sentiment. Si j’eusse esté chef de part, j’eusse prins autre voye, plus naturelle, qui est à dire vraye, commode et saincte ; et me fusse peut estre rendu assez fort pour la borner. Quoy que nos medecins spirituels et corporels, comme par complot fait entre eux, ne trouvent aucune voye à la guerison, ny remede aux maladies du corps et de l’ame, que par le tourment, la douleur et la peine. Les veilles, les jeusnes, les haires, les exils lointains et solitaires, les prisons perpetuelles, les verges et autres afflictions ont esté introduites pour cela ; mais en telle condition que ce soyent veritablement afflictions et qu’il y ait de l’aigreur poignante ; et qu’il n’en advienne point comme à un Gallio, lequel ayant esté envoyé en exil en l’isle de Lesbos, on fut adverty à Romme qu’il s’y donnoit du bon temps, et que ce qu’on luy avoit enjoint pour peine, luy tournoit à commodité : parquoy ils se raviserent de le rappeler pres de sa femme et en sa maison, et luy ordonnerent de s’y tenir, pour accommoder leur punition à son ressentiment.

Car à qui le jeusne aiguiseroit la santé et l’alegresse, à qui le poisson seroit plus appetissant que la chair, ce ne seroit plus recepte salutaire ; non plus qu’en l’autre medecine les drogues n’ont point d’effect à l’endroit de celuy qui les prend avec appetit et plaisir. L’amertume et la difficulté sont circonstances servants à leur operation. Le naturel qui accepteroit la rubarbe comme familiere, en corromproit l’usage : il faut que ce soit chose qui blesse nostre estomac pour le guerir ; et icy faut la regle commune, que les choses se guerissent par leurs contraires, car le mal y guerit le mal. Cette impression se raporte aucunement à cette autre si ancienne, de penser gratifier au Ciel et à la nature par nostre massacre et homicide, qui fut universellement embrassée en toutes religions. Encore du temps de noz peres, Amurat, en la prinse de l’Isthme, immola six cens jeunes hommes grecs à l’ame de son pere, afin que ce sang servist de propitiation à l’expiation des pechez du trespassé. Et en ces nouvelles terres, descouvertes en nostre aage, pures encore et vierges au pris des nostres, l’usage en est aucunement receu par tout : toutes leurs Idoles s’abreuvent de sang humain, non sans divers exemples d’horrible cruauté. On les brule vifs, et, demy rotis, on les retire du brasier pour leur arracher le cœur et les entrailles. A d’autres, voire aux femmes, on les escorche vifves, et de leur peau ainsi sanglante en revest on et masque d’autres. Et non moins d’exemples de constance et resolution. Car ces pauvres gens sacrifiables, vieillars, femmes, enfans, vont, quelques jours avant, qu’estant eux mesme les aumosnes pour l’offrande de leur sacrifice, et se presentent à la boucherie chantans et dançans avec les assistans. Les ambassadeurs du Roy de Mexico, faisant entendre à Fernand Cortez la grandeur de leur maistre, apres luy avoir dict qu’il avoit trente vassaux, desquels chacun pouvoit assembler cent mille combatans, et qu’il se tenoit en la plus belle et forte ville qui fut soubs le ciel ; luy adjousterent qu’il avoit à sacrifier aux Dieux cinquante mille hommes par an. Devray, ils disent qu’il nourrissoit la guerre avec certains grands peuples voisins, non seulement pour l’exercice de la jeunesse du païs, mais principallement pour avoir dequoy fournir à ses sacrifices par des prisonniers de guerre. Ailleurs, en certain bourg, pour la bien venue du dit Cortez, ils sacrifierent cinquante hommes tout à la fois. Je diray encore ce compte. Aucuns de ces peuples, ayants esté batuz par luy, envoyerent le recognoistre et rechercher d’amitié ; les messagers luy presenterent trois sortes de presens, en cette maniere. Seigneur, voylà cinq esclaves ; si tu és un Dieu fier, qui te paisses de chair et de sang, mange les, et nous t’en amerrons d’avantage ; si tu és un Dieu debonnaire, voylà de l’encens et des plumes ; si tu es homme, prens les oiseaux et les fruicts que voicy.

CAPTIONS AND CONTENTS

Text mode (ocr).

Encyclopædia Universalis

FRANÇAISE LITTÉRATURE, XVI e s.

  • 1. Un siècle poétique
  • 2. L’école lyonnaise
  • 3. La Pléiade
  • 4. Maniérisme et baroque
  • 5. Romans et contes
  • 6. Le théâtre : des mystères aux genres classiques
  • 7. Les Essais de Montaigne
  • 8. La littérature de voyages
  • 9. Bibliographie

Les Essais de Montaigne

La découverte du Nouveau Monde - crédits : New York Public Library/ Rawpixel ; CC0

La découverte du Nouveau Monde

New York Public Library/ Rawpixel ; CC0

De noblesse toute récente par son père et de mère juive convertie, Michel de Montaigne (1533-1592) possède une solide culture humaniste doublée d’une formation en droit. Les Essais , dont la première édition date de 1580, ont une dette envers la culture juridique du temps, et leur écriture s’apparente à la glose, qui complète, corrige ou infirme sans cesse les commentaires antérieurs. D’où l’intuition de la fragilité du jugement humain, que démontre le cas exemplaire des procès en sorcellerie tel qu’il est examiné, et incriminé, dans le chapitre « Des boiteux » – boiteux comme le diable précisément ( Essais , III, 11). Ce constat de fragilité, Montaigne le transporte du domaine du droit à celui de la connaissance en général. Partout, la vérité des choses nous échappe, ou, comme le dit l’« Apologie de Raimond Sebond » en une formule lapidaire, « nous n’avons aucune communication à l’être » (II, 12). Montaigne voit dans la prolifération des commentaires un symptôme du dérèglement de son temps (III, 13). D’où la supériorité des Anciens sur les Modernes, lesquels sont capables au mieux de greffer leurs gloses sur les écrits des premiers, non de leur substituer des œuvres comparables en vérité et en force. Du commentaire, le texte des Essais retient le cours brisé, rebondissant d’allégation en allégation, enchevêtrant les références et multipliant les digressions. Au passage, un chapitre évoque les « Cannibales » ou Indiens du Brésil (I, 31). Un autre, intitulé « Des coches », c’est-à-dire des voitures (III, 6), traite de la conquête de l’Amérique, où les voitures justement n’existaient pas, et de sa destruction brutale. Le tout, sans véritable conclusion, s’achève de manière hédoniste, par le chapitre « De l’expérience » (III, 13), conclu par quelques vers d’Horace. Composés à l’origine de deux livres, les Essais sont sans cesse augmentés d’« allongeails », et d’un troisième livre, en 1588. Sur l’exemplaire de Bordeaux, l’ensemble est complété de centaines de gloses manuscrites, qui seront intégrées aux éditions posthumes. Très vite, les Essais sont traduits en anglais par John Florio, aussitôt lus et cités par Shakespeare, en particulier dans La Tempête . En Angleterre, le mot « essai » devient un nom commun, lequel revient en France au temps des Lumières , par le détour des Philosophes.

De septembre 1580 à novembre 1581, en marge d’un voyage en Italie, pour prendre les eaux mais aussi pour conduire une mission diplomatique, Montaigne a tenu un Journal qui le conduit jusqu’à Rome, dont il admire la grandeur passée et les ruines actuelles.

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  • Frank LESTRINGANT : professeur de littérature française, Sorbonne université

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Les Massacres du Triumvirat , A. Caron

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  • LÉRY JEAN DE (1534 env.-env. 1613)
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  • NÉO-LATINE LITTÉRATURE
  • HERBERAY DES ESSARTS NICOLAS D' (mort en 1553)
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  • LA SAULSAYE, Maurice Scève
  • MICROCOSME, Maurice Scève
  • HYMNES, Pierre de Ronsard
  • LA FRANCIADE, Pierre de Ronsard
  • LE PRINTEMPS, Théodore Agrippa d'Aubigné
  • L'HIVER, Théodore Agrippa d'Aubigné
  • BOAISTUAU PIERRE (1517 env.-1566)
  • HISTOIRES TRAGIQUES, Pierre Boaistuau
  • LE MOYEN DE PARVENIR, François Béroalde de Verville
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Montaigne, Les Essais (éd. B. Combeaud, coll.

Montaigne, Les Essais (éd. B. Combeaud, coll. "Bouquins")

  • Mollat / Robert Laffont, coll. "Bouquins",

Montaigne, Les Essais ,

nouvelle édition établie par Bernard Combeaud

avec la collaboration de Nina Mueggler,

préface de Michel Onfray,

Mollat | Robert Laffont, collection "Bouquins", 2019.

EAN : 9782221218815

Nombre de pages : 1184

Prix : 32 euros

À bien des égards, Les Essais constituent l’oeuvre fondatrice des lettres françaises et de la pensée occidentale moderne, dont Montaigne est l’un des pères. Or rares sont ceux qui, en France, peuvent vraiment lire Montaigne, hormis les spécialistes, à cause des difficultés du moyen français. Une nouvelle édition des Essais s’imposait, non pas « modernisée » et encore moins « traduite en français moderne », mais rajeunie et rafraîchie, pour rendre enfin accessible l’oeuvre du plus contemporain de nos classiques, le seul qui sache allier savoureusement des réflexions sur l’amour, la politique, la religion, et des confidences plus intimes sur sa santé ou sa sexualité.

L’objectif de cette monumentale entreprise conduite par Bernard Combeaud, avec le concours de Nina Mueggler, est d’offrir des Essais restaurés et revitalisés, à partir de l’édition de 1595, pour que chacun puisse s’entretenir commodément avec un écrivain aux idées foisonnantes, salué par Stefan Zweig comme « l’ancêtre, le protecteur et l’ami de chaque homme libre sur terre ».

Les traductions du grec et du latin sont toutes originales, les notes ont été réduites au minimum. Seules la ponctuation, l’accentuation, l’orthographe ont été systématiquement modernisées dans le souci constant de préserver la saveur originelle d’une langue si singulière, de préserver les images, les jeux de mots, les idiotismes gascons ou latinisants propres au style de Montaigne.

Dans une longue préface inédite et percutante, Michel Onfray désigne l’auteur des Essais comme l’un de ses maîtres à penser et à vivre. Il explique « pourquoi et comment il faut lire et relire Montaigne », philosophe qui apprend à « savoir jouir loyalement de son être ».

Voir le site de l'éditeur…

Michel Onfray publie dans la collection « Bouquins » La Danse des simulacres . Écrits esthétiques , qui paraît en même temps que cette édition.

Bernard Combeaud (1948-2018) a publié chez Mollat les Oeuvres complètes du poète Ausone et traduit La Naissance des choses , de Lucrèce, prix Jules Janin de l’Académie française. Nina Mueggler est assistante diplômée en littérature française de la Renaissance à l’université de Fribourg.

Studi Francesi

Rivista quadrimestrale fondata da Franco Simone

Home Numeri 153 (LI | III) Rassegna bibliografica Cinquecento Montaigne, Les Essais

Montaigne, Les Essais

Montaigne , Les Essais , édition établie par Jean Balsamo , Michel Magnien et Catherine Magnien-Simonin , édition des «Notes de lecture» et des «Sentences peintes» établie par Alain Legros , Paris, Gallimard, «Bibliothèque de la Plèiade», 2007, pp. 2075.

Testo integrale

1 Cette édition de l’œuvre majeure de Michel de Montaigne est le fruit de plus de vingt ans de travail autour du texte des Essais. La perspective de cette édition se manifeste clairement dans l’Introduction de Michel Magnien et Catherine Magnien-Simonin «Un homme, un livre»: «Est-il vraiment judicieux, voire légitime, comme l’a fait l’écrasante majorité des éditions du xx e siècle à la suite de celle préparée par Fortunat Strowski et Pierre Villey, de distinguer trois strates du texte montaignien?» (p. xxxi ). Nous sommes donc face à une édition qui lit le texte de Montaigne dans le sens de l’évolution sous la marque de l’unité, contre la fragmentation du texte déterminée par les ‘couches’ qui se sont imposée au cours des éditions précédentes. La deuxième introduction de Jean Balsamo, «Le Destin éditorial des Essais. 1580-1598» (pp. xxxii-lx ) met l’accent sur la deuxième nouveauté de cette édition: elle considère le livre d’après sa tradition éditoriale. Les Essais sont donc bien un livre, et non seulement un texte comme l’a toujours voulu la tradition manuscrite (axée sur l’Exemplaire de Bordeaux annoté par Montaigne) jusqu’ici appliquée.

2 La «Bibliographie des éditions anciennes des Essais. 1580-1600» (pp. lvii-lxiv ) donne une description des treize éditions qui ont servi de base à celle qui apparaît comme la première véritable édition critique et philologique puisqu’elle donne toutes les variantes du texte des Essais jusqu’en 1598. Jean Balsamo enrichit l’introduction à une «Chronologie» de Montaigne (pp. lxv-xci ) qui part de 1358, pour repérer les traces des aïeux de Montaigne et, après avoir approfondi par des notes historiques et érudites la vie de Montaigne, arrive jusqu’à 1676, année de la mise à l’Index des Essais. Les voyages, les amitiés, les rencontres, tout ce qui est aujourd’hui connu et prouvé du point de vue des documents figure dans cette chronologie précise et indispensable à la compréhension des Essais.

3 Le texte de base de cette édition est le texte de l’édition 1595 (d’après l’exemplaire Z-Payen 15 conservé à la Bibliothèque nationale de France corrigé par la collation d’une quinzaine d’autres exemplaires) publiée par les soins de Marie de Gournay, la ‘fille d’alliance’ de Montaigne, dont la préface est fidèlement reproduite dans cette édition en tète du texte des Essais. Le lecteur aura ainsi la possibilité de découvrir «le texte que lurent les contemporains de Montaigne et qui établit sa renommée littéraire» (p. xciv ), comme le précisent les éditeurs dans la «Note sur la présente édition». La lecture du texte des Essais s’avère aisée. En bas de page ne figurent que des notes de langue qui visent à faciliter au lecteur la compréhension du français ‘ondoyant et divers’ de Montaigne. Les «Vingt-neuf sonnetz d’Estienne de la Boétie» suivent immédiatement les Essais pour ‘le confort de la lecture’, comme l’affirment les éditeurs; mais aussi puisqu’ils figuraient à plein titre dans le premier livre de l’édition 1580 des Essais.

4 La partie concernant les notes critiques occupe les pages 1319-1852. Elle est organisée d’après une structure qui prévoit pour chaque chapitre: une note d’introduction concernant la date de composition du chapitre ainsi que son contenu; la grille de correspondance des pages du chapitre dans les principales éditions des Essais ; une petite bibliographie de référence sur le chapitre, sa langue, les thème qui y sont traités. Les éditeurs donnent ensuite pour chaque page les variantes des éditions de 1580, 1582, 1588, 1598 et EB. Les innombrables variantes de ponctuation ne sont pas relevées dans l’appareil critique. Seul les présente, à titre d’échantillon, le chapitre II, 14, un des plus courts des Essais. Mais est-ce qu’on peut attribuer avec certitude toutes ces variantes de ponctuation à l’auteur? On connaît l’incidence remarquable des copistes et des imprimeurs sur les textes au xvi e siècle. On est clairement dans l’impossibilité de trancher. Des notes de lecture sur les sources de Montaigne, ses lectures, ainsi que des données historiques ou de mœurs sont aussi proposées.

5 Les «Notes de lecture» et les «Sentences peintes et autres inscriptions de la Bibliothèque de Montaigne» par Alain Legros, enrichissent le parcours de lecture de l’œuvre de Montaigne. Elles ont le mérite de présenter les dernières trouvailles de la critique sur la librairie de Montaigne (pour les sentences) et sur les exemplaires des livres de sa librairie annotés par lui. Comme Alain Legros le souligne, la liste des livres dont il propose des notes de lecture n’est pas exhaustive. Aujourd’hui environ cent volumes portant l’ex-libris de l’auteur des Essais ont été retrouvés, même si seulement une petite partie a été annotée par Montaigne dans les marges. Nous avons ici les notes des huit livres qui sont glosés, parmi lesquels un César, un Lucrèce, un Ausone.

6 Une «Bibliographie» (pp. 1905-1922) partagée en sections et un «Index des Essais» (pp. 1923-1969) par Michel Magnien et Catherine Magnien-Simonin complètent l’édition. L’Index contient tous les noms de personnes et de personnages, de lieux, de peuples et de groupes sociaux et les titres d’œuvres d’après leur graphie d’aujourd’hui, qu’on trouve dans les Essais. Il représente un outil indispensable pour s’orienter dans le texte complexe de Montaigne de manière efficace et rapide. Différent et original par rapport aux éditions de divulgation proprement dites, ce beau travail constitue l’édition critique de référence et permet de conjuguer le plaisir de la lecture de Montaigne avec les exigences d’un public plus exigent, tel celui des spécialistes ou des simples amateurs, qui envisagent aller plus loin dans la lecture et la découverte d’un livre toujours nouveau, d’un texte riche de nuances.

Per citare questo articolo

Notizia bibliografica.

Concetta Cavallini , « Montaigne, Les Essais » ,  Studi Francesi , 153 (LI | III) | 2007, 642-643.

Notizia bibliografica digitale

Concetta Cavallini , « Montaigne, Les Essais » ,  Studi Francesi [Online], 153 (LI | III) | 2007, online dal 30 novembre 2015 , consultato il 09 avril 2024 . URL : http://journals.openedition.org/studifrancesi/9485; DOI : https://doi.org/10.4000/studifrancesi.9485

Concetta Cavallini

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«Essais» - Livre I - Traduction par Guy de Pernon d’après l’édition de 1595 | Montaigne, Michel de

«Essais» - Livre I - Traduction par Guy de Pernon d’après l’édition de 1595

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Cette traduction en français moderne des «Essais» de Michel de Montaigne (édition 1595) par Guy de Pernon a été retirée à la demande du traducteur, le 28/03/2012: Édition Ebooks libres et gratuits.

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Les Essais (1580)

– Michel Eyquem de Montaigne –

Un ouvrage rebelle à toute classification

Organisation des essais, une œuvre « en mouvement », extrait : livre troisième, chapitre 6, 📽 15 citations choisies de montaigne.

Montaigne

💡 Les Essais , « Des Cannibales » (I, 31) et « Des coches » (III, 6) sont l’une des œuvres au programme du bac de français pour l’année scolaire 2019-2020. → Consultez la liste des œuvres .

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Conçue à l’origine comme un ornement intellectuel à la louange de l’ami disparu, La Boétie, cette œuvre est devenue le miroir d’une vie et d’une personnalité, dont les reflets sont aussi variés que peuvent l’être les expériences de l’être humain qui, dans les faits, en est devenu le véritable sujet.

C omposés de trois livres et de cent sept chapitres, il est malaisé d’y discerner un ordre tranché. Le Livre I, qui peut sembler plus anecdotique que les suivants, est consacré à différentes observations, d’ordre politique ou ethnographique, ainsi qu’à des réflexions philosophiques sur la mort, la solitude, l’éducation, l’amitié. Le Livre II est centré davantage sur la peinture que Montaigne fait de lui-même et de ses sentiments, tandis que le Livre III, publié pour la première fois dans l’édition de 1588, approfondit la réflexion et comporte le récit des voyages de l’auteur. Quoi qu’il en soit, il serait vain de vouloir donner un ordre trop strict à ce livre qui se veut composé « à saut et à gambade », de sorte que la pensée glisse naturellement d’un sujet à un autre.

Publiés pour la première fois en 1580, corrigés et augmentés une première fois pour la version de 1588, et, de nouveau, sur les annotations manuscrites de l’auteur pour l’édition posthume de 1595, les Essais sont pour ainsi dire composés de « strates » superposées. Montaigne n’a cessé d’expérimenter les limites de son propre texte, l’enrichissant selon le principe des « allongeails ».

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Les Essais sont donc, selon le titre de l’étude d’un de ses exégètes Jean Starobinski, une œuvre « en mouvement » ( Montaigne en mouvement , 1982). Consubstantiels à leur auteur, ils forment un livre au second degré où le « je » de celui qui écrit conduit la réflexion autant qu’il en est l’objet. Par ailleurs, la poétique du recueil est fondée sur « l’art de conférer » c’est-à-dire de converser. Dès lors que l’enchaînement des idées se produit par le jeu aléatoire des associations, il apparaît que le chemin intellectuel parcouru par Montaigne est proposé en modèle au lecteur qui est implicitement invité à « s’essayer » à son tour, le but final étant de parvenir à une connaissance de soi-même et de l’homme en général, tant il est vrai que « chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition » ( Essais , III, 2).

À une autrefois, ils mirent brusler pour un coup, en mesme feu, quatre cens soixante hommes tous vifs, les quatre cens du commun peuple, les soixante des principaux seigneurs d’une province, prisonniers de guerre simplement. Nous tenons d’eux-mesmes ces narrations, car ils ne les advouent pas seulement, ils s’en ventent et les preschent. Seroit-ce pour tesmoignage de leur justice ou zele envers la religion ? Certes, ce sont voyes trop diverses et ennemies d’une si saincte fin. S’ils se fussent proposés d’estendre nostre foy, ils eussent consideré que ce n’est pas en possession de terres qu’elle s’amplifie, mais en possession d’hommes, et se fussent trop contentez des meurtres que la necessité de la guerre apporte, sans y mesler indifferemment une boucherie, comme sur des bestes sauvages, universelle, autant que le fer et le feu y ont peu attaindre, n’en ayant conservé par leur dessein qu’autant qu’ils en ont voulu faire de miserables esclaves pour l’ouvrage et service de leurs minieres : si que plusieurs des chefs ont esté punis à mort, sur les lieux de leur conqueste, par ordonnance des Rois de Castille, justement offencez de l’horreur de leurs deportemens, et quasi tous desestimez et mal-voulus. Dieu a meritoirement permis que ces grands pillages se soient absorbez par la mer en les transportant, ou par les guerres intestines dequoy ils se sont entremangez entre eux, et la plus part s’enterrerent sur les lieux, sans aucun fruict de leur victoire.

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 par Hady · Published 21 juillet 2012 · Last modified 19 décembre 2023

Photo de Patrick Modiano

Patrick Modiano

18 février 2021

 par Hady · Published 18 février 2021 · Last modified 9 décembre 2023

René Descartes, d'après Frans Hals, musée du Louvre, Paris, 1649.

René Descartes

6 juin 2021

 par Hady · Published 6 juin 2021 · Last modified 8 décembre 2023

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Natalia Ginzburg, passeuse de monde

En 1970, natalia ginzburg a 54 ans. elle publie en italie, "ne me demande jamais", recueil d’essais qui esquissent le portrait d’une époque. a l’occasion de la sortie de sa nouvelle traduction aux éditions ypsilon, nous recevons la traductrice muriel morelli, et l’éditrice isabella checcaglini..

  • Isabella Checcaligni Éditrice, créatrice des éditions Ypsilon à Paris
  • Muriel Morelli traductrice
  • Jeanne Aléos Collaboration
  • Didier Pinaud Collaboration
  • Marianne Chassort Collaboration
  • Oriane Delacroix Collaboration
  • Alexandre Alajbegovic Collaboration
  • Vivien Demeyère Réalisation
  • Maylis Saleh Stagiaire
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Les "Vendanges du savoir" à la Cité du Vin le 7 mai 2024 - Université Bordeaux Montaigne

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Les "Vendanges du savoir" à la Cité du Vin, le 7 mai 2024

Le 7 mai 2024

essais montaigne nouvelle traduction

Mis à jour le 9 avril 2024

Les "Vendanges du savoir" sont une action culturelle portée par l’ Université Bordeaux Montaigne , l’ université de Bordeaux  et  La Cité du Vin , sous l’impulsion de l’ Institut des Sciences de la Vigne et du Vin  (ISVV).

"La minéralité du vin : la science derrière le mythe"

Mardi 7 mai 2024 à 19h - évènement gratuit sur inscription, avec jordi ballester , enseignant-chercheur à l'université de bourgogne.

Il y a environ 30 ans, le monde du vin a été témoin de l'émergence d'un mystérieux descripteur qui, peu à peu, est devenu omniprésent sur tous les types de supports de communication relatifs au vin, malgré une absence totale de définition : la minéralité. Une polémique s'est assez vite installée entre les défenseurs de ce mot évocateur et les « sceptiques » qui pensent que la minéralité n'est qu'un terme à la mode, mais vide de sens.

Lors de cette conférence, Jordi Ballester nous présentera les différents points de vue sur la minéralité, les théories sur son origine et comment les données scientifiques collectées au cours des 12 dernières années, en particulier sur le Chardonnay et le Sauvignon blanc, ont permis d'y voir plus clair. La présentation se conclura par quelques propositions de méthodes de production favorisant le style minéral dans les vins blancs.

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Les Vendanges du savoir, 8e année

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Ce partenariat a pour objectif d’offrir une large diffusion de la culture scientifique relative aux questions concernant la vigne et le vin.

Les Vendanges du Savoir sont une porte grande ouverte sur toute l’actualité de la recherche autour de la vigne et du vin.

  • Pour proposer à un large public des rencontres avec des chercheurs de toutes disciplines
  • Pour mettre en valeur la recherche scientifique autour de la vigne et du vin
  • Pour éclairer les changements du monde viti-vinicole et accompagner ses mutations
  • Pour décloisonner les savoirs

Les conférences "Vendanges du Savoir" mettent en avant des chercheurs qui viennent présenter l’état de leurs travaux et échanger avec le public  ;  elles permettent à tous d’entendre des universitaires présenter leurs recherches dans les domaines des sciences agronomiques, de l’œnologie et des sciences humaines sur le monde de la vigne et du vin.

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    Michel de Montaigne Montaigne : Essais - Flammarion tome 1 sur 3. Alexandre Micha (Préfacier, etc.) EAN : 9782080702104. 446 pages. Flammarion (23/07/1993) Existe en édition audio. 3.92 /5 197 notes. Résumé : « Ce ne sont mes gestes que j'escris ; c'est moy, c'est mon essence.

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    GALLIMARD. Quarto. Les Essais. Télécharger la couverture. Michel de Montaigne. Les Essais. Traduction intégrale en français moderne. Édition d' André Lanly. Édition complète. Collection Quarto , Gallimard. Parution : 19-02-2009.

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  22. MONTAIGNE : Les Essais

    MONTAIGNE : Les Essais - I Traduction en français moderne, Volume 1: Publisher: Guy de Pernon, 2008: ISBN: 2918067016, 9782918067016 : Export Citation: BiBTeX EndNote RefMan

  23. Les Essais

    Une nouvelle édition des Essais s'imposait, non pas " modernisée " et encore moins " traduite en français moderne ", mais rajeunie et rafraîchie, pour rendre enfin accessible l'oeuvre du plus contemporain de nos classiques, le seul qui... Caractéristiques. Voir tout. Date de parution. 14/03/2019. Editeur. Bouquins Editions. Collection.

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    Le 7 mai 2024. Mis à jour le 9 avril 2024. Les "Vendanges du savoir" sont une action culturelle portée par l' Université Bordeaux Montaigne, l' université de Bordeaux et La Cité du Vin, sous l'impulsion de l' Institut des Sciences de la Vigne et du Vin (ISVV).